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début 20e siècle

Au royaume des grenouilles

Un enterrement bien arrosé

Une histoire dans laquelle on découvre les caractéristiques du nouveau cimetière de Néant-sur-Yvel.

Un enterrement bien arrosé

Ce récit nous est parvenu grâce au témoignage de Joseph Boulé, 7e du prénom, qui a reçu ce souvenir familial de la bouche de son grand-père Joseph Boulé (1878-1967), 5e du prénom 1. Il était marchand de bois au Bois-de-la-Roche, à quelques kilomètres de Néant-sur-Yvel.

Une histoire rapportée par Joseph Boulé

Au début du 20e siècle, la municipalité de Néant, qui n’était pas encore sur l’Yvel, envisage par souci d’hygiène et cause d’exiguïté de transférer son cimetière cernant l’église en un nouvel endroit.

Néant est une jolie bourgade bâtie sur l’épaulement d’une colline rocheuse. L’« enterrou » dont l’académie municipale n’a pas encore fait un fossoyeur, se cassait les reins à creuser des tombes dans le roc. Il use de toute son influence pour que la mairie achète une prairie en contre-bas de la colline. Ce beau et gras pré présente l’avantage d’être constitué d’une profonde terre facile à remuer.

Après un décès, dans le monde rural, il est d’usage de vendre les bois portés par les landes pour payer les droits de succession. Partie par amitié, partie par souci commercial, Joseph Boulé assiste à presque tous les enterrements du canton. Il se doit donc d’assister aux obsèques de Louis N... qui va être un des tout premiers occupants du nouveau cimetière.

C’est en novembre. Une pluie tenace accable les terriens depuis une semaine. Le jour des obsèques, elle redouble. De sa voiture à cheval, Joseph voit devant lui une route transformée en rivière. Les sabots de son cheval frappent de larges nappes d’eau ; les roues lancent des gerbes de boue contre les flancs de la voiture tandis que sa capote tremble sous les bourrasques. Gagné par le froid, il espère beaucoup du café Morice où l’on se retrouve avant les cérémonies d’enterrement.

Chez Morice, il y a foule. Louis N… n’a ni épouse ni enfants à le pleurer. Vieux garçon, il n’a pour famille que des cousins seconds dont le chagrin est adouci par la perspective d’un héritage. Il a été un indécrottable célibataire qui, sa vie durant, a abreuvé ses amis dans les cafés de la place. Trempés mais fidèles, ils sont tous là. Les mauvais esprits font remarquer qu’il y a plus de femmes que d’ordinaire à l’enterrement d’un vieux gars, et que Louis en a consolé plus d’une d’avoir été mal mariée. Ils ajoutent que les cocus sont venus se réjouir de sa mort. Toute cette foule ressasse de bons souvenirs de Louis et boit coup sur coup sous prétexte d’avoir à se réchauffer. Les femmes allongent leur café d’un « canard » d’eau de vie et les hommes d’un franc coup de rhum.

Le glas annonce l’arrivée du convoi funéraire. En quatre pas, on se jette dans l’église où une chaude promiscuité réchauffe les corps tandis que le rhum continue son œuvre bienfaisante. Le recteur, sachant que Louis a gratifié par testament son église, est près de voir en celui-ci un saint malgré le souvenir qu’il a de ses confessions. Il tient à le remercier de l’avoir couché sur son testament, ce qui provoque quelques rires gras chez les hommes et des trilles de fous rires féminins dans le fond de l’église. Au chaud, personne ne se soucie du crépitement de la pluie sur les ardoises du toit.

Vient le moment d’aller au cimetière. La bonne humeur règne. Les esprits sont vifs, les corps indifférents à la pluie. Il suffit de s’ébrouer de temps en temps. On arrive au cimetière devant la fosse. Elle est comblée d’eau ! Cette situation intéresse d’emblée tous les participants. Seuls les prêtres, qui n’avaient pas pris le réconfort du peuple, se retirent après avoir expédié quelques oremus.

Mille conseils surgissent alors dans un brouhaha. On tient à ne pas priver le menuisier de l’honneur de démontrer qu’il a fabriqué un cercueil bien étanche. On pose donc celui-ci sur la mare. Il flotte fort bien, comme il se doit, navigant d’un bord à l’autre de la fosse au gré des rafales. Il faut réfléchir. Des idées fusent. La plus simple, lester le cercueil avec des pierres attachées aux poignées. On obtient d’avoir une sorte d’horloge comtoise debout dans l’eau jusqu’à mi-hauteur. Le rire est général à voir Louis planté à la renverse dans le bassin tel un bouchon de pêche.

Quatre jeunes gens proposent de recourir au pompage. Ils courent chercher une magnifique pompe à sous-tirer le cidre chez le marchand de produits du sol. Les jeunes sont admirables d’énergie et pompent, tour de roue sur tour de roue, sans aucun résultat, l’eau venant dans le fond de la fosse aussi vite qu’elle est puisée par le haut. Il faut s’arrêter. Le niveau de rhum, lui, commence à retomber et l’inquiétude à sourdre dans les esprits.

Le charpentier qui a gardé du bon sens, propose d’aller chercher son matériel. Le menuisier y consent. Muni de ses tarières le sauveur perce, dessous et dessus, le cercueil de bons grands trous. L’embarcation est posée de nouveau sur l’eau, convenablement lestée. Enfin, elle veut bien couler en émettant des sifflements, des glouglous retentissants et au final de puissantes gerbes d’eau par les trous supérieurs. Une baleine n’aurait pas su mieux tirer parti de ses évents.

Au milieu des glouglous et des sifflements, la voix d’un bon camarade s’élève de la foule : Mon pauvre Louis, toi qui ne buvait jamais d’ieau, te v’là au royaume des guernouilles. Tout le monde éclate de rire et court se remettre à niveau chez Morice, laissant « l’enterrou » remuer, seul, la boue.

Souvenirs de Joseph Boulé, 7e du prénom.


↑ 1 • Depuis sept générations, il est de tradition dans la famille Boulé que l’aîné soit prénommé Joseph.