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La descente de la rivière de l’Aff

La boutique du Sousingué

Salut les artistes !

lundi 27 novembre 2017, par Olaff Altaïr

Un peu en amont de la boutique du Sousingué, se trouve une grotte assez profonde creusée dans la roche de schiste pourpre. Une voûte arrondie d’environ quatre mètres de hauteur et neuf mètres de diamètre, surplombe un amphithéâtre garni de bancs taillés dans la pierre. Au fond, une paroi de schiste ardoisier se dresse comme un tableau d’écolier.

Les occupants de cet antre ont gardé une décoration assez moderne, mousses, lichens, champignons de Paris, fougère aigle, un peu d’osmonde royale, quelques broméliacées mais pas trop, pour éviter l’impression de fraîcheur et surtout ils ont laissé les pierres apparentes, c’est très comment dire... néolithique.

Par contre l’éclairage laisse un peu à désirer, une dizaine d’ampoules un peu bizarres basse consommation, diffusent une lumière blafarde. Afin d’éviter certaines marques d’ampoules défectueuses, je leur ai conseillé de choisir plutôt le réflecteur à flamme de bougie, fabriqué à partir de feuille de cuivre jaune martelée par les dinandiers. Mais ils ne m’ont pas écouté et ont préféré prendre des vessies pour des lanternes.

Les artistes

Dans ce groupe primaire très divers, il y a un projectionniste chargé de diffuser les images des textes à étudier. Avant d’être un spécialiste de l’image, il a exercé toutes sortes de métiers, éleveur d’animaux, chercheur... d’or, aventurier dans les Terres Australes, etc. Il utilise pour cela un appareil tout simple, une boule de verre avec à l’intérieur de la neige artificielle et une tour Eiffel. Vous placez une petite boulette de radon condensé à la base du socle, vous appuyez sur le bouton rouge marche/ arrêt, vous secouez le tout, la neige flotte et la lumière jaillit.

Toutefois la notice préconise une utilisation modérée du radon condensé, surtout avec le dentifrice, sinon vos rêves peuvent tourner au cauchemar si la nuit lorsque vous esquissez un sourire chevalin, vos dents s’allument.

Nous avons également des graveurs de mots. Au 11e siècle, à l’époque de Raoul 1er, du côté de la seigneurie de Gaël en forêt de Brocéliande, l’un d’entre eux gravait déjà. Il faut le dire clairement, sans ambiguïté ni médisance, parfois il a du mal à imprimer et pour cette raison sans doute, il préfère graver.

Les textes sont préparés et imprimés au burin à laser sur des plaques de schiste ardoisier.

Un bibliothécaire, après avoir fait un classement alphabétique inversé, met les documents en ligne sur des étagères numériques.

Un ancien colporteur, lorsque le temps le permet s’en va sur les routes, en quatre chevaux, modèle années 50, six cylindres en V équipés d’une boîte automatique pour la distribution du son et de l’avoine, porter quelques exemplaires des écrits en ligne, aux populations éloignées de l’Avranchin ou de la Bretagne.

Un comptable, il essaye de tenir à jour un registre de chiffres, il fait des rangées de quatre petits bâtons verticaux et un petit bâton en diagonale pour faire cinq, après c’est vraiment très compliqué.

Un secrétaire, il fait des convocations et prépare à longueur de temps des réunions préparatoires en prévision d’assemblées générales ou d’assemblées générales extraordinaires. Il programme également un calendrier débouchant éventuellement sur une réunion au sommet, dont pas grand monde ne se préoccupe. Mais bon, il est volontaire.

Un chamane, ancien spécialiste de la cervelle en capilotade, dans sa jeunesse il a beaucoup soigné les Tamalous ; c’est une tribu assez ancienne, très développée actuellement, vivant plutôt dans les citées urbaines du Causse Méjean, du côté des gorges du Tarn, assez loin au sud de la Bretagne. Il nous raconte parfois des histoires croustillantes de bouilleur de faux monnayeur du côté de Ploërmel au Moyen Âge. Lorsqu’un faux monnayeur est arrêté pour trafic de fausse monnaie, il n’est ni pendu, ni roué comme les gens honnêtes, mais soumis à un régime particulier. La sentence consiste à le condamner a être bouilli dans un chaudron d’eau froide ou d’eau chaude c’est selon, le tout chauffé au feu de bois bien entendu. Le choix eau chaude ou eau froide dépend de la décision du sénéchal et peut basculer d’un côté ou de l’autre si au petit déjeuner la biscotte lui a pété entre les doigts.

Un gardien des mots, assez pointu dans la codification des procédures d’analyse, se balade toujours avec un gros livre sous le bras et pendant les séances il vérifie si les lettres doivent être en majuscules ou en minuscules à tel ou tel endroit. Il parle assez vite et lorsque l’on écoute bien, on a l’impression d’entendre une bande son se déroulant à l’envers.

Il y a également un ancien chemineau, un coureur des bois, pourfendeur de ronds de sorcières, trappeur de satyres puants, traqueur de vesses de loup jusqu’au plus profond de la ténébreuse forêt de Brocéliande.

Un autre personnage pas banal, un passionné de chiffres et d’archéologie, en particulier de l’Âge du fer, a toujours dans ses poches un morceau d’amphore, de brique réfractaire ou un vieux bout de fer rouillé déniché chez un ferrailleur. Parfois il se trimballe avec une carotte de terrain pour vérifier si en fonction du sol, il peut planter dans son jardin, des racines carrés.

La présence féminine est assurée par une châtelaine fort élégante, connue pour lire dans les pensées des chevaux. Elle possède un élevage de pur-sang poitevins et deux chèvres. Elle se déplace souvent dans la campagne avec une décapotable tirée par deux chevaux chevronnés. De plus, elle dirige une chorale de chants grégoriens.

Tous les lundis, cette bande de types un peu abscons se réunit dans la caverne. Parfois je les rejoins malgré leur réputation de pouvoir, si l’on est pas attentif, jeter le trouble dans les esprits. Ce n’est pas une tribu ni une famille mais plutôt un clan. Cette association se nomme « Encyclopédie de Brocéliande » ou plus couramment appelée « encyclo ».

En quelques mots

Là, ces drôles d’artistes discutent, échangent, débattent, supputent, extrapolent, tergiversent, décortiquent, cisèlent, tels des orfèvres travaillant l’or ou l’argent, les textes, les phrases et les mots.

Quel plaisir de plonger avec eux au creux des livres, de s’insinuer entre les lignes, entre les mots ou simplement deux mots vous font revivre, de déplacer et replacer ces mots, parfois au même endroit, peu importe, l’essentiel est de se perdre dans un labyrinthe de circonlocutions, de périphrases ou d’oxymores.

Quel régal de se laisser glisser d’un feuillet dans l’autre lorsque la page se tourne. De s’accrocher à une feuille volante comme à un tapis d’Orient, de s’envoler et de sentir dans ses cheveux ébouriffés le Simoun, ce fameux vent chaud d’Arabie. De temps en temps, je navigue aux côtés d’Henry de Monfreid sur son boutre, l’Altaïr, en Mer rouge ou dans le golf d’Aden. Je plonge avec les pêcheurs de perles à l’accore des récifs coralliens des îles lointaines, au large des côtes du Yemen et de Somalie. Parfois, j’accompagne Théodore Monod sur son méhari, du côté de Chinguetti sur les hauts plateaux désertiques de l’Adrar en Mauritanie, où s’écoule dans la nuit noire le long fleuve brumeux et infini des soleils de la Voie lactée.

Quelle délectation de se prendre les pieds dans un alexandrin, de tituber entre les vers, de rouler les « r », de mettre l’accent sur le moins grave ou le plus aigu, d’emballer le rythme de la rime, de dégringoler au creux des pleins et des déliés pour que les mots des chansons des soirs de fêtes, dansent dans nos têtes.

Quel bonheur de faire bouger les lignes, d’entendre le chant du signe s’immisçant entre les lettres, d’écouter le bruissement des voyelles et des consonnes s’échappant de l’alphabet, comme l’eau de la source s’écoule lentement dans le lit de la rivière entre les galets bien polis et les roches acérées.

Les lettres à la queue leu leu, s’accrochent, se décrochent et se raccrochent, quelquefois in extremis, juste par le bout de la cédille. De temps à autre, malgré quelques anicroches, elles s’emmêlent ou s’embrouillent. Mais en règle générale, elles se débrouillent et se remettent dans le bon ordre pour tomber pile-poil sur la ligne. Parfois aussi, peut-être par lassitude (souvent le H en a marre d’être aspiré), par retenue ou modestie, la lettre se fait représenter par un signe, plus ou moins, selon les circonstances.

De temps en temps, il est nécessaire de remettre à sa place une apostrophe trop virulente, de faire une mise au point avec la virgule et lorsqu’il le faut ne pas hésiter à mettre les points sur les i.

Vous avez aussi les arrogants comme le tréma, cet orgueilleux, ce vantard, avec toujours ce besoin de supériorité. Il n’hésite pas à chapeauter ses trois voyelles. Il les lui faut ses deux points le gommeux, sinon il n’est rien le mondain.

Son cousin le circonflexe, ne vaut pas mieux avec ses airs de théâtreux, fier comme Artaban usant de ses intonations graves ou aiguës. Il fait son malin le prétentieux. Il s’étale sans vergogne sur les pâtés ou les gâteaux comme un goujat sans scrupule. Il se fait remarquer. Par contre il s’accroche et il a raison car certains belliqueux, dit-on, ont l’intention de le faire disparaître.
Avec un peu d’attention il est possible de percevoir leur langage. Lorsque certaines se poussent, se heurtent, rigolent, chahutent ou se bousculent au portillon, d’autres agacées de tant de précipitation s’exclament avec emphase :
– S’il vous plaît mesdemoiselles les voyelles, un peu de tenue tout de même, nous ne sommes pas à la foire d’empoigne. Nous allons bientôt former les mots et il y aura de la place pour tout le monde, alors un peu de calme.
Certaines, très agitées par leur nouveau destin vers un monde inconnu, ne peuvent retenir leur langage et houspillent leurs compagnes de voyage :

– Poussez vous un peu devant, nous sommes serrées comme des sardines, c’est vrai quoi... et ce n’est pas la peine de me regarder avec vos yeux de merlan frit !
– Oh ! ça va, vous pourriez baisser d’un ton.
Une autre consonne s’exclame :
– Il fait une chaleur ici, mettez un peu d’espace entre nous, rajoutez quelques signes, un peu de ponctuation nous ferait souffler, de l’air, nous avons besoin d’air, de liberté morbleu !
– Doucement, doucement, un peu de patience, nous ne sommes pas encore des mots.
– Oui, je sais... je sais... il nous faut d’abord passer par les syllabes et patati et patata... on connaît la chanson.
– Oh ! regardez certaines commencent à se transformer.
– Comme j’ai hâte, il est peut-être temps de nous mettre en phrases.

Les syllabes de lettres s’agglutinent et se métamorphosent en mots. Même si ces mots butent encore de temps en temps les uns contre les autres, ils se cherchent, s’accordent et une fois bien apprêtés, se suivent en file indienne pour se mettre en phase. Après les mots, les phrases se forment et courent vers le paragraphe, les paragraphes vers le chapitre, les chapitres élaborent le livre et les livres nous ouvrent l’esprit sur le monde qui nous entoure.

Ces fameux mots de toutes sortes, les petits, les grands, les mots doux, les durs, les gros mots, les crâneurs, les subtils, les cajoleurs, les brutes, les nuancés, les défenseurs, les attaquants, les amoureux, les envoûtants, bref ces enjoliveurs de tous les jours, on les aime passionnément.

Les voici enfin ces jolis mots dits,
Ces mots qui nous réchauffent le cœur,
Nous remplissent de joie et de bonheur,
Avec ceux là, point de platitude de la vie.
Abolissant les tristes maux,
Gardant les souvenirs et les regards les plus beaux.
Cet immense besoin de les lire,
De les penser, nous fait sourire.

Les mots nous invitent au voyage. Nous transportent d’un bout à l’autre de la planète, des grandes prairies d’Amérique du nord à la Terre de Feu, de l’Islande aux Célèbes, en passant par les déserts d’Australie et les forêts équatoriales d’Afrique ou d’Amérique du sud. Ils nous racontent l’histoire des hommes et de la nature ; nous font découvrir de nouvelles choses, de nouvelles idées. Surtout, ils nous font comprendre les gens, nos différences, nos façons de vivre et de penser ; ils nous incitent à la tolérance et au vivre ensemble. Faisons les vivre ces bons mots, laissons les s’envoler par-dessus les frontières et partageons les, avec ceux que l’on empêche de lire, d’écrire, de rire ou de chanter.
Le monde est un livre, celui qui ne voyage pas, n’en lit qu’une page (Saint Augustin).