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1858

La Croix Robert

Un conte de l’abbé Oresve

« La Croix Robert » est un conte publié par l’abbé Oresve en 1858, dans lequel un musicien est poursuivi par des loups dans le bois de Coulon près de Montfort-sur-Meu.

Un conte transposé dans le bois de Coulon par l’abbé Oresve

La Croix Robert est un conte paru en 1858 dans un ouvrage mêlant histoire, contes et légendes de la région de Montfort-sur-Meu.—  ORESVE, abbé Félix Louis Emmanuel, Histoire de Montfort et des environs, Montfort-sur-Meu, A. Aupetit, 1858, Voir en ligne.Pages 65-70 —

Selon l’abbé Oresve, cette histoire curieuse serait de tradition locale.

Cette anecdote a couru très loin en subissant quelques légers changements. Elle a été entendue raconter par des Normands instruits. Le pied de cette croix, le nom qu’elle porte, sont des motifs suffisants pour fixer cet événement dans la forêt de Coulon.

Aux yeux de l’abbé Oresve, ce conte n’apparait pas comme la simple transposition d’une histoire venant de Normandie mais comme le retour de la légende dans le lieu où elle a pris naissance, le bois de Coulon (aujourd’hui Bois de Montfort).

Le récit de la Croix Robert

Dans la forêt de Coulon, sur le bord du chemin qu’on a percé il y a environ quarante ans et à l’endroit où l’on a bâti la maison du garde, on voit encore, adossé à un arbre, le tronc moussu et vermoulu d’une croix qui n’a plus de croisillon. Elle s’appelle la Croix Robert Orain ou tout simplement la Croix Robert. Voici ce qui a donné lieu à son érection dans l’endroit le moins fréquenté et le plus épais de la forêt.

Robert Orain, cultivateur du village de Lanière (L’Ânière) au nord du Bois de Coulon, était un joueur de hautbois fort apprécié. Il était donc souvent invité et la noce avait lieu ce jour là au village des Hotels-Rocher. Après le repas, les tables furent poussées et on commença à chanter et à danser. La fête dura toute la nuit et les convives ne rentrèrent que le lendemain midi. Robert Orain prit son temps et ne partit qu’en fin de journée. Mais les effets de la noce ne s’étant pas encore dissipés, il perdit son chemin dans le bois de Coulon et s’assoupit à la nuit tombée au pied d’un hêtre.

Un loup, alléché par l’odeur qu’il répandait, en fit la rencontre, le flaira, l’arrosa et le couvrit de neige et de feuilles, puis s’éloigna et se prit à hurler pour avertir ses camarades qu’il venait de trouver une proie.

Réveillé par les hurlements des loups, Robert se réveilla en sursaut et monta dans le hêtre avec son hautbois pour y trouver abri. Les loups arrivèrent de suite et se mirent à gratter rapidement le pied du hêtre pour le déraciner. Robert eut juste le temps de passer dans un autre arbre avant que les loups ne le fassent tomber au sol. Les loups se remirent à la tâche et le déracinèrent à nouveau au moment précis où Robert s’agrippait aux branches de l’arbre voisin.

Leur volonté persévérant toujours à son égard, il se lamente et se désole, car il se voit perdu, n’apercevant à sa portée aucun autre arbre dans lequel il puisse passer. Il se voue alors à tous les saints du paradis et fait à Dieu les plus belles promesses, s’engageant, s’il échappe à la dent carnassière de ces animaux féroces, à faire planter dans cet endroit une croix en témoignage de sa délivrance.

Ce vœu lui redonnant espoir, il saisit son hautbois et entama une gavotte. Les loups s’arrêtèrent un instant puis reprirent leur besogne.

Par un mouvement imprévu, notre musicien laissa tomber son hautbois au milieu de la bande. Le son aigre et sifflant qu’il continua de répandre, jeta une telle terreur parmi eux que tous prirent la fuite.

Robert attendit encore un long moment sur son arbre guettant le retour des loups. Il descendit alors en hâte et regagna son logis exténué, défiguré, pâle comme la mort. Sa femme qui le crut ivre le traina auprès du feu. Revenu à lui, il raconta son aventure nocturne à sa femme sans oublier de lui parler de son vœu.

Mais j’ai fait un vœu, ajoute-t-il, et je dois l’accomplir. Qu’on aille chercher le charpentier, qu’il abatte un arbre et fasse une croix : je veux la planter où j’ai été attaqué. Fidèle à son serment, il fit planter la croix qui depuis ce temps a toujours porté le nom de Croix Robert.

Éléments de comparaison

La Croix Robert est une adaptation locale du récit du type « Le musicien suivi par le loup ». Un second conte construit sur ce modèle, Le sonnou qui de la nuit ne choma, a été transposé par Henri Thébault au hameau de Folle Pensée près de la Fontaine de Barenton.—  THÉBAULT, Henri, Contes Folkloriques de France - Bretagne, Vol. 1, Angoulême, Rachelier, 1960. —

Paul Sébillot mentionne plusieurs cas de musiciens bretons échappant aux crocs du loup en jouant de la musique. Il a lui-même publié un conte intitulé « Le biniou » dont le héros met en fuite grâce à son instrument une bande de ces bêtes qui assiègent l’arbre sur lequel il s’était réfugié.—  SÉBILLOT, Paul, Le folklore de la France : la faune et la flore, Vol. 3, Paris, Guilmoto, 1906, Voir en ligne. p. 62 —

Ah mon Dieu ! Il faut qu’avant d’être dévoré, je joue sur mon biniou ma plus belle chanson. Il porta l’instrument à ses lèvres : mais dès que les loups eurent entendu ce son qu’ils ne connaissaient point, ils prirent peur et s’enfuirent comme s’ils avaient une meute à leurs trousses.

SÉBILLOT, Paul, Contes des paysans et des pêcheurs, Vol. 2, G. Charpentier, 1881, (« Contes populaires de la Haute-Bretagne »). [page 337]

Selon l’historien François de Beaulieu, il existe de nombreux contes et témoignages de ce type en Bretagne mais aussi dans le reste de l’Europe.

Aussi précis soient-ils, ces récits (nous pourrions en citer beaucoup d’autres issus de collectes ou de mentions savantes) sont un moyen de consacrer la réputation d’un bon musicien (violoneux en Hongrie, gaïtero dans les Asturies, cabretaïre en Aubrac) et peut-être, de rappeler que le bruit et a fortiori la musique peuvent effrayer les loups.

BEAULIEU, François de, Le loup dans les traditions de Bretagne, Morlaix, Skol Vreizh, 1994. [page 51]

Bibliographie

BEAULIEU, François de, Le loup dans les traditions de Bretagne, Morlaix, Skol Vreizh, 1994.

ORESVE, abbé Félix Louis Emmanuel, Histoire de Montfort et des environs, Montfort-sur-Meu, A. Aupetit, 1858, Voir en ligne.

SÉBILLOT, Paul, Contes des paysans et des pêcheurs, Vol. 2, G. Charpentier, 1881, (« Contes populaires de la Haute-Bretagne »).

SÉBILLOT, Paul, Le folklore de la France : la faune et la flore, Vol. 3, Paris, Guilmoto, 1906, Voir en ligne.

THÉBAULT, Henri, Contes Folkloriques de France - Bretagne, Vol. 1, Angoulême, Rachelier, 1960.