Les Croix Richeux
Une tradition remontant à l’Abbé Guillotin (1750-1814) établit un lien entre quatre croix anciennes du cimetière de Saint-Léry et le Moinet, couvent d’Éon de l’Étoile, condamné pour hérésie en 1148.
1800 — L’abbé Guillotin et la Croix Richeux
Dans son Registre de Concoret (1791-1800), l’abbé Guillotin (1750-1814) mentionne l’existence de la croix Richeux [...], petite croix de bois plantée sur le chemin du Rox et de Tubœuf à Mauron
.
Il indique aussi que les croix des cimetières de Concoret et de Saint-Léry proviennent du même endroit.
Il y avait autrefois dans le même endroit à peu près, plusieurs belles croix de pierre de grain avec des pierres tombales. Celles des cimetières de Concoret et de Saint-Léry en furent tirées. Ces croix sont mentionnées dans les plus anciens titres ; il en est parlé dans les actes de débornements entre les terres de Comper, du Rox et du domaine de Haligan appartenant autrefois à M. Maisonneuve de Tréhorenteuc.
L’abbé Guillotin mentionne par ailleurs qu’auprès de la croix Richeux
en bordure d’un chemin, des terrains portent les noms de Moinet
, Champ aux moines
, Purgatoire
, et de Breil
.
Le terrain voisin des croix Richeux se nomme « Moinet », un terrain contigu planté de chênes au midi vers le Rox, se nomme le « Champ aux moines », un pré voisin appartenant à la famille Morfouesse s’appelle le « Purgatoire » qui signifie probablement « cimetière », le terrain au nord s’appelle « Breil » qui en vieux français veut dire « enclos »...
L’abbé rapproche ces micro-toponymes d’origines monastiques des traditions liées à Éon de l’Étoile.
Tout cela annonce évidemment un établissement religieux et on ne peut douter que ce ne soit dans cet endroit qu’était située la communauté des ermites de saint Augustin, dont Éon de l’Étoile était membre.
Il nous révèle par ailleurs qu’en 1740 un Concorétois entreprend de fouiller le site de fond en comble et ne trouve que des restes de murailles. Quelques décennies plus tard, en 1793, lors du défrichement d’une pâture voisine, plusieurs pierres tombales et un pied de croix en granit sont déterrés.
Quelques-uns ont cru que ces croix et belles pierres annonçaient un trésor caché par les Anglais avant de quitter la Bretagne, du temps de la bataille des Trente. Ils prétendaient que croix Richeux signifiait « croix riches-lieux ». Vers 1740, Mathurin Marchand, dit La Vigne, du bourg de Concoret, y fit de grandes recherches et n’y trouva que quelques restes de murailles. En 1793 le nommé Marchand du village du Breil, en défrichant une pâture voisine y trouva quelques belles pierres tombales et un pied de croix de pierre de grain.
Dans les notes de bas de page, Sigismond Ropartz (1823-1878) - éditeur du Registre de l’abbé Guillotin - précise quelles croix des cimetières de Concoret et de Saint-Léry, sont selon la tradition appelées « Croix Richeux ».
La belle croix de pierre de grain placée dans le cimetière, vis à vis le chapitreau, brisée par les révolutionnaires en 1794, était autrefois au Moinet ainsi que celle de Saint-Léry et plusieurs autres. C’est ce qu’on appelait les « Croix Richeux ». La belle pierre qu’on nomme « la patte de la croix » et sur laquelle on vend des denrées de l’église, fut aussi apportée du Moinet.
L’ancien cimetière de Concoret a été déplacé au moment de la construction de la nouvelle église au début du 20e siècle. Les croix mentionnées par Sigismond Ropartz sont aujourd’hui introuvables.
1896 — Félix Bellamy
En 1896, Félix Bellamy (1828-1907) consacre un chapitre de son premier tome de La forêt de Bréchéliant aux Croix de Saint-Léry provenant du Moinet
. — BELLAMY, Félix, « Appendice au chapitre XVIII », in La forêt de Bréchéliant, la fontaine de Berenton, quelques lieux d’alentour, les principaux personnages qui s’y rapportent, Vol. 1, Rennes, J. Plihon & L. Hervé, 1896, p. 440-441, Voir en ligne. —
S’appuyant sur les écrits de l’abbé Guillotin et de Sigismond Ropartz, il estime que les pierres tombales et les croix de granit qui se trouvaient, autrefois, au voisinage de la Croix Richeux provenaient sans doute du cimetière du Couvent du Moinet
.
Comme ses prédécesseurs, il considère qu’elles ont été transportées du Moinet les unes à Saint-Léry, les autres à Concoret
. Il se rend donc à Saint-Léry afin de voir lui-même ces croix.
Ce qui principalement nous a amené à Saint-Léry, ce sont quatre croix de granit plantées dans le cimetière sur socles en granit, et que la tradition dit avoir été apportées du Moinet. Leur aspect montre qu’elles sont très anciennes. On est porté à penser que ces croix auraient été acquises, après la destruction du Moinet, par les religieux d’un couvent que l’on croit avoir existé autrefois à Saint-Léry, mais dont toute trace a disparu, et dont même il ne reste qu’une tradition douteuse et presque effacée.
Comme à son habitude, il donne une description détaillée des croix concernées.
De ces quatre croix, deux sont à peu près intactes et mesurent en hauteur l’une 3m32 et son socle 0m72, en tout, 4m04 ; l’autre 2m84 et son socle 0m85, en tout 3m69. Le fût de la première est rond, et celui de la seconde, octogone. Ces deux croix sont formées chacune de deux morceaux fixés bout à bout. Les deux autres croix ont été brisées pendant la grande Révolution et elles ne mesurent plus que 1m23 et 1m60 au dessus du socle. L’une est en deux, l’autre en trois tronçons. Ces quatre croix sont ornées de sculptures à la hauteur des bras. D’un côté se voit Jésus crucifié et de l’autre la Sainte Vierge tenant Jésus entre ses bras. Ces sculptures sont maintenant assez endommagées ; quant aux socles, deux surtout sont d’un assez beau travail.
1956 — L’abbé Gillard
En 1956, L’abbé Gillard décrit deux croix du cimetière de Saint-Léry dans Symbolisme et Mystique des Nombres en Brocéliande, sans cependant établir de liens avec les Croix Richeux.
Le cimetière recèle deux croix anciennes vraiment remarquables. L’une a un fût circulaire et l’autre un fût octogonal. Le première ressemble à celle de St-Jean-Baptiste. Avec ses trois branches et son fût circulaire, elle présente Jésus comme étant l’Éternel et en même temps l’agneau de Dieu qui efface les péchés du monde. L’autre, avec son grand pied octogonal et le crucifiement de Jésus, rappelle cette grande loi de la charité dont Jésus, en se laissant crucifier, nous a donné l’exemple.
1983 — Gwenc’hlan Le Scouëzec
En 1983, dans le second tome de Pierres sacrées de Bretagne consacré aux Croix et sanctuaires, Gwenc’hlan Le Scouëzec (1929-2008) évoque quatre croix anciennes du cimetière de Saint-Léry.
Le petit bourg de Saint-Léry est bâti, près de Mauron et de Concoret, au voisinage immédiat de l’illustre forêt de Brocéliande, et participe déjà, à la fois par sa proximité et par héritage, aux mystères de la sylve sacrée. Il y a là une église et un enclos, et dans celui-ci, rien moins que quatre croix anciennes.
Gwenc’hlan Le Scouëzec, évoquant les écrits de l’abbé Guillotin, reprend à son compte la tradition liant ces croix au couvent du Moinet d’Éon de l’Étoile.
Ce n’est pas l’effet du hasard si le cimetière possède autant de croix. Selon la tradition en effet, la paroisse de Saint-Léry et celle de Concoret se partagèrent les dépouilles du couvent du Moinet. De ce monastère, situé à la lisière nord de Brocéliande, aux environs de Comper, du Rox et du Haligan, au lieu dit La Croix-Richeux, il ne reste aujourd’hui plus de trace. Il appartenait au début du siècle à l’ordre des ermites de Saint Augustin et le prieur, vers 1140 en était un certain Éon de l’Étoile. [...] Le couvent du Moinet fut rasé. Ses pierres servirent, dit-on, à construire le village de Folle-Pensée en Concoret et une partie de l’église de Saint-Léry. C’est du Moinet que viendraient les quatre croix que nous voyons ici.
Les Croix Richeux — description et comparaisons
Deux des « Croix Richeux » du cimetière de Saint-Léry sont à fût cylindrique, les deux autres sont à fût octogonal. Sculptées dans le granit, elles sont toutes des croix historiées doubles ou bifaces, c’est à dire des croix ornées sur leurs deux faces. Pour chacune d’entre elles, un côté présente le Christ en croix (l’avers), l’autre côté présente une Vierge à l’Enfant (le revers).
Les deux croix historiées doubles à fût cylindrique
La croix de l’entrée du cimetière
La croix de l’entrée du cimetière est haute de 3m 69. Son fût cylindrique d’une hauteur de 2m 84 est fixé sur une table en granit quadrangulaire de 0,78 m de côté, lui même posé sur un socle de 0,85 m de hauteur. Le tout repose sur des dalles de schiste pourpre de 1m 04 de côté. La face présentant le Christ est abimée, mais la vierge à l’enfant demeure bien conservée.
La croix devant la porte de l’église
La seconde croix à fût cylindrique est placée devant la porte occidentale de l’église. Son fût beaucoup plus court que la précédente - 1m 60 de hauteur - a selon Félix Bellamy été brisé durant la Révolution. Il est fixé sur un socle à trois niveaux dont le dernier est un anneau octogonal. Elle porte le Crucifié sur une face et une Vierge à l’enfant sur l’autre.
Éléments de comparaison
Ces deux croix peuvent être apparentées au type des croix historiées doubles décrites par Jean Blécon dans son étude sur les croix du canton de Guer.
Les croix historiées doubles où d’un côté est le Christ [...] et de l’autre, soit une Vierge de pitié soit saint Jean. [...] Ce type de croix, très largement répandu en Bretagne, a été utilisé de la fin du 14e siècle jusque vers 1650.
Les deux croix historiées doubles à fût octogonal
La croix du sud-ouest du cimetière
La première croix historiée double à fût octogonal est située au sud-ouest du cimetière. Elle présente le Christ sur une face et une Vierge à l’enfant sur l’autre. Le fût octogonal d’une longueur de 1m 23 aurait lui aussi été brisé durant la Révolution. Il est fixé sur un socle en granit à deux niveaux dont le plus haut, très abimé, est un anneau octogonal de même facture que les autres croix.
La croix du porche
Une seconde croix historiée double à fût octogonal est située au sud du porche. Elle mesure 4m 04 de hauteur et présente des sculptures dont les visages sont assez effacés. Son fût mesure 3m 32 de hauteur. Il est fixé sur un socle à trois niveaux de 0,72 m. de hauteur dont le dernier est octogonal. La croix et son socle reposent sur une marche de schiste pourpre.
Éléments de comparaison
Ces deux croix peuvent être apparentées au type de croix à fût octogonal décrites par Jean Blécon dans son étude sur les croix du canton de Guer.
Ces croix [...] sont en granite. Les simples reposent sur un socle de granite qui s’élève sur un soubassement de maçonnerie de schiste. [...] leur fut est octogonal ou torsadé ou ovalaire avec nervures. Deux fois, le fût est séparé par une bague ou un anneau torsadé qui est surmonté d’une demi sphère. [...] Nous proposons une fourchette de datation de ce type basée sur trois inscriptions. [...] Nous daterons donc ce type entre 1550 et 1650.
Une tradition remise en cause
L’analyse comparative des Croix Richeux permet de penser qu’elles ont été édifiées entre le 14e et le milieu du 17e siècle pour les croix à fût cylindrique et entre le milieu du 15e siècle et 1650 pour les croix à fût octogonal. Ces hypothèses de datation remettent donc en cause la tradition qui fait provenir ces croix du couvent du Moinet, dans lequel aurait vécu Éon de l’Étoile dans la première moitié du 12e siècle.

