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Brocéliande en tranches

Jambon de Brocéliande

mercredi 17 octobre 2018, par Louis Bréholo

Rennes, route de Lorient.

Les abords de la capitale bretonne déversent leur flot d’automobiles et de camions. D’un côté, la grisaille des anciennes usines Citroën avec leur enceinte bien close. De l’autre, la joyeuse anarchie des bâtiments de la zone d’activités.

Face à l’entrée de la ville, le stade Rennais, encore empreint des odeurs de frites et de la frénésie de ses spectateurs. D’immenses réverbères « Play Time » aux courbes aussi prétentieuses que l’architecture des tribunes du stade, s’élancent vers le ciel en forme de tentacules…

Au beau milieu du décor, un immense panneau publicitaire assène comme un soleil écrasant son message implacable : Jambon Brocéliande

Cette vision, beaucoup plus indécente à mes yeux que pourrait l’être l’image d’une femme exhibant au même endroit la partie la plus intime de son corps, provoque d’abord au plus profond de moi-même une espèce de blessure.

Comment associer deux mots, deux images, deux univers aussi étrangers, aussi lointains, qu’un jambon et la sylve légendaire et magique de Merlin ? Poète, prends ton luth… et ramasse ta godasse !

Mais au fait, n’est-ce pas ici un nouveau tour de dérision lancé par notre Enchanteur : Jambon Brocéliande, après tout, pourquoi pas ?
Combien de tranches de Brocéliande voulez-vous aujourd’hui ? Fines ou épaisses ? Dois-je vous laisser le gras ?

Le label de qualité me conforte dans mon choix. Brocéliande est un gage de bon produit. Je laisse la vendeuse actionner trois fois encore le couperet dans la chair. Les tranches d’or de Brocéliande tombent sur le papier. La balance accuse le poids. Le prix de Brocéliande s’illumine en chiffres verts sur le voyant de la machine.
Sans rechigner, je sors quelques pièces de plus de mon porte-monnaie : le Brocéliande vaut bien cela ! Mais au fait, faut-il dire Le Brocéliande, La Brocéliande, Brocéliande ? Le Jambon, La forêt ? Mon esprit se trouble. Le masculin prime sur le féminin. Voilà mon appétit coupé pour une tranche de journée.
Il faut satisfaire le consommateur ! me fait-on remarquer.
Brocéliande est un produit porteur, c’est un produit d’appel !

À l’appel de la forêt, les consommateurs sont nombreux sous ma fenêtre, à l’entrée de Tréhorenteuc. Ils sont venus, ils sont tous là, pour voir mourir… pouvoir nourrir… Bof ! Beurk !
Il y a un monde fou aujourd’hui chez le charcutier. Le touriste de masse aime le jambon. En file d’attente, les clients attendent leur tour pour être servis. Ils se pressent sur le parking et s’engagent sur le circuit bien saucissonné qui leur est livré en pâture.

Dans la file, un couple s’impatiente Combien de temps faudra-t-il pour « faire Brocéliande » ?
Aurons-nous le temps de tout faire, de tout voir, de tout boire, de tout dévorer ?

Trécesson, Barenton, Comper, Val sans retour : les tranches tombent lourdement. Les joues pleines, le visage congestionné, un touriste ogre en redemande jusqu’à éclater.
Cachée derrière un rideau de fougères, non loin de là, une petite fée observe la scène. Triste et désenchantée, elle se met à pleurer.

Août 1996,
Louis Bréholo