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1840

Être à cheval sur des principes

Un châtelain mécréant au Bois de la Roche

Quand Adrien Magon de La Balüe, châtelain mécréant du Bois de la Roche, respecte à sa façon la parole faite à sa femme de se rendre à l’église.

À cheval dans l’église de Néant

Cette histoire se passe vers 1840 à Néant-sur-Yvel. Elle nous est parvenue grâce au témoignage de Joseph Boulé, qui l’a entendue, vers 1960, de la bouche de son grand-père et de celles de quelques habitants de Néant-sur-Yvel.

Une histoire rapportée par Joseph Boulé

Adrien Magon de La Balüe (1792-1856), deuxième châtelain de ce nom au Bois de La Roche, a tiré la leçon des malheurs qui ont frappé sa famille pendant la Terreur. Non seulement on avait guillotiné, pour de bien mauvaises raisons, sa grand-mère et sa tante, mais on avait raccourci également douze autres membres de sa famille dont des femmes et un enfant. On avait aussi rasé presque entièrement le beau château de sa mère et ruiné sa famille.

En conséquence, à la façon de Monsieur de Voltaire, il soutient : la Providence est une foutaise et il est vain de prier le Grand Architecte qui se désintéresse des détresses humaines. Quand on lui cherche querelle sur ces points, il affirme ne croire qu’au diable. En réalité, il hait toutes les formes de fanatismes : religieux, idéologiques et politiques. À la compagnie des donneurs de leçons, il préfère celle des servantes faciles, des chasseurs et surtout des cavaliers.

C’est en effet un homme de cheval. Il en possède d’infatigables sur lesquels il parcourt le pays au grand galop. Mais son favori est un cheval d’une intelligence extraordinaire qu’il a dressé selon les méthodes de l’École espagnole de cavalerie de Vienne. En usant des « aides » de manière à peine visible, il peut donner l’impression que ce cheval agit sous la seule influence de la pensée de son cavalier. Tous les pas du cheval, tous ses mouvements ont la plus parfaite précision.

Monsieur Magon a aussi une femme. Pour le tempérer, on lui a fait épouser sa jeune cousine, Anne Magon du Bos, que ses familiers appellent Nancy. Elle est généreuse, fort pieuse et prie longuement chaque jour avant d’aller exercer ses œuvres charitables. Seule la réalisation d’une bonne action amène un sourire sur son visage. On dit souvent à son mari :

Mon cher, vous avez, dans votre épouse, une sainte Invariablement, il pousse un profond soupir. Une sainte ? Je ne le sais que trop ! Avez-vous la moindre idée de ce que c’est de vivre avec une sainte ?

Nancy s’est mise en tête de ramener son mari à la foi. Elle lui demande fréquemment de l’accompagner à la messe à Néant. Il lui pouffe au nez quand il est de bonne humeur et quand il ne l’est pas, lui grommelle : Nom de Zeus, laissez-moi en paix avec vos foutaises et calembredaines !

Un jour, Magon reçoit des personnes fort croyantes avec lesquelles il est en affaire et qu’il lui faut éviter de froisser. Nancy se saisit de leur présence pour renouveler sa demande : Vous me feriez le plus grand plaisir, Adrien, en m’accompagnant à l’église, dimanche. Piégé par la présence des témoins, Adrien s’incline, frisotte sa moustache et acquiesce avec un charmant sourire : Ma chère, la pensée de vous accompagner m’est des plus agréables et bien plus plaisante que vous ne l’imaginez. Le reste de la semaine est un bonheur pour Nancy : elle est toute joie, prie un peu plus et remercie les saints dont l’intercession avait été efficace.

Le dimanche, cap sur l’église de Néant, madame dans sa voiture, monsieur sur son cheval. Arrivée sur la place de l’église, madame descend de la berline, joyeuse, primesautière ; la vie est merveilleuse. Elle regarde, tout heureuse, son mari juché sur son cheval : Venez–vous, Adrien ?. Celui-ci, avec un sourire encore plus appuyé, répond : Allez devant, ma très chère, je vous rejoins à l’instant. Nancy, les yeux rieurs, ramasse ses jupes, entre dans l’église d’un pas alerte, s’installe dans le banc des seigneurs fondateurs, pianotant de ses doigts le siège où son mari va venir la rejoindre.

À cet instant, on entend le grincement des grands vantaux de la porte principale qu’on ouvre rarement. Un silence s’installe. Nancy se retourne. Elle voit les assistants éberlués, stupéfaits et… la silhouette de son mari sur son cheval, dressée dans la lumière que délivre la porte ouverte. Le cheval s’avance à tout petits pas dansants, faisant retentir ses fers sur les dalles sonnant comme un tambourin. Le cauchemar s’approche lentement. Magon a le chapeau sur la tête tel un Grand d’Espagne. Avec le plus grand calme, il s’incline ici et là pour saluer des gens de sa connaissance. Devant le banc familial, il se découvre pour saluer son épouse : Madame, ce que femme veut, Dieu le veut, n’est-ce pas. Vous voici comblée. Sur ce, il fait un demi-tour appuyé sur un savant recul avant de rejoindre, d’un trait, la lumière de l’extérieur. Nancy ne s’émeut point, regarde droit devant elle et fait signe au prêtre de commencer son office.

Rapporté par Joseph Boulé en 2009