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Vers 1520-1591

Noël du Fail

La forêt de Bresselian

En 1578, dans la préface du Demostérion de Roch le Baillif, Noël du Fail évoque les merveilles de la forêt de Bresselian. Il indique qu’elle appartient au seigneur de Laval, un indice qui permet d’identifier clairement la forêt de Brécilien, c’est-à-dire l’actuelle forêt de Paimpont.

Eléments biographiques

Noël du Fail nait vers 1520, au manoir familial de Château Létard, en Saint Erblon près de Rennes. En 1547, parait son premier ouvrage, les Propos rustiques, puis Les Baliverneries d’Eutrapel en 1548, qui rapportent les faits et gestes des villageois du pays gallo au 16e siècle. Devenu juriste, il est nommé conseiller au Parlement de Bretagne en 1571, avant d’être inquiété pour protestantisme puis rétabli dans ses charges. Il a passé les dernières années de sa vie au manoir de la Hérissais, en Montauban de Bretagne —  MONVOISIN, Bertrand, « Noël du Fail, gentilhomme de la Hérissais », in Destins singuliers en Brocéliande, 2002. —

Les annotations du manuscrit du Lancelot-Graal (1578)

En 1578, Noël du Fail entre en possession d’un manuscrit anonyme du 13e siècle contenant le cycle en prose du Lancelot-Graal 1.

L’ouvrage enluminé, annoté par l’écrivain, montre son intérêt pour la quête du Graal :

Cest la conqueste du Sainct Greaal (qui est a dire une ampoulle ou phiole plaine dhuile ) escrite sept cens dyx sept ans apres la passion de Notre Seigneur. Cest bien contre ceulx qui ont ose escrire que la langue francoise dont nous usons nest que depuis seix cens ans en ça aussi quelle est extraicte du latin comme les langues italienne et hespagnole, aus quels lieux les romains ont commande pres de cinq cens ans. Quant a la langue gauloise elle reste seulement en la Basse-Bretagne armorique et au païs de Cornouaille en Angleterre. Annotations du BM Rennes ms. (Voir en ligne)

Plus bas est écrit : Le Fol na Dieu 1578 (anagrame de Noël du Fail). La fin de l’annotation montre l’adhésion de du Fail au

mythe des origines gauloises de la langue bretonne […] En outre, le fait que l’écrivain le rappelle sur un manuscrit de la quête du Graal suggère l’unité de sa sensibilité historique et culturelle. BAUDRY, Hervé, « Noël du Fail, Préfacier du Demostérion », in Noël Du Fail, écrivain : actes et articles, Librairie philosophique J. Vrin, 1991, p. 185-197, Voir en ligne. page 192

Noël du Fail reprend à son compte la date de 717, mentionnée au chapitre III comme étant celle de l’écriture du manuscrit du Lancelot-Graal, alors qu’il est en réalité du 13e siècle.

Bresselian dans la préface du Demostérion

C’est aussi en 1578 qu’il préface le Demostérion, traité de médecine paracelsique de son ami Roch le Baillif 2.

Cet ouvrage paraît à Rennes, chez Pierre le Bret, marchand libraire demeurant près de la Porte Saint-Michel. La préface, en forme de louange à Roch le Baillif, décrit les principales curiosités de la Bretagne Armorique, parmi lesquelles Bresselian, le Perron de Merlin et la fontaine de Balanton. Signée par l’imprimeur Julien du Clos, elle n’est attribuée à Noël du Fail que depuis 1894 :— Baudry Hervé (1991). op. cit., p. 185 (Voir en ligne)  —

Comme aussi les beautés de la forêt de Bresselian appartenante au seigneur comte de Laval, où se void encore le Perron de Merlin, l’ancien Plaisir des chevaliers errans (que quelques ignorans ont voulu dire estre fables en tout, et histoire faictes à plaisir) et la fontaine de Balanton, en laquelle se baignoit la beste glatissant qui estoit la proye, comme une autre bouteille de S. Greal, que par figures philosophiques, les dits chevaliers si ardemment poursuyuoient. Roch Le Baillif (1578). op. cit., p. 13 (Voir en ligne)

Noel du Fail localise explicitement la fontaine de Balanton et le Perron de Merlin en forêt de Bresselian. Son appartenance au seigneur de Laval permet d’identifier clairement la forêt de Brécilien, c’est-à-dire l’actuelle forêt de Paimpont.

Pourtant certains éléments de la citation restent problématiques. La référence à « la beste glatissant » existe dans la littérature arthurienne, mais n’est jamais liée à la Fontaine de Barenton. Félix Bellamy l’explique par une transposition d’une aventure advenue au roi Arthur, près d’une fontaine forestière proche de Carduel au Pays de Galles.—  BELLAMY, Félix, La forêt de Bréchéliant, la fontaine de Berenton, quelques lieux d’alentour, les principaux personnages qui s’y rapportent, Vol. 2, Rennes, J. Plihon & L. Hervé, 1896, Voir en ligne. page 193-197 —

Cette histoire peu connue est liée à la quête du Graal. Il s’agit d’une « beste glatissant » 3 que poursuit Pellidor. Le roi Arthur, qui était à la chasse, voyant son cheval mourir, s’arrête à la fontaine lorsqu’il entend un bruit étrange, comme trente ou quarante chiens qui glapissent. C’est alors

qu’il vit venir une beste moult grand, qui estait la plus diverse qui jamais fut vue de sa figure, qui tant estoit estrange de corps et de faiture, et non moins tant dehors que dedans son corps.

Le roi est émerveillé par son étrangeté, elle était merveilleuse par dehors et encore plus par dedans car elle a dans son corps des petits vivants qui glatissent. La bête se mit à boire et dès qu’elle fut sortie de la fontaine, ils se mirent à glatir, faisant autant de vacarme que vingt chiens à la poursuite d’une bête sauvage. Puis ils la dévorèrent avant de s’enfuir à toute vitesse alors qu’arrive Pellidor...

Hervé Baudry renvoie lui aussi à la transposition d’une scène de Tristan le Léonnais,

Tristan et l’Amoral, abreuvant leurs chevaux, la voient venir, ils se trouvent à la fontaine du Sicomore, dans la forêt d’ Arnantes, « limitrofe de Norgalles ». BAUDRY, Hervé, Contribution à l’étude du paracelsisme en France au XVIe siècle (1560-1580) : de la naissance du mouvement aux années de maturité : Le demosterion de Roch Le Baillif (1578), Paris, Honoré Champion, 2005. [page 150]

Il constate que la matière narrative est déplacée en Bretagne, dans la forêt de Bresselian, mais s’interroge cependant sur les raisons qui ont pu conduire le conteur à transposer ainsi des événements connus de tous. Les deux auteurs suggèrent, faute de preuves, que c’est à une hypothétique tradition que Noël du Fail fait référence.

Noël du Fail compare la quête de la « beste glatissant » à celle du Graal, se gaussant d’ailleurs des ignorants qui la considèrent comme une fable insignifiante. L’intérêt de du Fail pour le domaine arthurien trouve son explication dans l’alchimie et la représentation qu’elle donne du monde. Selon Hervé Baudry, la préface de Noël du Fail a pour mission d’ouvrir le champ de l’occulte au vulgaire. La médecine de Paracelse s’appuie sur l’emploi de minéraux et en particulier sur les trois éléments alchimiques de base : le mercure, le soufre et le sel. Noël du Fail souligne dans sa préface les ressources minières nécessaires à la médecine paracelsique, en même temps qu’il évoque les merveilles de la Bretagne, telle la forêt de Bresselian et la forêt de la Hunaudaye. Roch le Baillif, avec son traité de médecine paracelsique et Noël du Fail dans sa préface, font entrevoir une vérité cachée. — Baudry Hervé (1991). op. cit., p. 185 (Voir en ligne) —

Bresselian dans un recueil d’arrêts du Parlement de Bretagne (1574)

En 1574, on retrouve la forêt de Bresselian (avec ou sans t) sous la plume de Noël du Fail dans un recueil d’arrêts du Parlement de Bretagne. Ici nulle mention du Graal ni de Merlin, mais la même dénomination pour la forêt. Sous le titre Usagers en Forest (17 aoust 1574) :

Georges Vivian & autres ses consors de la Parroisse de Concoret usagers en la forest de Bresseliant appartenante au Comte de Mont-fort appellant du Sénéchal de Bresselian […] dit que dès l’an 1282 fut accordé entre Raoul Comte de Montfort 4 & de Bresselian & les prédécesseurs des appellans parroissiens de Concoret & usagers en ladite Forest, que lesdits usagers prendroient à tousiours en ladite Forest à leur usage de la foulgere, de la feuille de lierre [etc.] DU FAIL, Noël, Mémoires des plus notables et solemnels arrêts du Parlement de Bretagne. chap. 365, t. I, Paris, Chez Jean Vatar, 1579, Voir en ligne. page 307

Cette mention du Comte de Montfort 5 permet là encore d’identifier sans ambiguïté Bressilian à Brécilien 6.

Brecillian dans les contes d’Eutrapel (1585)

La dernière mention de Noël du Fail à la forêt de Brocéliande et au Graal, parue en 1585 dans Les contes d’Eutrapel, n’est pas dénuée d’ironie :

[...] autre chose par ce secret tant venerable ne se doit entendre, que le Saint Greal, ensevely & envousté sous le perron Merlin, en la forest de Brecillian, en Bretaigne. DU FAIL, Noël, Les Contes et Discours d’Eutrapel, par le feu seigneur de la Herissaye gentilhomme breton , Chapitre 30, Rennes, Noël Glamet de Quinpercorentin, 1587, Voir en ligne. page 373

Polygame [...] présente le mariage à Eutrapel comme une mystérieuse institution dont l’essence, les secrets et les mérites ne peuvent être connus que des adeptes. [...] Eutrapel plaisante de ces prétendus mystères et demande si ce « secret tant vénérable » ne serait pas « le Saint Greal, ensevely & envousté sous le perron Merlin, en la forest de Brecillian en Bretaigne » LA BORDERIE, Arthur le Moyne de, « Noël du Fail. Recherches sur sa famille, sa vie et ses œuvres (troisième article) », Bibliothèque de l’école des chartes, Vol. 38, 1877, p. 572-616, Voir en ligne. page 609

Les certitudes juvéniles de Noël du Fail concernant ses recherches alchimiques et l’existence du Saint Graal s’étaient-elles muées en douce ironie, le grand âge venant ?


Bibliographie

BAUDRY, Hervé, « Noël du Fail, Préfacier du Demostérion », in Noël Du Fail, écrivain : actes et articles, Librairie philosophique J. Vrin, 1991, p. 185-197, Voir en ligne.

BAUDRY, Hervé, Contribution à l’étude du paracelsisme en France au XVIe siècle (1560-1580) : de la naissance du mouvement aux années de maturité : Le demosterion de Roch Le Baillif (1578), Paris, Honoré Champion, 2005.

BELLAMY, Félix, La forêt de Bréchéliant, la fontaine de Berenton, quelques lieux d’alentour, les principaux personnages qui s’y rapportent, Vol. 2, Rennes, J. Plihon & L. Hervé, 1896, Voir en ligne.

CASSAGNE-BROUQUET, Sophie, Les Romans de la Table Ronde. Premières images de l’univers arthurien, Presses universitaires de Rennes, 2005.

DU FAIL, Noël, Mémoires des plus notables et solemnels arrêts du Parlement de Bretagne. chap. 365, t. I, Paris, Chez Jean Vatar, 1579, Voir en ligne.

DU FAIL, Noël, Les Contes et Discours d’Eutrapel, par le feu seigneur de la Herissaye gentilhomme breton , Chapitre 30, Rennes, Noël Glamet de Quinpercorentin, 1587, Voir en ligne.

LA BORDERIE, Arthur le Moyne de, « Noël du Fail. Recherches sur sa famille, sa vie et ses œuvres (troisième article) », Bibliothèque de l’école des chartes, Vol. 38, 1877, p. 572-616, Voir en ligne.

MONVOISIN, Bertrand, « Noël du Fail, gentilhomme de la Hérissais », in Destins singuliers en Brocéliande, 2002.

ROCH LE BAILLIF, Le Demosterion, edelphe medecin spagiric, auquel sont contenuz trois cens Aphorismes latins et français. Sommaire véritable de la médecine Paracelsique, extraicte de luy en la plus part par ledict Baillif, Rennes, P. Le Bret, 1578, Voir en ligne.


↑ 1 • Le BM Rennes ms., sans doute l’un des plus anciens manuscrits arthuriens enluminés connus, a probablement été réalisé dans un atelier parisien (l’atelier des Bibles Moralisées) vers 1220-1230. Ce manuscrit, magnifiquement orné de 57 initiales historiées et de nombreuses lettrines, est certainement aussi l’un des plus anciens représentants du cycle en prose du Lancelot-Graal, dont il ne contient d’ailleurs qu’une partie, à savoir L’Estoire del Saint Graal, L’Estoire de Merlin (dépourvue de Suite) et un Lancelot incomplet. CASSAGNE-BROUQUET, Sophie, Les Romans de la Table Ronde. Premières images de l’univers arthurien, Presses universitaires de Rennes, 2005.

↑ 2 • Roch le Baillif, natif de Falaise en Normandie, médecin disciple de Paracelse, réputé bon naturaliste, versé dans les belles-lettres et dans les sciences traditionnelles dont l’alchimie. Le Demostérion, traité de médecine Paracelsique est son premier ouvrage. Il utilise l’approche des sciences empiriques, magie, astrologie, chimie. La sixième et dernière partie du Demostérion est un opuscule de trente pages intitulé « Traicté de l’antiquité et singularitez de Bretaigne armorique en laquelle se trouvent bains curans la lepre, ulceres et aultres maladies » Roch le Baillif y signale entre autre la fontaine de saint Méen :

Je ne fais mention du Bain de Saint Méen lequel pour certain guerist la galle, et ce à raison de l’Alun qui y abonde comme j’ai remarqué en l’eau que j’en ay expres enuoyé querir : et me semble celle vertu n’y estre seulle : mais pour n’avoir veu le lieu ny faict inventaire de la source, je différe en rescripe autre chose. ROCH LE BAILLIF, Le Demosterion, edelphe medecin spagiric, auquel sont contenuz trois cens Aphorismes latins et français. Sommaire véritable de la médecine Paracelsique, extraicte de luy en la plus part par ledict Baillif, Rennes, P. Le Bret, 1578, Voir en ligne.

↑ 3 • glatir signifie aboyer en ancien français

↑ 4 • Raoul V de Montfort

↑ 5 • Guy XIX en 1574

↑ 6 • Cette référence aux usages en forêt de Brécilien au 13e siècle est intéressante car Guy XIV de Laval-Montfort les reprend en 1467 dans les Usements de la forêt de Brécilien