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v. 1112-1183

Wace

Ecrivain et historien du 12e siècle

Wace contribue à la renaissance culturelle portée au 12e siècle par un vaste mouvement qui touche la société tout entière. En 1155, il traduit du latin au roman l’Historia regum Britanniae (Histoire des rois de Bretagne) de Geoffroy de Monmouth à laquelle il donne le nom de Roman de Brut. Cinq années plus tard, il écrit le Roman de Rou, une histoire des ducs de Normandie commandée par Henri II (1133-1189), roi angevin d’Angleterre. C’est dans ce livre qu’il est fait mention pour la première fois de l’existence d’une forêt de Brecheliant et d’une fontaine de Berenton, réputées pour leurs fées et autres merveilles.

Quelques notes sur la vie de l’auteur

Écrivain normand né vers 1112, Wace est membre d’une famille aristocratique de l’île de Jersey. Frédéric Pluquet, antiquaire du 19e siècle, le présente ainsi :

Robert Wace, qu’on a appelé Vace, Vaice, Gace, Gasse, et même Uistace, noms qui paraissent n’être que le diminutif de celui d’Eustache […] Il est à remarquer que Wace ne se donne jamais le prénom de Robert. Du Moulin ne lui en donne aucun. Du Cange l’appelle Matthieu ; et Huet pourrait bien être le premier qui l’eût désigné sous ce nom de Robert. WACE,, PLUQUET, Fréderic, LE PRÉVOST, Auguste, [et al.], Le Roman de Rou et des ducs de Normandie, Vol. 1, Rééd. 1827, Rouen, Edouard frères éditeurs, 1160, Voir en ligne. page VII

Dans ses écrits du Roman de Rou il se nomme lui-même mestre Wace :

Un millier, cent soixante ans dans le temps et l’espace
se sont écoulées depuis que Dieu dans Sa grâce est descendu dans la Vierge,
quand un clerc de Caen par le nom de Maître Wace a entrepris l’histoire de Rou et de sa race... 1 Wace (1160). op. cit., vol. 1, p XII (Voir en ligne)

Éduqué à Caen, il se qualifie de “clerc lisant”, c’est-à-dire scribe, notaire, secrétaire ou lecteur public. —  AURELL, Martin, La légende du roi Arthur, Paris, Édition Perrin, 2007. [page 175] —

Comme Geoffroy de Monmouth, Wace est un chanoine, un clerc membre d’une communauté de six ou sept savants, dans un chapitre où sont reçus des étudiants. Ces chanoines célibataires se consacrent pleinement à leurs études, à l’écriture, à la constitution de bibliothèques. Ils peuvent recevoir la prêtrise et même l’épiscopat, profitant d’une pension versée par l’église, par un mécène, voire par le roi.

Les deux œuvres majeures écrites par Wace sont à vocation historique. Le Roman de Brut 2 achevé en 1155, va fortement contribuer à l’essor de la littérature arthurienne. Écrit à partir de 1160, le Roman de Rou 3, traite de l’histoire des Normands intriquée à celle des Bretons continentaux ; cette œuvre est sans relation directe avec le cycle arthurien. Wace est également auteur d’autres ouvrages.

Le Roman de Brut

Pour écrire le Roman de Brut, Wace effectue une translation de l’Historia regum Britanniæ, Histoire des rois de Bretagne (1136-1138) de Geoffroy de Monmouth—  MONMOUTH, Geoffroy de et MATHEY-MAILLE, Laurence, Histoire des rois de Bretagne, 1992, rééd. 2008, Paris, Les Belles Lettres, 1135-1138. —, ouvrage à visée historique rédigé en octosyllabes et en latin. Le terme roman est ici lié à la traduction du latin en langue vernaculaire romane. —  VRINAT-NIKOLOV, Marie, Miroir de l’altérité : la traduction, Editions Ellug, 2006, Voir en ligne. page 44 —

L’historienne Géraldine Veysseyre note qu’il existe plusieurs traductions :

si l’Historia s’est d’abord diffusée dans sa langue originelle de composition, elle a été mise par la suite à la disposition d’un public moins érudit sous forme de traductions françaises. La première et la plus célèbre […] est le Roman de Brut de Wace […] VEYSSEYRE, Géraldine, « « Mettre en roman » les prophéties de Merlin », in Moult obscures paroles ; Études sur la prophétie médiévale, PUPS, 2007. [page 108]

Géraldine Veysseyre explique que Wace utilise librement l’Historia comme un canevas. Le médiéviste Martin Aurell mentionne lui aussi que la traduction de Wace utilise souvent une version raccourcie de l’Histoire, réalisée par un auteur inconnu du vivant de Geoffroi, qu’on appelle la « Première Variante ».

Il [Wace] ajoute de nombreux détails de son cru, parmi lesquels la mention de la Table Ronde est une grande première de la littérature arthurienne. Aurell Martin (2007). op. cit., p. 175

Wace met en avant cette Table ronde autour de laquelle se retrouvent les chevaliers du roi :

Vers 9750-9758Ne nuls n’en saveit le peiur
Fist Artur la Runde Table
dunt Bretun dient mainte fable.
Illuec seeient li vassal
tuit chevalment e tuit egal ;
a la table egalment seeient
e egalment servi esteint ;
nul d’els ne se poeit vanter
qu’il seïst plus halt de sun per,
Wace’s Roman de Brut..., éd. Weiss, p. 244.

Wace insiste sur la forme ronde de la table, conçue par Arthur pour que les nobles seigneurs y prenant place soient sur le même plan d’égalité :

Les vassaux s’y asseyaient de façon chevaleresque et égale […] ils y étaient également servis et nul ne pouvait se vanter d’être assis plus haut que son pair. (Brut vers 9753-58)

La Table Ronde devient le centre rayonnant des aventures mais aussi des récits rapportés au roi comme un mets de prédilection. —  POMEL, Fabienne, « Le déni de la fable chez Wace. La parole de l’historiographe, du conteur et du prophète dans Le Roman de Brut », in Le Roman de Brut, entre mythe et histoire, Paradigme, 2003. [page 147] —

Cependant la Table Ronde devient l’élément majeur qui amorce un changement. Elle dénature le rôle historique attribué initialement à Arthur par Geoffroy de Monmouth. Le roi combattant va ainsi perdre sa prééminence au profit de ses guerriers. Wace est de fait l’initiateur de ce qui va devenir le légendaire arthurien. Cette Table Ronde sera reprise par Chrétien de Troyes dès son premier roman arthurien Erec et Enide (1170–1176). Vers 1190-1204, elle est réutilisée en souvenir de la Table de la Cène par Robert de Boron qui en fait une création de Merlin pour le roi Utherpendragon.

Le Roman de Brut dans le contexte de l’empire Plantagenêt

Il est probable que Wace traduit l’Histoire des rois de Bretagne de Geoffroy de Monmouth à la demande d’Henri II Plantagenêt. C’est ce qu’atteste le prêtre Layamon qui affirme, vers 1200, que Wace avait offert son Brut à Aliénor d’Aquitaine 4. Aucune confirmation n’étant venue étayer cette affirmation, elle apparaît peu crédible.

Henri II n’a que 22 ans lors de la parution du Brut en 1155. Il est le fils de Geoffroy d’Anjou et de Mathilde de Normandie, fille d’Henri Ier d’Angleterre. Dès son plus jeune âge, Henri a subi l’influence de l’Histoire des rois de Bretagne. En effet, le demi-frère de Mathilde, Robert de Gloucester, est chargé de l’éducation du jeune Henri. Non seulement c’est un protecteur des lettres, il est aussi dédicataire de l’Histoire. Henri II devient roi d’Angleterre en 1154, suite au traité de Wallingford. Il exerce aussi un pouvoir suzerain sur un vaste empire comprenant l’Aquitaine, le Limousin, la Gascogne, le Poitou, le « Grand Anjou » et Maine et la Normandie.

Le patriotisme normand de Wace l’amène à idéaliser l’empire Plantagenêt et la politique d’Henri II. C’est pourquoi il se garde bien de traduire les Prophéties de Merlin insérées dans l’Histoire des rois de Bretagne, car il juge provocantes ces prophéties anti-normandes. Il ajoute aux écrits de Geoffroy, avec la perspective de donner le change avec les possessions du Plantagenêt. Emmanuèle Baumgartner, dans une chronique explicative du Roman de Brut écrit :

Dans le Brut, dès qu’il le peut, Wace attire, lui, l’attention sur les domaines continentaux des Plantagenêts, sur le poids qu’ils ont et ont pu avoir, dans le passé comme dans le présent, par leur richesse en « vrais » chevaliers et en biens, par leur dimension de terres nourricières du nouveau royaume anglo-normand, à tous les sens du mot. BAUMGARTNER, Emmanuèle, « Passages d’Arthur en Normandie », in Le Roman de Brut, entre mythe et histoire, Paradigme, 2003. [page 25]

Le Roman de Rou dans le contexte breton armoricain

Lorsque Wace écrit le Rou en 1160, la Bretagne est confrontée à des problèmes de succession. Cette situation excite la convoitise des Plantagenêts, comtes d’Anjou, qui mènent une politique d’intervention dans les affaires ducales pour tenter d’intégrer la Bretagne dans l’ensemble des possessions des Plantagenêts. —  CHÉDEVILLE, André et TONNERRE, Noël-Yves, La Bretagne féodale, XIe-XIIIe siècle, Rennes, Editions Ouest-France, 1987. [page 83] —

En 1156, pour gouverner le duché de Bretagne, jusqu’alors dirigé par son beau-père Eudes II de Porhoët, Conan IV sollicite l’aide militaire d’Henri II. Cette situation profite au Plantagenêt qui parvient à « acheter » Conan, faisant de lui un duc sous son contrôle. En 1158, Henri obtient de lui le comté de Nantes : une première étape dans la soumission complète de la Bretagne au pouvoir angevin. — Chédeville André ; Tonnerre Noël-Yves (1987). op. cit., p. 86 —

Eudes II de Porhoët et les principaux barons bretons rejettent alors la domination croissante du roi d’Angleterre sur le duché. Entre 1156 et 1168, pour mater cette opposition, le Plantagenêt entreprend en Bretagne une série d’opérations militaires. Il est possible que Wace ait accompagné Henri II, en tant qu’historien, au cours d’une de ces expéditions.

En 1162, il [Wace] est à Fécamp ; il suit pendant quelque temps la cour et se plaint du temps gaspillé ; une visite à Brocéliande se place peut-être entre une première et une deuxième édition du Rou. ARNOLD, Ivor, Le Roman de Brut de Wace, Vol. 1, Paris, Edit. Société des anciens textes français, 1938. page LXXVIII

Le roi Henri II d’Angleterre, qui éprouve quelques difficultés à se faire reconnaître auprès des barons du duché de Normandie, se doit d’affirmer sa filiation normande. Pour y remédier, il commande à Wace, fort de la renommée du Roman de Brut, une histoire des ducs de Normandie, que l’écrivain normand nomme Roman de Rou. Wace donne quelques précieux renseignements sur son ouvrage et sa personne : Quant un clerc de Caen, ki ot nom mestre Wace,

Le roi confie la même tâche à un rival plus jeune et plus en faveur, le Tourangeau Benoît de Sainte-Maure, qui transmet sa Chronique des ducs de Normandie au roi vers 1170. Cette concurrence déplaît à Wace qui interrompt son travail, avant de remettre finalement son manuscrit à Henri II.

L’histoire commence avec l’installation du viking Rou (Roll, Rollon) sur des terres qui deviendront la Normandie, suite au traité de Saint-Clair sur Epte consenti en 911 par Charles le Simple. Lors de son projet de conquête de l’Angleterre, cent cinquante ans plus tard, Guillaume de Normandie, pour s’attirer des alliés, leur promet de partager les terres conquises. Des seigneurs bretons, flamands et français se joignent à l’expédition de 1066. Parmi les ralliés figure Raoul I, seigneur de Gaël, dont la seigneurie englobe la forêt de Brécilien 5 et la Fontaine de Barenton 6. Déjà titulaire de possessions en Angleterre, Raoul a tout intérêt à suivre Guillaume s’il veut conserver ses terres outre-Manche. Wace cite quelques Bretons qui ont participé à la conquête, dont le sire de Gaël :

Vers 11508-11517Alain Felgan vint el passage,
Ki des Bretunz out grant barnage ;
De Peleit le filz Bertran
E li Sire i vint de Dinan,
E Raol i vint de Gael
E maint Breton de maint Chastel,
E cil de verz Brecheliant,
Dunc Bretunz vont sovent fablant,
Une forest mult lunge è lée,
Ki en Bretaigne est mult loée ;
WACE, et LE ROUX DE LINCY, Antoine, Le roman de Brut, Vol. 2, Rééd. 1838, Rouen, Edouard frères éditeurs, 1155, Voir en ligne. pages 142-143

Après la conquête, Raoul de Gaël se voit confirmer la possession de l’earldom d’Est-Anglie, que possédait déjà son père. Mais ayant échoué en 1075 dans sa tentative de renverser Guillaume le Conquérant, Raoul est contraint de revenir sur ses terres de Gaël. Il bâtit alors un château au Mons fortis (devenu Montfort) 7, dont il prend le nom.

Wace jette le discrédit sur la Fontaine de Barenton

Dans le roman de Rou, Wace commente sa visite à la fontaine de Berenton en forêt de Brecheliant. Ce passage survient au moment de la conquête de l’Angleterre par Guillaume, alors duc de Normandie 8. Cette digression, qui est incongrue dans une histoire des ducs de Normandie, amène certains auteurs à y voir un éloge rendu à la fontaine, sinon une relation avec le légendaire arthurien, ce dont il ne saurait être question ici. Pour autant, cette digression prend tout son sens à travers les relations, parfois conflictuelles, qui existent entre les deux duchés.

Lorsqu’il fait part de la conquête, Wace ne manque pas de souligner le caractère exceptionnel que revêt cet événement, qui dépasse de loin les guerres entreprises jusqu’alors avec ses voisins. Expliquant les faits un siècle après, c’est avec ce recul qu’il oriente son histoire sur la Fontaine de Barenton. Son but est de mettre en opposition « l’archaïsme » des Bretons face au « modernisme » des Normands.

Pour commencer, il anticipe et intensifie l’importance de cette victoire en mettant en avant le soutien que Guillaume de Normandie reçoit de la papauté, dans la mesure où le pape a excommunié Harold, son rival anglo-saxon à la royauté. Le soutien que le Pape lui accorde juste avant la conquête se traduit par la remise de plusieurs objets : un équivalent de l’oriflamme censé terrasser les infidèles, un attribut du pouvoir sanctionné par une insigne relique et un anneau muni d’une dent de saint Pierre :

E se ço ert ke Deus volsist
K’il Engleterre conquésist,
De Saint Pierre la recevreit,
Altre fors Dex n’en servireit.
L’Apostoile li otréia,
Un gonfanon li envéia,
Un gonfanon et un anel
Mult precios è riche è bel ;
Si come il dit, de soz la pierre
Aveit une des denz Saint Pierre.
Vers 11446-11455 — Wace (1160). op. cit., vol 2, p. 140 (Voir en ligne)

Wace associe cette bénédiction du Pape avec un phénomène surnaturel venu du ciel, l’apparition d’une comète, qui survient au moment des préparatifs de la conquête. Ce prodige est interprété comme un présage de la victoire de Guillaume 9, venant s’ajouter à la protection du Pape :

El terme ke ço estre dut,
Une esteile grant aparut,
E quatorze jors resplendi
Od treis lons raiz deverz midi :
Tele esteile solt l’en veir
Quant novel Rei deit regne aveir.
Assez vi homes ki la virent,
Ki ainz è poiz lunges veskirent ;
Comete la deit apeler
Ki des esteiles volt parler.
Vers 11460-11469 — Wace (1160). op. cit., vol 2, p. 140-141 (Voir en ligne)

L’historien médiéviste Denis Hüe explique que les deux événements sont liés :

Le merveilleux associé à la conquête de l’Angleterre est ainsi complètement attesté et contrôlé, par le Saint-père lui-même (…) Dieu aide la Normandie et le duc Guillaume, tel est bien l’objet de ce passage, qui précède immédiatement la préparation de la conquête. HÜE, Denis, « Présence des Bretons dans quelques chroniques normandes : de la latinité à la matière de Bretagne », in Colloque de Cerisy-la-salle, 5-9 octobre 2005 : Bretons et Normands au Moyen Âge ; Rivalités, malentendus, convergences, PUR, 2008. [page 297]

C’est dans ce contexte qu’intervient l’évocation de la Fontaine de Barenton, dont les vers ci-dessous suivent ceux de Raoul de Gaël cités plus haut :

E cil de verz Brecheliant,
Dunc Bretunz vont sovent fablant,
Une forest mult lunge è lée,
Ki en Bretaigne est mult loée ;
La Fontaine de Berenton
Sort d’une part lez le perron ;
Aler i solent venéor (chasseurs)
A Berenton par grant chalor,
Et o lor cors l’ewe puisier
Et li perron de suz moillier,
Por ço soleient pluée aveir :
Issi soleit jadis pluveir
En la forest tut envirun,
Mais jo ne sai par kel raisun.
Là soltt l’en li fées véir, (Là on avait coutume de voir les fées)
Se li Bretunz disent veir, (vrai)
E altres merveilles plusors ;
Aires i selt aveir d’ostors (Il y avait là d’habitude des aires d’autours) 10
E de granz cers mult grant plenté, (et beaucoup de grands cerfs)
Mais li vilain ont déserté.
Vers 11514-11533 — Wace (1160). op. cit., vol 2, p. 143-144 (Voir en ligne)

Wace dit s’être rendu à la fontaine pour voir les fées et autres merveilles ; il en revient déçu, mécontent de s’être fait abuser :

Là alai jo merveilles querre, (J’allai là chercher des merveilles)
Vis la forest è vis la terre ;
Merveilles quis, maiz nes’ trovai ;(Je demandai des merveilles mais n’en trouvai point)
Fol m’en revins, fol i alai,
Fol i alai, fol m’en revins,
Folie quis, por fol me tins. (Ce que je demandais était fou, et je me tiens pour fou).
Vers 11534-11539 — Wace (1160). op. cit., vol 2, p. 144 (Voir en ligne)

Pour Denis Hüe, Wace cherche à dévaluer le crédit accordé par les Bretons à la Fontaine de Barenton. Il met en comparaison le merveilleux anglo-normand, merveilleux chrétien et absolument attesté avec le merveilleux des Bretons, dépeint comme étant païen, rustique, dépassé, contraire à la vérité. Wace l’oppose au merveilleux normand, lié à l’apparition de la comète. Denis Hüe explique :

Dès lors, la description de la fontaine de Barenton se construit comme en parallèle de la séquence précédente, à commencer par l’affirmation selon laquelle les Bretons « vont fablant » : ce premier mot suffit à disqualifier les propos qui suivent, propos de fiction, de mensonge, opposés à ceux des émissaires de Guillaume au Pape, « clers qui sorent bien parler » (v. 6296). L’opposition se poursuit entre les actes qu’accomplissent maintenant les chasseurs bretons « aller i solent veneor » (v. 6379), et ce qui a pu autrefois se produire « Por ce soleient pluie aveir./Issi soleit ploveir »
( v.6383-4) : maintenant, rien de tel ne se produit, et le merveilleux breton est comme oblitéré. C’est la parole des Bretons qui perpétue ce merveilleux, utilisant le présent pour parler des fées qui s’y rencontrent, des oiseaux et des cerfs qui s’y retrouvent 11.Hüe Denis (2008). op. cit., p. 298

Wace met en avant la rusticité des propos et la capacité des Bretons à fabuler, montrant qu’il n’y a que les fous qui peuvent y croire. Il apporte de la véracité en étant lui-même victime du fait.

Il s’agit de dévaloriser les fées au profit du savoir scientifique, tout cela concourt à nier l’importance présente de la fontaine. Le merveilleux breton, s’il est disqualifié, n’est pas nié absolument ; c’est l’imparfait des premiers vers qui permet de le recevoir, à condition qu’il soit cantonné dans un passé plus lointain : autrefois, la pluie venait quand on versait de l’eau sur le perron de la fontaine. Ce n’est plus le cas maintenant. Ainsi, pendant les préparatifs de la conquête de l’Angleterre, alors que Guillaume s’apprête à être souverain légitime d’une terre éminemment arthurienne, il importe que la petite Bretagne soit en quelque sorte dépossédée de son merveilleux celtique pour mieux investir le souverain de ses prérogatives à la fois chrétiennes et mythiques. Ce qui est à l’œuvre ici, c’est bien un habile travail destiné à donner au roi d’Angleterre descendant de Guillaume non seulement les caractéristiques d’un souverain chrétien, garanties par les dons du pape, mais aussi celles qui ont été élaborées tout au long du roman de Brut : il n’y a qu’un successeur légitime d’Arthur, et la seule terre arthurienne est bien celle de la Grande Bretagne. Hüe Denis (2008). op. cit., p. 299

Le « retour » du roi Arthur remis en cause

Pour asseoir sa souveraineté sur le duché breton, Henri II doit tenir compte de « l’espoir breton », terme utilisé à l’époque par les chroniqueurs Guillaume de Malmesbury et Hermann de Laon. Cette croyance au retour du roi Arthur, vieille de plusieurs siècles, probablement transmise oralement par les bardes et autres « chanteurs historiques » bretons, est encore fortement ancrée chez les Bretons de Galles et ceux du continent au 12e siècle.

Geoffroy de Monmouth évoque cette croyance dans une prophétie révélée par Merlin, qui ne dit pas de façon explicite qu’Arthur reviendra, mais affirme que les Bretons domineront l’île à nouveau. Dans son livre Vita Merlini, (Vie de Merlin) (1149), suite à la bataille de Camlann, Arthur y est transporté sur l’île des Pommes, Avalon, appelée aussi l’île Fortunée du fait qu’elle produit toute chose d’elle-même. Un dialogue entre Taliesin et Merlin voit le premier nommé évoquer Arthur, cruellement blessé à la bataille de Camlann, que tous deux conduisent sur l’île auprès de Morgue (Morgane), la fée aux multiples pouvoirs, qui y règne avec ses huit sœurs. Après avoir examiné la blessure, elle déclare finalement qu’il pourrait recouvrer la santé s’il restait chez elle une longue période et s’il consentait à observer ses conseils médicaux. —  MONMOUTH, Geoffroy de, Vie de Merlin suivie des prophéties de ce barde, Rééd. 1837, Paris, F. Michel et T. Wright, 1149, Voir en ligne. —

Wace, dans son Roman de Brut, dit se référer à l’Histoire des rois de Bretagne de Geoffroy de Monmouth mais il y ajoute le récit des Bretons dont plusieurs témoignages confirment cette croyance 12.

D’après Ivor Arnold, spécialiste de littérature médiévale :

Wace ajoute à ces renseignements, dont il signale l’origine, deux détails : qu’Arthur vit encore, que les Bretons attendent son retour ; et il les attribue à une tradition orale dont il se refuse à garantir l’exactitude. Arnold Ivor (1938-1940). op. cit., vol. 1, p. LXXXIV (Voir en ligne)

Arthur, si l’estore ne ment,
Fud el cors nafrez mortelment ;
En Avalon se fist porter
Pur ses plaies mediciner.
Encore i est, Bretons l’atendent,
Si cum il dient et entendent ;
De la vendra, encor puet vivre.
Maistre Wace ki fist cest livre,
Ne volt plus dire de sa fin
Qu’en dist li prophetes Merlin ;
Merlin dist d’Arthur, si ot dreit,
Que sa mort dutuse serreit.
Li prophetes dist verité ;
Tut tens en ad l’um puis duté,
E dutera, ço crei, tut dis,
Se il est morz u il est vis.
Vers 13275-13290 — Wace Le Roman de Brut cité par ARNOLD, Ivor, Le Roman de Brut de Wace, Vol. 2, Paris, Edit. Société des anciens textes français, 1938. [pages 693-694]

Wace utilise le Roman de Brut comme moyen de propagande au bénéfice des Plantagenêts. Il cherche à rapprocher l’image d’Henri II de celle d’Arthur, laissant sous-entendre que si le roi des Bretons est mort, le roi angevin est, lui, bien présent pour le remplacer, paré de toutes les vertus prêtées au roi mythique. Wace fait état de la croyance des Bretons, se gardant bien de dire que le retour d’Arthur est à la fois un défi au pouvoir des Plantagenêts et un obstacle aux ambitions d’Henri II sur la Bretagne.

Nous sommes tentés d’émettre une hypothèse qui est compatible avec l’analyse historique de Denis Hüe. Dans le Roman de Rou, Wace vient à la fontaine et constate l’absence des fées et autres merveilles, allant jusqu’à témoigner sur place que les vilains (paysans) ont tout « déserté ». Il désavoue ainsi leur existence, sous-entendant que, s’il en est ainsi pour la forêt et sa fontaine, dont Bretons vont fablants, il ne peut en être autrement pour les fées d’Avalon, censées soigner Arthur. Wace veut ainsi montrer qu’Arthur est bien mort et qu’il est inutile d’espérer son retour.


Bibliographie

ARNOLD, Ivor, Le Roman de Brut de Wace, Vol. 1, Paris, Edit. Société des anciens textes français, 1938.

ARNOLD, Ivor, Le Roman de Brut de Wace, Vol. 2, Paris, Edit. Société des anciens textes français, 1938.

AURELL, Martin, La légende du roi Arthur, Paris, Édition Perrin, 2007.

BAUMGARTNER, Emmanuèle, « Passages d’Arthur en Normandie », in Le Roman de Brut, entre mythe et histoire, Paradigme, 2003.

CASSARD, Jean-Christophe, « Arthur est vivant ! Jalons pour une enquête sur le messianisme royal au Moyen Âge », Cahiers de civilisation médiévale, Vol. 32e année (n°126), 1989, p. 135-146.

CHÉDEVILLE, André et TONNERRE, Noël-Yves, La Bretagne féodale, XIe-XIIIe siècle, Rennes, Editions Ouest-France, 1987.

HÜE, Denis, « Présence des Bretons dans quelques chroniques normandes : de la latinité à la matière de Bretagne », in Colloque de Cerisy-la-salle, 5-9 octobre 2005 : Bretons et Normands au Moyen Âge ; Rivalités, malentendus, convergences, PUR, 2008.

LE GOFF, Jacques, Un Autre Moyen Âge, Ed. Quarto Gallimard, 2006.

MONMOUTH, Geoffroy de et MATHEY-MAILLE, Laurence, Histoire des rois de Bretagne, 1992, rééd. 2008, Paris, Les Belles Lettres, 1135-1138.

MONMOUTH, Geoffroy de, Vie de Merlin suivie des prophéties de ce barde, Rééd. 1837, Paris, F. Michel et T. Wright, 1149, Voir en ligne.

POMEL, Fabienne, « Le déni de la fable chez Wace. La parole de l’historiographe, du conteur et du prophète dans Le Roman de Brut », in Le Roman de Brut, entre mythe et histoire, Paradigme, 2003.

VEYSSEYRE, Géraldine, « « Mettre en roman » les prophéties de Merlin », in Moult obscures paroles ; Études sur la prophétie médiévale, PUPS, 2007.

VRINAT-NIKOLOV, Marie, Miroir de l’altérité : la traduction, Editions Ellug, 2006, Voir en ligne.

WACE, et LE ROUX DE LINCY, Antoine, Le roman de Brut, Vol. 1, Rééd. 1836, Rouen, Edouard frères éditeurs, 1155, Voir en ligne.

WACE, et LE ROUX DE LINCY, Antoine, Le roman de Brut, Vol. 2, Rééd. 1838, Rouen, Edouard frères éditeurs, 1155, Voir en ligne.

WACE,, PLUQUET, Fréderic, LE PRÉVOST, Auguste, [et al.], Le Roman de Rou et des ducs de Normandie, Vol. 1, Rééd. 1827, Rouen, Edouard frères éditeurs, 1160, Voir en ligne.

WACE, et LE ROUX DE LINCY, Antoine, Le roman de Brut, Vol. 2, Rééd. 1838, Rouen, Edouard frères éditeurs, 1155, Voir en ligne.

WACE, et HOLDEN, Anthony J., Le Roman de Rou, Vol. 1 et 2, Rééd. 1970, Paris, A. et J. Picard, 1160.


↑ 1 • 

Texte original :
Mil chent è seisante ans out de tems è d’espace,
Pois ke Dex en la Virge descendi par sa grace,
Quant un clerc de Caen, ki ot nom mestre Wace,
S’entremist de l’estoire de Rou è de s’estrace.

↑ 2 • Brut/Brutus, petit-fils d’Enée. Débarqué sur l’île d’Albion il lui aurait donné le nom de Bretagne, d’après Geoffroy de Monmouth

↑ 3 • Rou/Rollon, considéré comme étant le premier duc de Normandie suite au traité de Saint-Clair sur Epte en 911.

↑ 4 • C’est dans sa traduction du Brut de Wace en moyen anglais que Layamon tient ces propos en citant Wace.

↑ 5 • Brécilien (écrit aussi Brecelien) : nom que portait l’actuelle forêt de Paimpont sous l’ancien régime. Le document le plus ancien est daté du 22 janvier 1405 : Consentement donné par le duc au contrat de mariage entre Jean de Montfort et Anne de Laval (Bibl. de Nantes, f. Bizeul ; anc. Arch. de Redon, Contrats de Mariage, no 28)

↑ 6 • Barenton écrit aussi Baranton est le nom attribué à la fontaine située non loin du hameau de Folle Pensée sur la commune de Paimpont.

↑ 7 • aujourd’hui Montfort-sur-Meu

↑ 8 • Il lui sera donné le surnom de « Conquérant » après sa victoire à la bataille d’Hastings

↑ 9 • Comète représentée sur la célèbre tapisserie de Bayeux, une broderie du début de la seconde moitié du 11e siècle

↑ 10 • Nous utilisons ici la version de Holden—  WACE, et HOLDEN, Anthony J., Le Roman de Rou, Vol. 1 et 2, Rééd. 1970, Paris, A. et J. Picard, 1160. — reconnue par les historiens. La version de Pluquet :
Aigres solt avéir destors (Il y a de rudes détours) est incorrecte.

↑ 11 • Les numéros des vers cités par Denis Hüe ne correspondent pas au texte que nous reproduisons car ils ne proviennent pas de la mêmes source. Les extraits reproduits, même si l’orthographe diffère, sont toutefois reconnaissables

↑ 12 • Sur ce sujet, lire —  CASSARD, Jean-Christophe, « Arthur est vivant ! Jalons pour une enquête sur le messianisme royal au Moyen Âge », Cahiers de civilisation médiévale, Vol. 32e année (n°126), 1989, p. 135-146. —