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1451-1486

Guy XIV de Laval aux États de Bretagne

Un conflit de préséance entre Guy XIV et le vicomte de Rohan

Guy XIV, comte de Laval, est de la lignée des Gaël-Montfort. Comme son père Guy XIII, il continue le nom de Laval dont il accroit le prestige et la renommée. La Maison des Laval est alors, avec celles des Rohan et des Clisson, une des plus puissantes de Bretagne.

En 1451, Guy XIV entre en rivalité avec la Maison de Rohan pour le droit à la préséance aux États de Bretagne. Ce conflit va durer 35 ans sous les règnes des ducs Pierre II, Arthur III et François II.

1451 : le début d’un conflit

Dès son accession au duché, le 25 mai 1451, le duc Pierre II profite du calme qui règne en Bretagne pour convoquer les États à Vannes. Il entend, en réformant le corps des Pairs du Duché, renforcer un lien féodal entre ses grands seigneurs et lui. Ce faisant, il souhaite effacer les disparités de rang existant entre ceux-ci. Il décide la création de neuf baronnies dans le but de hiérarchiser la noblesse bretonne de manière officielle en son parlement. Ainsi les barons s’inscrivent au sommet de la hiérarchie des titres de noblesse. Lors de la session des États, ils siègent à la gauche du duc, les prélats siégeant à droite. Dès lors, le classement des dignités s’établit ainsi : prélats, barons, chapitres, gens d’église, bannerets, bacheliers, chevaliers, écuyers, bourgeois et marchands du duché. Toutefois des voix s’élèvent chez certains nobles mécontents de la place qui leur est donnée dans cette assemblée.

[…] Cependant il est difficile de croire que des Seigneurs aussi puissans n’ayant eu pendant plusieurs siècles aucun rang entr’eux dans les Parlemens, & qu’il ne s’en soit trouvé aucun qui ait eu l’ambition de dominer sur les autres.[…] MORICE, Dom Pierre-Hyacinthe, Mémoires pour servir de preuves à l’histoire ecclésiastique et civile de Bretagne., Vol. 2, Paris, Charles Osmont, 1744, Voir en ligne. pages XXVIIJ

Le vicomte Alain IX de Rohan apprend, la veille de la réunion des États de Vannes, que le comte Guy XIV de Laval a la prétention d’occuper le premier rang de l’ordre des barons. Alain IX, persuadé d’être le plus titré des nobles de Bretagne, découvre avec indignation que le comte en a fait la demande auprès du duc. La revendication de Guy XIV contrarie l’ambition des Rohan d’accéder à la couronne ducale. Le vicomte élève une véhémente protestation auprès du duc Pierre II.

[…] Le duc Pierre ayant convoqué son Parlement général l’an 1451 en la ville de Vannes et marqué le 25 jour de Mai pour l’ouverture de l’assemblée, le Vicomte de Rohan s’y rendit comme les autres le 24 Mai […] Il apprit en arrivant le dessein qu’avait formé le Comte de Laval de lui disputer la préséance dans le Parlement, comme héritier présomptif de la Baronnie de Vitré.Morice, Pierre-Hyacinthe (Dom) (1744) op. cit., p. XXVIIJ (Voir en ligne)

Dans ce conflit, Guy XIV de Laval et Alain IX de Rohan affirment chacun qu’ils possèdent la plus ancienne baronnie de Bretagne. Le vicomte de Rohan juge la requête du comte de Laval inopportune. De son point de vue, le comte ne possède que les terres héritées de son père. Il n’est alors que l’héritier présomptif de la baronnie de Vitré, qui est administrée par sa mère Anne de Laval. Dans l’impossibilité d’un arrangement, les deux prétendants décident de s’en remettre au jugement du duc de Bretagne. Lorsque le vicomte de Rohan, persuadé de son bon droit dans cette affaire, manifeste son indignation devant Pierre II, celui-ci lui donne l’assurance qu’il fera les démarches pour éclaircir la question.

Le premier jour de l’assemblée des États, le duc annonce que c’est au comte de Laval d’occuper la première place, mais précise que lors de la prochaine assemblée, ce sera au tour du vicomte de Rohan et ainsi de suite à tour de rôle. Cette situation doit durer jusqu’à ce que le comte de Laval entre en possession de la baronnie de Vitré 1. Malgré ce préalable du duc, le vicomte de Rohan fait fi du nouvel ordre et vient se placer à sa gauche, au-dessus de tous les barons. La séance se déroule sans que le coup de force ne soit relevé. Néanmoins, le vicomte qui ne veut pas se brouiller avec l’assemblée, ne se présente pas à la séance du lendemain. Il s’absente sous prétexte d’indisposition pour ne pas être obligé d’obéir par force ou par respect à la décision du duc qu’il conteste. Il fait savoir que selon lui la place de Guy XIV relève du favoritisme dont il jouit en tant que beau-frère du duc et décide de ne pas en rester là.

Aux États de Bretagne de 1455, Alain IX de Rohan prend place au premier rang dans l’ordre des barons et exprime une fois de plus son opposition à la décision du duc. Les États lui en donnent acte. Le duc Pierre II meurt en 1457. Arthur III lui succède et meurt en décembre 1458, date à laquelle son cousin François II hérite du duché. Après plusieurs procédures, le vicomte de Rohan est appelé par sentence rendue par François II le 29 mai 1460, à produire ses moyens de nullité contre le jugement de Pierre II. Mécontent, Guy XIV de Laval fait appel de cette sentence à la Cour des Pairs de France. Elle confirme celle des États de Bretagne et condamne Guy XIV à une amende.

Le vicomte Alain IX meurt en 1462. Son fils Jean II de Rohan, alors âgé de dix ans, lui succède. Il est placé sous la tutelle des seigneurs de Pont-l’Abbé et de Quintin.

L’enquête juridique de 1475

En février 1475, le vicomte Jean II obtient qu’une enquête juridique ait lieu. Chaque prétendant est alors amené à faire une déposition dans laquelle il met en avant l’antériorité de sa lignée, ses titres, la grandeur de ses alliances et l’étendue de ses seigneuries.

[...] Tel était l’état de l’affaire aux États de 1476. Le vicomte de Rohan présenta à cette Assemblée un grand Mémoire dans lequel sont exposés les moyens sur lesquels il établit le droit de préséance qu’il prétend aux États.[…] TAILLANDIER, Dom Charles, Histoire ecclésiastique et civile de Bretagne, Vol. 2, Paris, Imprimerie Delaguette, 1756, Voir en ligne. page 130

Dans chacune des dépositions, les deux barons n’hésitent pas à argumenter l’un contre l’autre. Les arguments du vicomte Jean II de Rohan sont clairement exposés dans son Mémoire de 1476, rapporté par Dom Taillandier.

[...] Il tire ces moyens de sa naissance, de la qualité de Comte de Porhoët, et de celle de Vicomte de Léon. Sur le premier de ces trois objets, le Vicomte soutient qu’il descend des anciens Souverains de Bretagne. Il cite en faveur de cette origine les monuments de l’antiquité, la notoriété publique, et le témoignage des Ducs qui ont reconnu que la Maison de Rohan devait succéder au Duché, si leur postérité masculine venait à manquer. Le Vicomte s’étend à cette occasion sur les alliances de sa Maison avec presque toutes les Têtes couronnées de l’Europe. Il prétend ensuite qu’en qualité de Comte de Porhoët, il doit précéder le Comte de Laval, qui n’a de droit aux États, qu’en qualité de Baron de Vitré, qualité inférieure à celle de Comte, qu’enfin Rohan, comme Baron de Léon, devait précéder tous les autres. Que cette Baronnie, comme celle de Rohan, étaient des apanages et des démembrements du Duché ; ce qui paraissait encore par le droit de Bris dont jouissaient les Seigneurs de Léon. Le vicomte entre ensuite dans un grand détail de l’étendue et de la noblesse de ses seigneuries ; du nombre considérable d’Abbayes, de Prieurés, de Couvents et d’Hôpitaux fondés par ses ancêtres. Entre autres prérogatives qu’il fait valoir en sa faveur, il soutient que les Vicomtes de Rohan avaient pour Sénéchal féodé un Chevalier Banneret, qu’ils avaient le droit de recevoir le serment de fidélité des Ducs, et celui de donner une fois rémission de crime capital.Taillandier, Charles Dom (1756) op. cit., p. 130-131 (Voir en ligne)

Dans le même Mémoire, il réaffirme être issu en droite ligne de Conan Mériadec (premier roi historique ou légendaire de Bretagne armoricaine) à l’exclusion des autres bretons. Il résume ainsi sa parenté : le roi Conan a trois fils, dont l’ainé est Mériadec (qui devint saint), le second succède à son père, et le troisième est le vicomte de Rohan. À ces origines illustres, Jean II adjoint celle du roi Arthur de par son ascendance maternelle de Léon, Duquel Roy Artus sont issus les prédécesseurs dudit Vicomte. Il fait aussi référence au « château de Joyeuse-Garde » situé près de la Forêt-Landerneau où se

tenoit les chevaliers de la Table Ronde à faire jouxtes, armes et prouesses en certains lieux prez ledit chasteau, comme il appert tout évidemment audit lieu. Taillandier, Charles Dom (1756). op. cit., p. CLXX (art. CV) (Voir en ligne)

André-Yves Bourgès, spécialiste de l’hagiographie bretonne médiévale, explique en 2007 :

les personnages de Conan Mériadec et du roi Arthur ne pouvaient pas fonder à eux seuls la prétention à recueillir éventuellement la couronne ducale, problématique qui sous-tend toute l’argumentation destinée à se voir reconnaître la préséance aux États de Bretagne. BOURGÈS, André-Yves, « Dossier hagio-historiographique des Rohan (1479) : de Conan à Arthur et de saint Mériadec à saint Judicaël », 2007, Voir en ligne.

Le Mémoire de 1479 cherche aussi à discréditer les prétentions à une ascendance prestigieuse des Laval-Montfort. Se fondant sur le légendier de l’abbaye de Saint-Méen, Jean II affirme : on trouvera que la seigneurie de Gael n’estoit qu’une Chevalerie.

L’argument principal relatif aux ambitions ducales des Rohan est apporté par une grande vitre de l’église de Monsieur saint Méen de Gael, fondée par le benoist Roy de Bretagne Monsieur saint Giguel [Judicaël] que le vicomte de Rohan dit-être la plus ancienne fondation d’abbaie et vitre de ce duché. Selon les Rohan ce vitrail prouverait que leur Maison a porté dans ses armoiries à macles un canton des armes de Bretagne, au haut du côté dextre de l’escu et qu’il s’agirait là de la marque de leur parenté avec la lignée ducale.

En l’absence du mémoire de Guy XIV, nous ne pouvons nous référer qu’aux écrits de Dom Taillandier en 1756 :

Le Comte de Laval se servit à peu près des mêmes armes pour repousser les attaques du Vicomte. Il s’étend fort au long sur la grandeur de la Maison de Vitré, descendue d’une fille de Conan le Gros, et alliée à plusieurs Souverains de l’Europe.
Il prétend ensuite que les Comtes de Laval étaient nommés avant les Vicomtes de Rohan dans tous les traités faits entre la France et la Bretagne ; que les armes de Vitré se trouvaient dans la Cathédrale de Rennes avant celles de Léon et de Rohan ; que Vitré était une ville marchande et peuplée ; que les Seigneurs de cette Terre avaient fondé un Chapitre et plusieurs Prieurés, et qu’ils pouvaient faire grâce de crimes capitaux. Le Procureur-Général contesta à ces deux Seigneurs ce droit de faire grâce, et il disputa au Vicomte de Rohan la qualité de Vicomte de Léon. Ce différend n’eut point alors d’autre suite, et il se renouvela deux ans après aux États de Vannes.Taillandier, Charles Dom (1756) op. cit., p. 130-131 (Voir en ligne)

Des commissaires sont nommés pour juger des arguments et recevoir les témoins des deux parties. Les enquêtes sont datées de 1476, 1478 et 1479 ; elles confirment les ressources avancées des deux côtés. Quant à l’origine des faits qui ont conduit à la discorde, les avis des témoins divergent.

L’impossible résolution du conflit

En conséquence, le vicomte Jean II de Rohan décide de mettre à l’épreuve l’honneur des Laval. À partir des faits que son père contestait vivement aux États de 1455, il dégage plusieurs points litigieux :

[...] Le Vicomte [...] prétendait que le Duc n’avait point pris communication des titres de sa Maison ; que l’affaire n’avait point été proposée au Parlement ; que la Sentence avait été dressée furtivement dans une chambre du château de l’Ermine, nommée de la Caille ; .[...] que la Sentence n’avait point été publiée dans l’Assemblée générale des États ; qu’elle avait été insérée mal-à-propos dans les Registres, & par conséquent que l’opposition formée par son père était légitime & recevable. […]Morice, Pierre-Hyacinthe Dom (1744) op. cit., p. XXX (Voir en ligne)

Le vicomte de Rohan signifie ces points au comte de Laval et demande qu’il les atteste par serment sur les reliques de saint Vincent Ferrier 2 en l’église de Vannes, sachant que cet acte de religion était alors redoutable aux Bretons. En mai 1479, le duc François II accorde au vicomte le droit de faire part de ce serment au comte de Laval.

Un évènement inattendu vient ajourner pour un temps la procédure. La même année, survient l’assassinat au château de Josselin d’un proche du vicomte de Rohan, René de Keradreux. À la suite de cet assassinat, le duc François II fait emprisonner Rohan en novembre 1479. Cinq ans après, en février 1484, le vicomte acquitté recouvre la liberté. À la fin de 1485, il somme Guy XIV de Laval de se rendre à Vannes pour faire le serment qu’il avait exigé de sa part en 1479. Le comte de Laval lui répond qu’il est infirme et ne peut pas se déplacer mais accepte de le faire dans sa maison de Châteaubriant. Or le vicomte de Rohan tient à ce que le protocole ait lieu dans l’église de Vannes où se trouve le tombeau de saint Vincent Ferrier. Jean II se voit contraint de déposer une requête pour obtenir la translation des reliques jusqu’à Châteaubriant. Elle lui est accordée moyennant les précautions et la sûreté nécessaires en pareil cas. Le procureur du comte de Laval fit ce qu’il fallait pour retarder le transport.

[...] En un mot, il prolongea les procédures jusqu’à la mort de sa partie, et lui donna la consolation d’expirer sans avoir fait le serment qu’on exigeait d’elle.Morice, Pierre-Hyacinthe Dom (1744) op. cit., p. XXXJ (Voir en ligne)

La mort de Guy XIV met fin à toutes procédures.


Bibliographie

BOURGÈS, André-Yves, « Dossier hagio-historiographique des Rohan (1479) : de Conan à Arthur et de saint Mériadec à saint Judicaël », 2007, Voir en ligne.

LEGUAY, Jean-Pierre et MARTIN, Hervé, Fastes et malheurs de la Bretagne ducale 1213-1532, Rennes, Editions Ouest-France, 1982.

MORICE, Dom Pierre-Hyacinthe, Mémoires pour servir de preuves à l’histoire ecclésiastique et civile de Bretagne., Vol. 2, Paris, Charles Osmont, 1744, Voir en ligne.

TAILLANDIER, Dom Charles, Histoire ecclésiastique et civile de Bretagne, Vol. 2, Paris, Imprimerie Delaguette, 1756, Voir en ligne.


↑ 1 • Guy XIV devra attendre le décès de sa mère, le 28 janvier 1466, pour hériter de la baronnie de Vitré.

[...] La baronnie de Vitré, la plus vaste de toute la Haute Bretagne, s’étire, en bordure des Marches, sur plus de quinze lieues, de Javené et de La Selle-en-Luitré au Nord, près de Fougères, jusqu’à Thourie et Villepot au sud, non loin de Châteaubriant. Quatre forteresses principales en assurent la protection et la gestion : Vitré, Marcillé-Robert, Chevré et Châtillon-en-Vendelais ; 71 paroisses en dépendent avec la totalité ou partie de leurs terres.[...] LEGUAY, Jean-Pierre et MARTIN, Hervé, Fastes et malheurs de la Bretagne ducale 1213-1532, Rennes, Editions Ouest-France, 1982. [page 212]

↑ 2 • Jeanne de Valois, mère du défunt duc Pierre II, belle-mère de Guy XIV, avait demandé à être inhumée dans l’église de Vannes près du tombeau de saint Vincent Ferrier, auquel elle portait une très grande dévotion. En l’obligeant à prêter serment devant ces tombeaux, le vicomte mettait Guy XIV à l’épreuve de la vérité.