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1755-1827

Puisaye Joseph de

Le lieutenant-général des chouans de Bretagne en forêt de Paimpont

Joseph de Puisaye, chef de l’Armée catholique et royale d’Ille-et-Vilaine, puis de Bretagne, est venu à deux reprises en forêt de Paimpont. En août 1793, sa tête mise à prix, il se cache à Plélan-le-Grand, Guer et Beignon pendant plusieurs semaines. Il revient en mai 1794 à la tête d’une armée de chouans et vainc les républicains au cours du combat des « landes de Beignon ».

Éléments biographiques

Jeunesse

Joseph de Puisaye est né à Mortagne-au-Perche (Orne) le 6 mars 1755. Il est le cadet d’une famille d’ancienne noblesse occupant la charge héréditaire de grand bailli du Perche. Son père le destine à une carrière ecclésiastique qu’il entame à Saint-Sulpice (Paris), mais il se lance dans la carrière des armes à 18 ans. Nommé sous-lieutenant dans le « régiment de Conti », il devient capitaine dans les « dragons de Lanau ». En 1783, à la mort de son père, il recueille sa part de la succession et achète la charge de colonel des « Cent-Suisses de la Maison du Roi ».

Les débuts en politique

En 1788, Puisaye épouse la fille unique du marquis de Mesnilles, riche propriétaire de Normandie. Son unique fille Joséphine décède à l’âge de 17 ans. En 1789, il est nommé député de la noblesse du Perche aux États-Généraux ; rangé du côté de la minorité, il signe la protestation du 24 juin 1790 contre le décret du 19 juin qui abolit la noblesse héréditaire. Puisaye professe des opinions favorables à l’esprit de la monarchie constitutionnelle.

Le passage à la contre-révolution

À la fin de l’Assemblée constituante (1789-1791), il se retire en Normandie. En 1791, il est élevé au grade de maréchal de camp et de commandant de la Garde nationale d’Évreux.

Louis XVI est accusé de trahison et mis en procès au cours de l’été 1792. La monarchie est abolie le 10 août de la même année. Jusqu’alors député modéré, Puisaye bascule dans l’opposition systématique au régime républicain. En juin 1793, il rejoint l’opposition girondine et reçoit, conjointement avec le général Georges Félix de Wimpffen, le commandement de l’Armée fédéraliste de Normandie 1. Le soir du 13 juillet 1793, lors de la bataille de Brécourt (Eure), les républicains défont les fédéralistes. Puisaye et des députés girondins suivent les bretons de l’Armée fédéraliste et se réfugient en Bretagne.

Le chef de l’Armée catholique et royale de Bretagne

En réaction à la conscription de 1793, des paysans désertent et entrent en clandestinité. Puisaye les rallie et organise dans le département d’Ille-et-Vilaine les premiers groupes de chouans. Il envoie des émissaires à Londres et reçoit l’aide du gouvernement anglais et les pouvoirs du comte d’Artois (frère de Louis XVI et futur Charles X). Puisaye constitue une armée dans la région de Vitré et de Fougères et tente de rallier les chouans du Morbihan à Beignon. Après la défaite des « landes de Beaugé » à Liffré, le 7 mai 1794, son armée est dispersée et ses principaux lieutenants arrêtés. Puisaye passe en Angleterre en septembre 1794, et s’entend avec les ministres William Pitt, William Windham, et Henry Dundas. Ils lui confient, avec Louis Charles d’Hervilly, le commandement conjoint d’un débarquement sur les côtes bretonnes. L’opération a lieu à Quiberon le 25 juin 1795. C’est un échec retentissant, dû à la mésentente entre les deux hommes.

Episode de la déroute de Quiberon
Episode de la déroute de Quiberon
peinture de Pierre Outin, 1889.

En 1795, Puisaye retourne une dernière fois en Bretagne afin de fédérer les forces royalistes d’Ille-et-Vilaine. Devenu impopulaire à la suite du désastre de Quiberon, désavoué par le comte d’Artois, il doit renoncer au commandement de l’Armée catholique et royale de Bretagne le 5 décembre 1797.

L’exil d’un réprouvé

Le comte de Puisaye retourne en Angleterre et obtient des ministres anglais, en août 1798, un établissement au Canada avec une somme d’argent pour son exploitation ; une partie des officiers qui lui étaient restés attachés le suit. En mars 1802, il retourne à Londres où il est toujours considéré comme un réprouvé par les émigrés français.

La publication de ses mémoires, qui paraissent de 1803 à 1808, ne font qu’exacerber la rancœur des princes et des ministres émigrés à son encontre. Sa disgrâce est complète.

Puisaye se fait naturaliser en Angleterre, obtient une petite pension que lui accorde le gouvernement britannique et ne reviendra jamais en France. Il meurt le 13 octobre 1827 à Hammersmith près de Londres. —  FELLER, François-Xavier, PÉRENNÈS, Franc̨ois Marie et PÉRENNÈS, Jean Baptiste, Biographie universelle, ou Dictionnaire historique des hommes qui se sont fait un nom par leur génie, leurs talents, leurs vertus, leurs erreurs ou leurs crimes, Vol. 10, Paris, Gauthier frères et Cie, libraires, 1834, Voir en ligne. pages 323-325 —

Puisaye en forêt de Paimpont

Joseph de Puisaye est venu à deux reprises dans la région de Paimpont

  • En août 1793, Puisaye fuit la Normandie et se réfugie dans la région de Brocéliande.
  • En mai 1794, il revient à la tête d’une armée de chouans, remporte une victoire dans « les landes de Beignon » et se replie sur Concoret avant de quitter la région.

Ces deux moments de sa vie aventureuse sont relatés de façon détaillée dans ses mémoires parues à Londres en 1803.—  PUISAYE, comte Joseph de, Mémoires du comte Joseph de Puisaye : qui pourront servir à l’histoire du Parti royaliste françois durant la dernière Révolution., Vol. 2, Londres, impr. de Cox, fils et Baylis, 1803, Voir en ligne. —

Thermidor An I (août 1793)

En août 1793, Puisaye fuit la Normandie après la défaite de Brécourt et se cache à Plélan-le-Grand, Guer et Beignon. Sa tête est mise à prix pour avoir commandé l’Armée fédéraliste de Normandie.

Puisaye à Plélan-le-Grand

Joseph de Puisaye est accompagné dans sa fuite par l’un de ses officiers d’ordonnance, le colonel Le Roy et de son médecin et aide de camp Jacques Focard. À peine arrivé à Rennes, Puisaye rencontre Jean-François de Botidoux 2, ancien député de la constituante devenu royaliste, qui leur fournit des passeports en blanc, signés de toutes les autorités, leur permettant de se fondre dans la population. Botidoux leur conseille de quitter Rennes au plus vite. Guidés par un ami sûr, dénommé « Jéhame », Puisaye et ses compagnons arrivent à Plélan-le-Grand le 3 août 1793.

Toutes les routes, tous les passages étoient soigneusement gardés ; un décret, qui me mettoit hors de la loi, venoit d’être affiché partout ; et notre pis aller fut de chercher une retraite dans un pays, où n’étant pas, du moins personnellement connus, il nous seroit plus facile de nous soustraire aux recherches, qui, sans doute, alloient être faites avec une grande activité. Nous quittâmes Rennes le 3 Août, toujours accompagnés de Jéhame, qui nous conduisit à un bourg, nommé Plélan, lieu de sa résidence ordinaire, sur la route de l’Orient, à huit lieues de Rennes.

Puisaye, comte Joseph de (1803), op. cit, page 183

Mais le bourg de Plélan ne lui semblant pas un refuge suffisamment sûr, il le quitte le soir même pour Ploërmel où demeure la famille de la femme de Jéhame. Trois jours plus tard, Puisaye est de retour à Plélan pour « affaires ». À peine arrivé, il est surpris par le maire, le citoyen Sauvage, accompagné de gendarmes qui lui demandent de se laisser arrêter sans esclandre.

Après avoir visité le local, nous retournâmes pour quelques affaires à Plélan. C’étoit le six ou le sept Août. Nous étions à souper à l’auberge, le Roy, Focard, Jéhame et moi, lorsque la porte de la chambre s’ouvre brusquement, et nous laisse voir un détachement de gendarmerie, ayant le Maire du bourg à sa tête. Cet homme s’adresse à moi et me déclare qu’ayant reçu un décret, qui me mettoit hors la loi, il me demandoit la permission de remplir son devoir, en le mettant à exécution. Il avoit l’air déconcerté, à peu près comme un voleur, qui fait son coup d’essai [...] Jéhame consterné de cet événement, eut recours au crédit qu’il croyoit encore avoir sur lui, mais inutilement. Je me bornai à répondre que puisque j’étois hors la loi, personne n’avoit le droit de me contraindre d’obéir à ceux qui prétendoient la faire, et dans l’instant nous nous levâmes, en portant la main sur nos armes. Nous étions à peu près égaux en nombre ; car il n’y avoit que quatre ou cinq gendarmes ; et Jéhame étoit aussi déterminé que nous, mais il ne fut pas besoin d’en venir aux mains. Le brigadier, qui étoit un brave homme, avoit connu ma famille ; il me parla fort respectueusement, et déclara au maire que nous ne pouvions pas être sous la loi. Ce furent ses expressions. Le maire s’écria qu’il étoit un homme perdu, si je ne me laissois pas arrêter ; et il m’engageoit à y consentir avec une simplicité qui nous fit sourire, quelque peu disposés que nous fussions à être gais. « Si vous vouliez seulement, ajouta-t-il, rester ici jusqu’à demain matin, j’assemblerai la municipalité, vous y viendrez faire viser vos passeports, je ferai en sorte qu’il n’y ait aucunes difficultés, et du moins je serai à l’abri du reproche ». Bien des gens, peut-être, n’auroient pas fait plus de fonds, que j’avoue que la prudence ne permettoit d’en faire sur cette assurance ; cependant la réflexion que mon refus alloit compromettre la fortune et la vie d’une famille entière, et surtout celles du bon brigadier et de ses gendarmes, me fit consentir à ce qui m’étoit demandé, à condition toutefois qu’il ne seroit point placé de gardes auprès de nous ; ce sur quoi le maire insista un instant, de manière à ce que notre traité fut sur le point d’être rompu. Cette capitulation fut fidèlement exécutée de part et d’autre. Le lendemain nos passeports furent visés sans difficulté ; mais nous crûmes qu’il seroit sage de quitter la place plutôt que plus tard.[...] Jéhame m’ayant dit que, pour plus de facilité de trouver des retraites, et pour plus de sûreté, il étoit d’opinion que nous nous séparassions ; il se chargea du Colonel le Roy qu’il plaça chez un homme respectable et fidèle, qui habitoit la campagne à quelques lieues de là ; tandis que Focard et moi, sous la conduite d’un jeune officier du bataillon de l’Ille-et-Vilaine, qui avoit ses propriétés dans le voisinage, nous reprîmes, une seconde fois, le chemin de Ploërmel.

Puisaye, qui aura l’occasion de revenir à Plélan en mai 1794, se souviendra de la conduite du maire et de ses administrés, empêchant certains des éléments de son armée de se livrer au pillage.

Ce bourg de Plélan a été depuis, parmi le petit nombre de ceux qui se sont déclarés contre le parti royaliste, un des plus forcenés ; malgré cela, je l’ai préservé plusieurs fois du pillage, en mémoire de cette aventure ; et dans tout le cours de la guerre, s’il a perdu un nombre considérable de ses habitans, dans les combats au-dehors, ceux qui sont demeurés au-dedans n’ont jamais eu aucuns risques à courir.

Puisaye, comte Joseph de (1803), op. cit., pages 187

Victor Hugo mentionne cet épisode dans Quatrevingt-treize, roman consacré à la chouannerie.

Puisaye à Guer

Puisaye se rend au château de Coëtbo en Guer, dont la garde est confiée à quelques domestiques en l’absence du propriétaire émigré. C’est en cheminant entre Plélan et Guer que Puisaye imagine la guérilla qu’il y mènera un an plus tard.

Ce pays coupé par des petits bois, et des inégalités de terrain, nous parût extrêmement propre à faire une guerre de chicane ; on nous assura que tous les environs étoient peuplés de royalistes, et cela étoit vrai ; mais ces royalistes avoient conçu pour tout ce qui avoit fait partie des forces départementales, un degré de haine de plus que pour les Jacobins les plus exagérés.

Puisaye, comte Joseph de (1803), op. cit., page 188

Puisaye quitte Coëtbo quatre jours plus tard, averti par un billet que sa présence au château devenait dangereuse. Une délibération du conseil municipal de Plélan en date du 11 août indique que la municipalité s’inquiète de ce regroupement de « comploteurs » dans la commune voisine.

Nous avions passé trois jours à Couesbot. Je reçus le quatrième un billet anonyme, par lequel on m’exhortoit à ne pas y rester plus longtemps. [...] J’envoyai un exprès à Ploërmel, pour prévenir le domestique de M. le Sancquer, que nous y arriverions le soir, et je lui donnai ordre de venir à notre rencontre vers minuit.

Puisaye, comte Joseph de (1803), op. cit., page 190

Puisaye s’arrête un temps chez le sénéchal Thuault 3 au manoir de Quéjeau en Campénéac, puis rejoint Ploërmel, accompagné de Focard.

Un premier séjour à Beignon

À peine arrivé, Puisaye voit sur les murs de la ville des affiches sur lesquelles sa tête est mise à prix. À la nuit tombée, après une courte halte dans une auberge peu hospitalière, les deux hors-la-loi décident de faire demi-tour. Quelques lieues plus loin, ils se retrouvent épuisés, avec leurs montures, à l’entrée d’un bourg, vraisemblablement Beignon 4. Puisaye trouve refuge dans une auberge tenue par un vieillard amical mais comprend dès le lendemain, que le lieu est fréquenté par des gendarmes car il sert de tribunal au juge de paix. Inquiet pour la sécurité des fugitifs, le vieillard propose de leur trouver un hébergement sûr dans une maison amie peu éloignée du bourg. Une dizaine de jours passent dans l’inquiétude d’une arrestation lorsque, enfin, le refuge espéré est annoncé.

Nous n’avions pas deux lieues à parcourir, et nous fûmes bientôt arrivés. Notre nouvelle demeure étoit située dans un vallon, surmonté par une éminence, d’où il étoit facile de découvrir au loin, tout ce qui pouvoit en approcher 5. Les maîtres de la maison avoient placé nos chevaux dans un lieu presque inaccessible, mais je ne partageai pas la sécurité de ces bonnes gens, et je les fis conduire à une ville, où ils ne purent donner aucun soupçon. La famille étoit composée d’un homme d’environ cinquante ans, de sa femme, et de deux enfans, assez avancés en âge, pour pouvoir partager les travaux de la ferme. Ces honnêtes paysans nous accueillirent comme ils eussent fait leurs meilleurs amis, dans un temps plus heureux ; et nous commençâmes de ce jour à jouir d’un repos qui, s’il fut occupé de projets pour l’avenir, n’étoit du moins troublé par aucunes inquiétudes sur le présent.

Puisaye, comte Joseph de (1803), op. cit., page 210

La nièce du tavernier leur apprend qu’ils avaient à peine quitté le bourg de Beignon que l’auberge a été investie par de nombreux soldats.

« Et si cela » ajouta cette fille, en remettant à Focard un mouchoir fin qu’il avoit laissé sur la table, « eût été trouvé ailleurs que dans une auberge, toute la maison auroit été guillotinée ; mais nous ne le serons, ni les uns, ni les autres. Un temps viendra que vous nous défendrez ; il ne sera pas permis que les scélérats soient toujours les plus forts ». Je fus vivement frappé de ces dernières paroles, et je dois déclarer que depuis ce moment, mon esprit a été exclusivement occupé de la pensée et des moyens de devenir effectivement le libérateur de ce peuple fidèle, et de sacrifier pour lui, la vie qu’il m’avoit conservée. Ce projet fut, à partir de ce jour, le sujet ordinaire de mes conversations avec Focard.

Puisaye, comte Joseph de (1803), op. cit., page 211

Bientôt, Puisaye et Focard étendent leur relations dans le pays et parviennent à obtenir des nouvelles favorables du colonel le Roy caché dans la région de Plélan depuis plusieurs semaines. Mais se sentant à nouveau dans l’insécurité, Puisaye réussit à retrouver le Roy et quitte Beignon en compagnie de ses compagnons pour la forêt du Pertre 6 où il commence à organiser une armée constituée de réfractaires à la mobilisation de 1793.—  LENÔTRE, Georges, La Mirlitantouille, Paris, Librairie académique Perrin, 1925, Voir en ligne. [pages 7-15] —

Floréal an II (mai 1794)

Le combat de Beignon

Le 10 floréal de l’an II (29 avril 1794), l’Armée catholique et royale d’Ille-et-Vilaine, commandée par Joseph de Puisaye, quitte Vern-sur-Seiche avec 700 hommes mal armés. Après un périple qui le voit passer par Chavagne, Mordelles, Goven, Maure-de-Bretagne et Guer, il arrive à Beignon pour midi, le 14 Floréal de l’an II (3 mai 1794).

Nous y fûmes reçus avec des témoignages de joie qu’il seroit difficile de décrire. C’étoit à qui logeroit, à qui nourriroit le plus de soldats. L’arbre de la liberté étoit tombé sous la hache des habitans, aussitôt qu’ils avoient eu la nouvelle de notre arrivée ; et les femmes et les enfans dansoient en rond, autour du feu qu’ils en avoient fait. Toutes les paroisses de la Basse Bretagne étoient dans les mêmes dispositions ; on ne soupiroit qu’après le moment où nous nous y porterions.

Puisaye, comte Joseph de (1803), op. cit., page 423

C’est dans les « landes de Beignon » que l’armée de Puisaye obtient la seule victoire de cette campagne. Ce combat est relaté dans de nombreuses publications. Le nombre de combattants et l’importance de la victoire varient en fonction du degré de partisanisme. Dans cet article nous prenons le point de vue de Puisaye exposé dans ses Mémoires. Le nombre de soldats républicains engagés est beaucoup plus élevé que celui indiqué dans les documents d’archives.

Puisaye projette d’unir ses forces aux 8 000 hommes de l’armée du Morbihan cantonnée dans la forêt de Molac 7. Il apprend à Beignon qu’il est menacé de toutes parts par des colonnes républicaines. Les garnisons de Rennes, de Montfort, de Bain, de Lohéac, de Redon, de Ploërmel, de Josselin et de Malestroit se portent toutes à sa rencontre.

Il n’y avoit pas de temps à perdre. Je conjecturai que l’objet principal de l’ennemi, étant de m’empêcher de pénétrer dans le Morbihan, les colonnes que j’avois en front, devoient être plus fortes et plus choisies que celles qui étoient sur mes derrières, et je me décidai à rétrograder, et à faire une trouée sur celles-là. La considération d’ailleurs que si je venois à avoir le dessous, il seroit plus facile à mes soldats de se retirer à travers un pays, dont ils connoissoient les routes pour se rendre chacun chez eux ; qu’au milieu de campagnes qui leur étoient inconnues, et parmi des hommes dont ils n’entendroient pas le langage. [...] cette considération, dis-je, fortifia ma résolution. Je me portai sur une hauteur qui domine une vaste plaine que traverse la route de Rennes à l’Orient, entre Plélan et Baignon ; et là je fus témoin de la jonction de trois colonnes, qui se fit sur cette route, à moins d’un demi-quart de lieue de moi. Cette troupe étoit forte d’environ quatre mille hommes d’infanterie, et de soixante et dix ou quatre-vingt chevaux. Mes gens avoient eu le temps de se rafraîchir ; et quoique sans excès, ils avoient repris des forces. Pour éviter de donner des soupçons à l’ennemi, qui marchoit sans ordre, et qui ne nous croyoit pas aussi près de lui, j’envoyai des femmes en observation ; elles étoient toutes remplies de courage ; et je ne me montrai, que lorsque l’armée conventionnelle fut parvenue à la moitié de la montagne. Une charge brusque et désordonnée sans tirer un coup de fusil, et en poussant de grands cris, la mit dans un désordre qu’il ne lui fut pas possible de réparer. La masse s’enfuit à toutes jambes ; la cavalerie suivit la masse, et culbuta l’infanterie ; il n’y eut qu’à poursuivre. Tous nos soldats, sans exception, revinrent chargés de fusils, de munitions, de drapeaux, etc.

Puisaye, comte Joseph de (1803), op. cit., page 427

Dans l’enthousiasme de la victoire acquise sur cette première colonne républicaine, Puisaye prépare une embuscade pour défaire celle venant du Morbihan. Là encore les documents d’archives contredisent la version de Puisaye, dont l’armée s’est repliée sur Concoret en voyant arriver une colonne républicaine.

L’enthousiasme étoit tel, que je pris le parti de me reporter en avant, et d’essayer un second engagement avec les troupes qui venoient du côté de Ploërmel, et qui avoient eu l’ordre d’attendre deux autres colonnes, qui étoient parties de Rennes, dont l’une avoit filé sur la droite par St. Meen, et l’autre, sur la gauche, par la petite ville de Guer, où j’avois passé la veille et d’où je reçus cet avis. Pour me procurer l’avantage du terrain, je pris une excellente position sur une montagne pierreuse et escarpée, que borde la forêt de Paimpont, à un quart de lieue de Baignon, et qui est séparée de la plaine par des ravines où coulent plusieurs ruisseaux, à travers des rochers qui la rendent presque inaccessible de ce côté : or c’étoit le seul par lequel l’ennemi pouvoit se présenter, à moins de faire un très-long circuit, qui nous auroit donné le temps de faire d’autres dispositions, et de nous porter partout où nous aurions voulu. J’espérois cependant qu’il m’attaqueroit, mais les chefs instruits de la défaite de leur première division, ne le jugèrent pas à propos, et nous passâmes le reste du jour à nous entre-regarder.

Puisaye, comte Joseph de (1803), op. cit., page 428

Puisaye, sous la pression de ses troupes affamées et mal vêtues, se décide alors à entamer le chemin du retour vers le pays de Vitré et Fougères.

La faim commençoit à se faire sentir parmi nous ; il avoit été impossible de pourvoir aux subsistances. Une marche longue dans de mauvais chemins, et souvent par la pluie, avoit usé les chaussures des soldats ; ils étoient presque tous nus pieds. Mes officiers et moi n’étions mieux ; nous éprouvions tous les besoins à la fois. Ils me prièrent de les ramener chez eux, avec la promesse de me suivre partout, lorsque je les rappellerois. J’avois reçu trop de preuves de leur zèle pour en douter. Nous amusâmes l’ennemi pendant les premières heures de la nuit, par quelques attaques feintes, et nous effectuâmes notre retraite sans obstacle, sur un bourg nommé Concoret, qui faisoit partie du Morbihan, et dont les habitans nous reçurent à bras ouverts.

Puisaye, comte Joseph de (1803), op. cit., page 429

Puisaye à Concoret

À son arrivée à Concoret, le maire lui confie une lettre laissée par des députés, l’invitant à réunir les habitants du Morbihan sous ses ordres. Les concoretois, ayant appris la victoire de Beignon, accueillent l’armée de chouans avec liesse.

C’étoit un Dimanche, les habitans de Concoret sortoient de l’église ; car dans tout le Morbihan, les Jacobins n’ont pas eu le pouvoir de suspendre un instant les exercices de la religion, même au plus fort de la persécution. Plus de trois mille paysans des deux sexes et de tous les âges, se pressèrent en foule autour de nous. Bientôt les plus jeunes se dispersèrent, et revinrent en courant chargés de rafraîchissemens et de vivres. Les femmes donnoient à manger à nos chevaux, dans leurs tabliers ; les hommes alloient leur chercher de l’eau. La plaine fut couverte de tout ce qui avoit été préparé pour le dîner des familles, et chacun entraînoit quelques uns des nôtres pour partager leur repas. C’étoit un spectacle admirable et touchant. La cordialité, la joie étoient peintes sur toutes les figures ; ces bonnes gens, à qui la nouvelle de l’avantage que nous avions remporté la veille, étoit parvenue, et qui voyoient quinze cents Royalistes sous les armes, croyoient la contre-révolution faite. Ils nous supplioient de rester parmi eux ; ils nous nourriroient, nous habilleroient, fourniroient à tous les frais, si nous voulions les protéger contre leurs persécuteurs. Les officiers municipaux me remirent des fusils, des cartouches, et un petit baril de poudre que les Jacobins avoient mis sous leur garde. Nous avions plus de fusils que les soldats n’en pouvoient porter, plusieurs en avoient jusqu’à trois ; j’en fis distribuer quelques-uns parmi les jeunes gens, qui me promirent de les conserver et d’en faire usage, aussitôt que le parti royaliste seroit organisé dans le Morbihan.

Puisaye, comte Joseph de (1803), op. cit., page 431

Après quelques heures de repos, Puisaye apprend que l’armée républicaine est de nouveau à sa poursuite. Il décide de quitter Concoret en assurant la population qu’il leur enverrait prochainement des officiers afin qu’ils puissent continuer le combat.

L’ennemi ne pouvoit pas bien connoître notre marche ; car il n’avoit d’espions ni parmi les habitans des campagnes, ni parmi nous. Par une raison contraire j’étois parfaitement instruit de la sienne. À ce moyen nous continuâmes notre route, sans avoir à combattre ; et j’arrivai le troisième jour auprès de Montfort, petite ville qui étoit comprise dans l’arrondissement d’une de mes divisions sédentaires, mais qui n’étoit encore qu’imparfaitement organisée. La garnison de Montfort, qui faisoit partie des troupes que nous avions battues à Baignon, n’y étoit pas rentrée. Quelques fuyards y avoient apporté la nouvelle de leur déroute, exagérée encore, suivant l’usage. Les Jacobins ayant fui de tous les côtés, la ville étoit restée sans défense. Cette raison en fut une de plus, pour m’empêcher d’y entrer.

Puisaye, comte Joseph de (1803), op. cit., page 432

Puisaye quitte Montfort et la région de Brocéliande sans savoir qu’il ne la reverra jamais. Le 18 floréal (7 mai) les chouans surpris par un fort parti républicain engagent le combat dans « les landes de Beaugé » près de Liffré. Les restes de l’armée de Puisaye sont écrasés et Jacques Focard, son compagnon, fait prisonnier. Puisaye quant à lui arrive à s’enfuir et rejoint le Morbihan où il rencontre le chef chouan Pierre Guillemot qui l’accepte comme commandant en chef des forces du Morbihan.


Bibliographie

BRIDIER, Pierre, Le pays de Beignon témoin de l’histoire, 1987.

LENÔTRE, Georges, La Mirlitantouille, Paris, Librairie académique Perrin, 1925, Voir en ligne.

FELLER, François-Xavier, PÉRENNÈS, Franc̨ois Marie et PÉRENNÈS, Jean Baptiste, Biographie universelle, ou Dictionnaire historique des hommes qui se sont fait un nom par leur génie, leurs talents, leurs vertus, leurs erreurs ou leurs crimes, Vol. 10, Paris, Gauthier frères et Cie, libraires, 1834, Voir en ligne.

PUISAYE, comte Joseph de, Mémoires du comte Joseph de Puisaye : qui pourront servir à l’histoire du Parti royaliste françois durant la dernière Révolution., Vol. 2, Londres, impr. de Cox, fils et Baylis, 1803, Voir en ligne.


↑ 1 • Les insurrections fédéralistes sont des soulèvements provinciaux consécutifs aux évènements du 31 mai 1793 et aux décrets du 2 juin 1793 éliminant les Girondins de la Convention. L’Armée fédéraliste de Normandie a pour projet de rejoindre Paris et de protéger les députés Girondins de la Convention de l’oppression que lui font subir la Commune de Paris, les Clubs et la population de Paris. Elle comprend 5 000 hommes dont l’avant-garde est dirigée par Puisaye. La Convention, sous la pression de son aile gauche, Montagnarde, lui oppose une armée de 1 500 hommes.

↑ 2 • Jean-François Le Déist de Botidoux (ou Boëtidoux), député en 1789, est né au château de Beauregard en Saint-Hervé (Côtes-d’Armor) le 31 août 1762. Il est mort à Saint-Brieuc (Côtes-d’Armor) le 19 novembre 1823. Il est issu d’une ancienne famille de négociants en toiles, anoblie par l’achat de charges publiques. Le 17 avril 1789, il est élu député suppléant aux États généraux par le tiers état de la sénéchaussée de Ploërmel. Impliqué dans l’insurrection fédéraliste du Calvados en juillet 1793, devenu royaliste et secrétaire du comité royaliste insurrectionnel du Morbihan en 1794, il est amnistié en application de la pacification de La Mabilais qu’il ratifie le 2 décembre 1794.

↑ 3 • Joseph-Golven Tuault de La Bouvrie (15 mai 1744, Ploërmel - 26 août 1822, Ploërmel), sénéchal de Ploërmel avant la Révolution, devient député aux États généraux de 1789, puis député du Morbihan sous le Premier Empire et la Restauration

↑ 4 • Puisaye ne mentionne pas explicitement le bourg de Beignon dans ses mémoires. On peut penser qu’il reste imprécis pour protéger les personnes qui l’hébergent. Il n’existe que deux villages dans lesquels Puisaye aurait pu s’arrêter partant de Ploërmel en direction de Rennes : Campénéac et Beignon. Les deux fugitifs quittent Ploërmel à deux heures du matin. Ayant marché environ deux heures après le lever du jour, il apparait quasiment certain qu’ils ont parcouru environ vingt kilomètres et qu’il s’agit du bourg de Beignon.

↑ 5 • Selon Pierre Bridier, cette maison pourrait être le moulin de Lanviel.—  BRIDIER, Pierre, Le pays de Beignon témoin de l’histoire, 1987. [page 30] —Cependant, la distance de deux lieues (entre 8 et 10 km) parcourues par Puisaye depuis le bourg de Beignon ne s’accorde pas avec celle du moulin de Lanviel, distant de 3 km.

↑ 6 • La forêt du Pertre est située dans le département d’Ille-et-Vilaine, à 12 km à l’Est de Vitré. C’est une partie d’une ancienne et vaste forêt située aux confins des départements de la Mayenne à l’est, et de l’Ille-et-Vilaine à l’ouest, qui comprenait, du nord-est au sud-ouest : la forêt de Frageu et la forêt du Pertre (entre Mondevert et Le Pertre).

↑ 7 • Forêt du Morbihan située dans les landes de Lanvaux, près de Saint-Guyomarch