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(† v. 1099)

Raoul I de Gaël-Montfort

Un important seigneur anglo-breton

Raoul I est seigneur de Gaël et de Montfort dans l’évêché d’Alet (aujourd’hui Saint-Servan, commune de Saont-Malo) à la fin du 11e siècle. Ce territoire couvre une quarantaine de paroisses dont Montauban, Montfort et la partie occidentale de la forêt de Brécilien (ancien nom de la forêt de Paimpont). Raoul I est un personnage important dans l’entourage proche des rois d’Angleterre. Après 1069, il hérite de son père, Ralph de Gaël (Ralph l’Ecuyer) les comtés d’Est-Anglie (Essex, Suffolk, Norfolk et une partie du Lincolnshire). Sa révolte contre le roi Guillaume le Conquérant en 1075 lui fait perdre ses biens anglais.

Marié à Emma, fille d’un puissant comte normand, Raoul I de Gaël est aussi, du chef de sa femme, seigneur de terres en Normandie. Il bâtit le château de Montfort (aujourd’hui Montfort-sur-Meu) dont il prend le nom. Il participe à la première croisade, d’où il ne reviendra pas.

Le personnage et le contexte historique

Le grand-père de Raoul I, dont on ignore le nom, est un des premiers Bretons à être passé outre–Manche. Le père de Raoul I, Raoul l’Anglais, Ralph de Gaël 1 serait né en Angleterre. De 1042 à 1066, Ralph occupe de hautes fonctions dans l’entourage du roi Edouard le Confesseur 2. Il était earl (comte) d’Est-Anglie (Essex, Suffolk, Norfolk et une partie du Lincolnshire).

Raoul I serait né en Bretagne vers 1040 :

Ce deuxième Raoul était le fils de Raoul l’Anglais et d’une Bretonne et avait probablement vécu en Bretagne jusqu’en 1066. KEATS-ROHAN, Katharine, « Le rôle des Bretons dans la politique de la colonisation normande d’Angleterre (c.1042-1135) », in Published MSHAB 74, 1996, p. 181-215, Voir en ligne.

En 1075, il épouse Emma, fille de Guillaume FitzOsbern et d’Adelize de Tosny. Plusieurs enfants lui sont connus : Guillaume, Raoul II et Alain.

Son nom est cité dans diverses chroniques de l’époque sous plusieurs formes : Ralph, Radulfe, Raoul. Il porte parfois le même surnom que son père : anglicus. L’appellation de la seigneurie de Gaël diffère aussi selon les sources : Waher, Guader ou Guadel.

Raoul I, qui figure dans l’entourage proche des rois d’Angleterre, des ducs de Bretagne et de Normandie, se doit d’être présent des deux côtés de la Manche :

— En Bretagne nous sommes au lendemain des institutions carolingiennes qui, depuis la fin du premier quart du 11e siècle, voient le morcellement de la puissance publique au profit des seigneuries châtelaines. Raoul I hérite de la seigneurie de Gaël, nouvellement mise en place. Les comtes de Rennes ont réussi à fonder une dynastie, mais la mort de Geoffroy en 1008 et celle d’Alain III en 1040 ont fragilisé l’autorité ducale. Alain III laisse comme héritier son fils mineur, Conan II. La régence est assurée jusqu’en 1047 par Eudes de Penthièvre, le frère du duc. La mort sans postérité de Conan II en 1066 conduit à un changement de dynastie. Havoise, la sœur de Conan, épouse Hoël, comte de Cornouaille et de Nantes, qui devient duc de 1066 à 1084. Leur fils ainé, Alain IV Fergent lui succède jusqu’en 1115.

— En Angleterre, le roi Edouard le Confesseur 3 meurt en 1066. Une crise dynastique s’installe aussitôt après entre l’Anglo-Saxon Harold Godwison et Guillaume II, duc de Normandie 4, qui voit ce dernier s’emparer du trône d’Angleterre de décembre 1066 jusqu’à sa mort en 1087.

Le père d’Emma, Guillaume FitzOsbern, puissant baron normand, est seigneur de Breteuil et reçoit de Guillaume le Conquérant le comté d’Hereford. De sa première épouse, Guillaume FitzOsbern a plusieurs enfants : Roger, Guillaume II, Emma, Raoul, Gilbert et une autre fille. À la mort de leur père en 1071, Roger se verra confirmer ses droits sur le comté d’Hereford et son frère, Guillaume II, ceux de la seigneurie normande de Breteuil par Guillaume le Conquérant.

Raoul I de Gaël et Guillaume le Conquérant

Douze années durant, des conflits vont opposer Raoul I de Gaël et Guillaume le Conquérant. Le premier a lieu en 1064, deux ans avant la conquête de l’Angleterre. L’historien Pierre le Baud (†1505) mentionne la présence du seigneur de Gaël aux côtés du duc de Bretagne Conan II au siège de Dol (aujourd’hui Dol-de-Bretagne).

Et selon celle Chronicque,[de l’Abbaye de Gael] comme ledit Conan residoit devant Combour, en l’exercice duquel estoient Meen Evesque de Rennes, Geffroy bastard, frère dudit Conan Comte de ladite cité, Morvan Vicomte de Leon, Raoul de Gael, Iudichael de Loheac, Allain de Rieux, Hannon Maistre dudit Conan, & maints autres Barons […] LE BAUD, Pierre, Histoire de Bretagne avec les chroniques des maisons de Vitré et de Laval, Paris, Chez Gervais Alliot, 1638, Voir en ligne. page 156

Rivallon, un puissant vassal du comté de Rennes, avait reçu en 1064 les châteaux de Dol et Combourg, gardiens de la frontière entre la Bretagne et la Normandie. Il se révolte contre Conan, qui intervient rapidement. Isolé, Rivallon sollicite l’aide de Guillaume le Conquérant, alors duc de Normandie. Le conflit devient majeur car il met en danger le duché de Bretagne. Le siège de Dol est représenté sur la Tapisserie de Bayeux au désavantage du duc de Bretagne : on y voit Conan, qui ne peut se rendre maitre du château de Dol, s’enfuir à l’arrivée de Guillaume le Conquérant. Les témoignages s’accordent pour dire qu’en réalité, c’est Guillaume qui se voit contraint de rebrousser chemin, laissant la victoire à Conan. Rivallon, mis en échec, est contraint à l’exil 5.

Présence de Raoul I de Gaël à la bataille d’Hastings

En Angleterre, le roi Edouard le Confesseur meurt le 5 janvier 1066. Le défunt n’ayant pas d’héritier ni de successeur désignés, deux prétendants à la couronne vont s’affronter : Harold Godwinson, puissant aristocrate anglo-saxon et Guillaume le Conquérant, duc de Normandie. De cette succession dépendent les possessions anglaises de Ralph l’Écuyer et de son fils Raoul I. Si Harold devient roi, il est fort probable qu’ils se voient privés de leurs biens outre-Manche. Dès lors, ils se doivent d’apporter leur soutien à Guillaume.

C’est peut-être en cette même année qu’il se joignit à l’expédition normande [...] Cette idée provient du Roman du Rou de Wace : K.S.B. Keats-Rohan (1996). op. cit., p. 181-215 (Voir en ligne)

Vers 13623 à 13631E li viel Rogier Marmion
S’i contindrent come Baron,
Poiz en orent grant guerredon.
Joste la cumpaigne Néel
Chevalcha Raol de Gael ;
Bret esteit è Bretonz menout,
Por terre serveit ke il out,
Maiz il la tint asez petit,
Kar il la forfist, ço fu dit.
WACE, et LE ROUX DE LINCY, Antoine, Le roman de Brut, Vol. 2, Rééd. 1838, Rouen, Edouard frères éditeurs, 1155, Voir en ligne. page 247

Guillaume le Conquérant s’entoure de nombreux alliés pour se lancer à la conquête du royaume. Le temps presse car Harold s’est emparé de la couronne aussitôt après la mort du Confesseur. Le duc rassemble une flotte d’environ 600 navires et une armée estimée à 7000 hommes, composée de Normands, de Bretons 6, de Francs, et de Flamands. La bataille se déroule à Hastings, le 14 octobre 1066. Suite à cette victoire, Guillaume II de Normandie, auquel on attribue dès lors le titre de « Conquérant », est couronné roi d’Angleterre le 25 décembre 1066. Conformément à ses promesses, il donne des terres anglaises en récompense à ses alliés bretons. Ralph l’Écuyer se voit ainsi conforté dans ses possessions d’Est-Anglie. Raoul I de Gaël, son fils, en hérite à sa mort en 1069.

Révoltes Anglo-saxonnes contre les Normands

Pour autant, la conquête n’est pas totalement assurée après la victoire d’Hastings. Un an après la prise du pouvoir, la politique que mène Guillaume le Conquérant favorise trop les Normands et les alliés de la conquête au détriment des Anglo-Saxons. C’est ce que rapporte Orderic Vital (1075-1142 ?) 7, moine de l’abbaye de Saint-Evroult, dans son Histoire de Normandie :

Cependant les Anglais étaient opprimés par le faste des Normands, et éprouvaient les plus graves outrages de la part des gouverneurs qui méprisaient les avis de leur roi. Les officiers inférieurs qui gardaient les places fortes opprimaient cruellement les habitants du pays, tant nobles que de moyenne condition, et les accablaient de vexations et d’outrages. VITAL, Orderic et GUIZOT, François, Histoire de Normandie, Vol. 2, 1826 [trad. par Louis-François du Bois], Paris, Éd. J.-L.-J. Brière, 1075-1142 ?, Voir en ligne. page 163

Les Anglais veulent retrouver leur liberté passée. Ils entrainent avec eux les Gallois et font appel aux Danois dont la flotte considérable menée par Sven II, le roi du Danemark, gagne les côtes. Orderic Vital raconte que :

Ce monarque [Qu’il appelle Suénon], avait été fortement déterminé tant par l’argent et les prières constantes des Anglais, que par la ruine des siens qui avaient péri récemment dans le combat livré par Hérald [Harold] ; il n’était pas moins porté à désirer le trône par ses droits de proche parent, puisqu’il était neveu du roi Edouard, (le Confesseur † 1066) et, par Emma (son épouse), frère utérin de Hardicanut. Sa puissance était considérable.Orderic Vital (1826). op. cit., vol. 2, p. 181-182 (Voir en ligne)

Alerté de la situation, le roi quitte la Normandie pour tenter d’apaiser les esprits. En 1068, une rébellion importante des comtes Edwin et Morcar est suivie par la plupart des Anglais. Le soulèvement gagne de nombreux comtés, les révoltés s’établissent dans les campagnes et quelques villes fortifiées. York devient le siège de la rébellion en 1069, c’est le début des révoltes qui s’élèvent de toutes parts.

Le long des côtes anglaises, les Danois progressent pour y faire des incursions. Orderic Vital rapporte comment ils furent accueillis par le comte de Norwich, Raoul I de Gaël (Radulphe de Guader chez Orderic) 8 :

Ayant trouvé la facilité de débarquer auprès d’Ipswich, ils [les Danois] se dispersèrent pour ravager le pays. Mais les habitants s’étant réunis en tuèrent trente et forcèrent le reste à prendre la fuite. Sortis ensuite de Norwich pour une semblable excursion, ils furent attaqués par Radulphe de Guader [Raoul I], qui en tua beaucoup par le glaive, en fit noyer un grand nombre et força ce qui restait à s’embarquer honteusement, pour regagner la pleine mer. Orderic Vital (1826). op. cit., vol. 2, p. 182-183 (Voir en ligne)

Guillaume le Conquérant réussit à reprendre York et à vaincre les Danois stationnés sur la rivière de l’Humber. Pour la suite, Orderic Vital écrit que face à l’ennemi :

[le roi] s’attacha à le poursuivre sans relâche et dispersa ses camps sur une surface de cent milles. Dans l’exercice de sa vengeance, la plupart tombèrent sous le glaive ; il détruisit les retraites de ceux qui restaient, dévasta les terres, et brûla les maisons avec ce qu’elles renfermaient. Jamais Guillaume n’avait montré tant de cruauté : il céda honteusement à ce vice, et ne daigna pas mettre un frein à ses ressentimens, frappant avec une même fureur les innocens et les coupables […] il périt plus de cent mille individus. Orderic Vital (1826). op. cit., vol. 2, p. 187 (Voir en ligne)

En 1070, une nouvelle rébellion s’installe, menée par un noble anglais, Hereward the Wake, qui devint le héros de la résistance anglo-saxonne. Il meurt en 1071 en combattant l’envahisseur normand. Il a beaucoup été écrit sur ce personnage :

Il existe des indices troublants provenant des sources incertaines, selon lesquels Raoul de Gael aurait été un parent éloigné du noble rebelle anglais Hereward the Wake. K.S.B. Keats-Rohan (1996). op. cit., p. 181-215 (Voir en ligne])

La « Révolte des comtes » de 1075

En 1075, une nouvelle révolte prend naissance, elle a pour nom la « Révolte des comtes ». Deux puissants comtes du royaume, Raoul I, earl d’Est-Anglie et Roger, earl de Hereford sont à l’origine d’une conspiration contre le roi Guillaume le Conquérant. Ils font appel à Waltheof, Guallève chez Orderic, un comte anglo-saxon qui faisait partie de la précédente révolte. Pour s’assurer que ce personnage très influent ne va rien entreprendre qui lui soit nuisible, Guillaume lui a non seulement pardonné mais il lui a donné sa nièce, Judith, en mariage.

La raison communément invoquée pour expliquer cette révolte concerne le mariage de Raoul I avec Emma, fille de feu Guillaume Fitz Osbern et sœur de Roger. Pour certains chroniqueurs, Roger aurait donné sa sœur en mariage au comte Raoul I, mais le roi se serait opposé à cette union. De ce refus serait née une conspiration contre le Conquérant de la part des deux comtes. Une interprétation souvent admise serait que le roi refusa ce mariage pour empêcher une alliance de deux comtes, dont les puissants earldoms (comtés) auraient coupé le royaume en deux. Pourtant une autre version, rapportée par la Chronique anglo-saxonne 9 relève que c’est le roi qui donna la fille de Guillaume Fitz Osbern, Emma, comme épouse à Raoul I. Cette version se trouve confirmée par l’archevêque de Cantorbery Lanfranc, qui seconde le roi au moment des faits, écrivant dans une lettre que ce mariage n’était pas interdit. Dès lors, l’argument qui fait du mariage la cause de la conspiration est bien difficile à retenir. Orderic Vital en vient directement au fait sans faire allusion au mariage ni en donner la raison :

[Raoul I et Roger] se concertèrent pour se révolter ouvertement et s’emparer du trône, ou, pour mieux dire, de la tyrannie, après avoir enlevé le sceptre d’Angleterre au roi Guillaume. A l’envi l’un de l’autre, ils fortifièrent leurs châteaux, préparèrent leurs armes, rassemblèrent des chevaliers, envoyèrent souvent des délégués à ceux des seigneurs voisins ou éloignés en qui ils avaient confiance, et tant par promesses que par prières, engagèrent chacun d’eux à marcher à leur secours.Orderic Vital (1826). op. cit., vol. 2, p. 249 (Voir en ligne)

Les terres de Raoul I réduites au seul comté de Norfolk

L’historienne Katharine Keats-Rohan donne une raison plus pertinente qui aurait amené les deux comtes à la rébellion. Elle explique que, suite à la révolte anglo-saxonne, la gravité de la situation amène Guillaume le Conquérant à prendre des mesures politiques susceptibles d’entraîner un large mécontentement. En effet, le roi entreprend de réduire les assises territoriales de ses vassaux :

Auparavant, Guillaume avait eu à cœur d’insister sur la légitimité de son pouvoir, qui n’était en réalité fondé sur rien de plus que le droit de conquête, en veillant à conserver de vieilles institutions anglaises, telles que les earldoms qui regroupaient plusieurs shires ou comtés sous l’autorité d’un seul homme. Il entreprit dorénavant de morceler les earldoms et de les réduire en unités d’un seul comté. C’est ainsi que Raoul de Gaël vit son earldom, qui comprenait toute l’Est-Anglie réduit au seul comté de Norfolk. K.S.B. Keats-Rohan (1996).op. cit., p. 181-215 (Voir en ligne])

Raoul I (de Norfolk) et Roger de Hereford ont probablement cru qu’avec ses mesures, Guillaume le Conquérant s’est fait de nouveaux ennemis, alors que les révoltes précédentes étaient encore bien présentes. Le roi se trouvant affaibli, ils auraient jugé le moment propice pour une nouvelle révolte.

Waltheof est comte de Northampton, qui se trouve entre les comtés de Norfolk et d’Hereford. Cette situation est gênante car elle risque de faire échouer la conspiration en empêchant les deux armées des conjurés de se rejoindre. Raoul I de Norfolk et Roger de Hereford tentent d’impliquer Waltheof dans la conjuration, mais devant son refus ils lui demandent de ne rien dire de leur complot.

Orderic Vital relate la façon dont les deux comtes s’y prennent pour amener Waltheof Guallève à les rejoindre :

Le temps que nous désirions tous, homme courageux, est enfin arrivé ; vous voyez maintenant que vous pouvez recouvrer les honneurs et les biens que l’on vous a ravis, et vous venger, comme vous le devez, des outrages que vous avez reçus récemment. Réunissez-vous à nous, et restez-nous sans cesse attaché ; vous pourrez, sans nul doute, tenir, en vous unissant à nous, le tiers de l’Angleterre. Nous voulons que le royaume d’Albion soit en tout rétabli dans le même état où il était sous le très-pieux roi Edouard. Orderic Vital (1826). op. cit., vol. 2, p. 251-252 (Voir en ligne)

Il parait évident que Orderic Vital reconstitue le dialogue des comtes en le présentant à sa manière. Il en fait autant pour la réponse de Waltheof et les conséquences de son refus :

Radulphe le Breton [Raoul I] et Roger furent profondément contristés ; ils forcèrent Guallève de jurer par les plus terribles sermens qu’il ne découvrirait pas leur complot. Orderic Vital (1826). op. cit., vol. 2, p. 253 (Voir en ligne)

Raoul I de Norfolk et Roger de Hereford ne remettent pas en cause leur action, malgré la menace que Waltheof aille dévoiler la conspiration. Effectivement, celui-ci va en informer l’évêque Lanfranc qui supplée Guillaume le Conquérant, alors en Normandie au moment des faits. Dans son récit, Orderic Vital ne dit pas si la dénonciation de Waltheof a permis à Lanfranc de devancer l’action des insurgés :

Peu de temps après, une révolte soudaine fut par toute l’Angleterre le fruit de la conjuration, et l’opposition contre les officiers du roi se propagea au loin. En conséquence, Guillaume de Varenne et Richard de Bienfaite fils du comte Gislebert, que le roi avait établis ses principaux justiciers pour régler les affaires d’Angleterre, convoquent les rebelles au palais. Ceux-ci ne daignent pas obéir aux ordres qu’ils reçoivent, et, s’efforçant de suivre le cours de leur insolence, préfèrent combattre les partisans du roi. Sans nul retard, Guillaume et Richard réunissent l’armée d’Angleterre, et livrent aux séditieux un combat sanglant dans le camp que l’on appelle Fagadune. Par la grâce de Dieu, ils triomphent des rebelles, et, les ayant tous pris, quelle que fût leur condition, ils leur font couper le pied droit afin de pouvoir les reconnaître. Ils poursuivent le Breton Radulphe [Raoul] jusqu’à son château, mais ils ne peuvent le prendre. Ayant rassemblé une forte armée, ils mettent le siège devant Norwich, l’attaquent, réunissent la valeur à l’habileté militaire, accroissent ainsi leurs forces, fatiguent les assiégés par de fréquens assauts et diverses attaques, et, durant trois mois, les pressent et les combattent de toute manière. Au dehors, l’armée vengeresse croît journellement, se fortifie et reçoit en abondance les vivres et les autres secours dont elle a besoin, pour ne pas être forcée de se retirer. Cependant Radulphe de Guader, se voyant ainsi renfermé, et n’espérant aucun secours de ses complices, eut soin de confier sa forteresse à des gardes fidèles, et, s’étant embarqué sur la mer, qui était à sa proximité, se rendit en Danemarck pour y solliciter de l’assistance. Pendant ce temps, les lieutenans du roi, Richard et Guillaume, pressèrent les bourgeois de la ville de se rendre, ils envoyèrent en toute hâte, au delà des mers, des délégués pour faire part au roi des troubles qui s’étaient élevés, et le prier de revenir promptement défendre lui-même ses propres États.

Aussitôt que ce monarque plein d’activité connut le message de ses lieutenans, il mit ordre provisoirement à ses affaires de la Normandie et du Maine ; et, ayant parfaitement réglé tout, il passa promptement en Angleterre. Aussitôt il convoqua à sa cour tous les grands du royaume, il réjouit par des paroles caressantes les héros qui avaient fait preuve de fidélité, et demanda, avec juste raison, aux auteurs et aux fauteurs des révoltes, pourquoi ils préféraient le crime à l’équité. Les assiégés ayant fait leur paix, Norwich se rendit au roi, et Radulphe de Guader [Raoul I], comte de Norwich, fut, à perpétuité, déshérité et chassé d’Angleterre. Ainsi banni, il retourna en Bretagne avec sa femme. Là les excellens châteaux de Guader [Gaël] et de Montfort sont en sa puissance ; le monarque anglais ne put les lui ravir, et ses enfans les possèdent encore aujourd’hui par droit héréditaire.Orderic Vital (1826). op. cit., vol. 2, p. 253 à 255 (Voir en ligne)

Guillaume le Conquérant condamne Roger de Hereford à la prison à vie. Il n’en est pas de même pour Waltheof :

jugé digne de mort comme ayant été d’accord avec les conjurés qui tramaient la perte de leur maître, pour ne s’être pas opposé à leur criminelle entreprise, et ne l’avoir pas découverte par une dénonciation formelle.Orderic Vital (1826). op. cit., vol. 2, p. 258 (Voir en ligne)

Décapité en mai 1076, il sera dès lors, considéré comme un martyr par les Anglais.

Retour de Raoul I sur ses terres de Gaël

Suite à cet échec, Raoul I, aussitôt revenu sur ses terres bretonnes, va de nouveau chercher à en découdre avec Guillaume le Conquérant. Dès le début de l’année 1076 les Normands s’emparent de Dol. Profitant du manque d’initiative du duc de Bretagne, Hoël, Raoul I réunit sans difficultés plusieurs seigneurs bretons, parmi lesquels Eudon de Porhoët, Geoffroy Grenonat comte de Rennes et les seigneurs de Combourg et d’Ancenis. Après s’être emparé de la forteresse de Dol, Raoul fait alliance avec le comte d’Anjou, Foulques le Réchin, qui se prépare à assiéger La Flèche. Menacé sur sa frontière, Guillaume prend le commandement d’imposantes troupes normandes et se présente devant Dol. Suite à cette démonstration de force, le comte d’Anjou fait appel au soutien du roi de France Philippe 1er. Craignant un encerclement, le Conquérant prend peur et retire ses troupes, non sans subir d’importantes pertes.

Il est probable que Ralph l’Écuyer (Ralph de Gaël dans notre généalogie) ait édifié, dès le 11e siècle, un premier château à Gaël. Il est dommage qu’aucune recherche archéologique n’ait été entreprise pour dater le château, dont l’emplacement apparaît sur le cadastre napoléonien de Gaël. Raoul I bâtit un deuxième château au confluent du Meu et du Garun, sur le « mons fortis », à l’emplacement où se trouve aujourd’hui l’église de Montfort-sur-Meu.

Tour Papegault à Montfort-sur-Meu
Tour Papegault à Montfort-sur-Meu

Raoul I de Gaël cité dans le cartulaire de l’abbaye de Redon

Raoul I de Gaël est cité dans une note du cartulaire de l’abbaye de Redon qui rend compte d’un contentieux opposant le 30 décembre 1089 les moines de Redon et les chapelains du duc (nommé ici comte) de Bretagne Alain IV Fergent et de la duchesse (comtesse) Constance. Une lecture publique du jugement, faite dans le cimetière de l’abbaye Saint-Sauveur de Redon, donne raison aux moines de Redon. Dans la liste des témoins à ce jugement apparaissent les noms suivants :

Cujus rei testes sunt : Alanus, comes, comitissaque Constancia ; Mathias, comes Namnetis, testis. Testes etiam sunt ipsimet judices superius nominati : Benedictus, Namnetis episcopus, testis ; Eudo, vicecomes, testis ; Radulfus anglicus, comes, testis ; Radulfus de Fulgeres (sic), testis ; Bernardus de Rupe, testis ; Goscelinus de Reus ; Daniel, Iarnogoni filius, testis ; Riocus de Lohoiac et frater ejus ; Gualterius, testis ; Riocus, Fredorii filius, testis ; Riocus, filius Bernart de Musullac, testis ; Paganus de Frozai, testis ; Paganus Harluinus, testis ; Budicus, frater Hoelli comitis, testis ; Budicus, Danieli filius, testis ; Radulfus, philosophus de Guadel, testis. COURSON, Aurélien de, « Gerardus T. et Robertus chapelains d’Alain 4 Fergent duc de Bretagne pour Redon (abbaye Saint-Sauveur) », in Cartulaire de l’Abbaye de Redon en Bretagne [832-1124], Paris, Imprimerie impériale, 1863, p. 238-240, Voir en ligne. page 239 10

Parmi les témoins se trouve le comte Radulfus anglicus, qui ne peut être que Raoul I de Gaël, auquel il est probable qu’on attribuait volontiers le même surnom qu’à son père. La présence de Radulfus, philosofus de Guadel, est plus problématique ; s’agit-il de Raoul II, son fils et que signifie « philosophus » ?

Raoul I de Gaël prend part à la première croisade

Après la mort de Guillaume le Conquérant en 1087, Raoul I est resté proche de son fils aîné, Robert Courteheuse, qui gouverne le duché de Normandie. Lors de la première croisade, de 1096 à 1099, Robert conduit une des quatre armées qui partent vers l’Orient. Celle-ci est composée de Normands, de Bretons et d’Angevins. Orderic Vital rapporte que :

[Robert] partit pour Jérusalem, et emmena avec lui une multitude de chevaliers et d’hommes de pied formidables à l’ennemi. En effet, il avait avec lui Odon son oncle, évêque de Bayeux, Philippe-le-Clerc, fils du comte Roger, Rotrou, fils de Geoffroi comte de Mortagne, Gaultier comte de Saint-Valeri sur Somme, petit-fils de Richard-le-Jeune duc des Normands, issu de sa fille nommée Papie, Girard de Gournai, le Breton Raoul de Guader, Hugues comte de Saint-Paul, Yves et Albéric fils de Hugues de Grandménil, et beaucoup d’autres chevaliers d’une valeur éprouvée. VITAL, Orderic et GUIZOT, François, Histoire de Normandie, Vol. 3, 1826 [trad. par Louis-François du Bois], Paris, Éd. J.-L.-J. Brière, 1075-1142 ?, Voir en ligne. page 424

Raoul I 11 participe en 1097 au siège de Nicée. Il meurt après avoir décidé de rejoindre l’armée du prince normand de Sicile, le futur Bohémond Ier d’Antioche.

Dans son récit sur la croisade, Orderic Vital indique que Raoul I est accompagné de son fils Alain. Vont succéder à Raoul I, son fils aîné, Guillaume I de Gaël-Montfort, puis son frère, Raoul, deuxième du nom, qui n’obtiendront pas la restitution des biens anglais de leur père.


Bibliographie

CHÉDEVILLE, André et TONNERRE, Noël-Yves, La Bretagne féodale, XIe-XIIIe siècle, Rennes, Editions Ouest-France, 1987.

COURSON, Aurélien de, « Gerardus T. et Robertus chapelains d’Alain 4 Fergent duc de Bretagne pour Redon (abbaye Saint-Sauveur) », in Cartulaire de l’Abbaye de Redon en Bretagne [832-1124], Paris, Imprimerie impériale, 1863, p. 238-240, Voir en ligne.

KEATS-ROHAN, Katharine, « Le rôle des Bretons dans la politique de la colonisation normande d’Angleterre (c.1042-1135) », in Published MSHAB 74, 1996, p. 181-215, Voir en ligne.

LE BAUD, Pierre, Histoire de Bretagne avec les chroniques des maisons de Vitré et de Laval, Paris, Chez Gervais Alliot, 1638, Voir en ligne.

VITAL, Orderic et GUIZOT, François, Histoire de Normandie, Vol. 2, 1826 [trad. par Louis-François du Bois], Paris, Éd. J.-L.-J. Brière, 1075-1142 ?, Voir en ligne.

VITAL, Orderic et GUIZOT, François, Histoire de Normandie, Vol. 3, 1826 [trad. par Louis-François du Bois], Paris, Éd. J.-L.-J. Brière, 1075-1142 ?, Voir en ligne.

WACE, et LE ROUX DE LINCY, Antoine, Le roman de Brut, Vol. 2, Rééd. 1838, Rouen, Edouard frères éditeurs, 1155, Voir en ligne.


↑ 1 • dans notre généalogie

↑ 2 • Édouard le Confesseur est un prince de la maison de Wessex, né vers 1004 et mort le 5 janvier 1066. Fils du roi Æthelred le Malavisé, il règne sur le royaume d’Angleterre de 1042 à sa mort. Sa succession contestée est à l’origine de la conquête normande de l’Angleterre par Guillaume le Conquérant quelques mois après sa mort.

↑ 3 • Edouard est le fils du roi anglo-saxon Æthelred II et de Emma, fille du duc Richard I de Normandie. Edouard succède à Harthacnut, son demi-frère, qui règne sur l’Angleterre de 1040 à 1042. Edouard lui succède ; très pieux, il se verra attribuer le surnom de « confesseur »

↑ 4 • Guillaume II de Normandie appelé aussi Guillaume le Bâtard prendra le surnom de « Conquérant » après sa conquête de l’Angleterre. Pour éviter les confusions, nous utiliserons le qualificatif de « Conquérant »

↑ 5 • Lire sur le sujet —  CHÉDEVILLE, André et TONNERRE, Noël-Yves, La Bretagne féodale, XIe-XIIIe siècle, Rennes, Editions Ouest-France, 1987. [V] —

↑ 6 • Le contingent breton qui prit part à la conquête de l’Angleterre venait essentiellement du nord de la Haute-Bretagne : Dol, Dinan, Lamballe, Fougères et... Gaël.

↑ 7 • Orderic Vital, d’origine normande, nait en Angleterre en 1075. Il devient moine bénédictin vers 1123 à Saint-Évroult, monastère qui est en rapports constants avec l’Angleterre. Il écrit l’ Historia ecclesiastica (Histoire ecclésiastique), riche compilation qui contient l’histoire anglo-normande des 11e et 12e siècles. Rédigé sans art ni méthode, son contenu offre des narrations et des discours montrant que l’auteur se laisse parfois entrainer par son imagination. Cela ne doit pas pour autant nuire au grand fond de vérité qui le compose. La plupart des historiens considèrent l’œuvre d’Orderic Vital comme majeure pour ce qu’elle apporte au sujet des faits politiques, civils et religieux ainsi que les précieux renseignements qu’elle renferme sur les mœurs du temps.

↑ 8 • Raoul I est le fondateur de la cité et du château de Norwich.

↑ 9 • La Chronique anglo-saxonne comprend neuf fragments de manuscrits qui subsistent encore, dont sept sont rédigés en anglais médiéval. Cette compilation va de l’époque romaine à la mort du roi Etienne d’Angleterre en 1154.

↑ 10 •  GERARDUS, T. et ROTBERTUS, « Acte n°214412 », in Chartae Galliae - Edition électronique : Institut de Recherche et d’Histoire des Textes, 2014, Voir en ligne.

↑ 11 • Raoul I de Gaël n’est pas le seul Breton qui répond à l’appel du pape Urbain II. Parmi ceux qui sont présents derrière Robert Courteheuse se trouve le duc de Bretagne Alain IV, Conan, fils unique du comte Geoffroi Boterel de Rennes, Chotard d’Ancenis, Hervé, fils du vicomte de Léon, Rioc fils de Judicaël de Lohéac.