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1909-1966

Breton, André

De Guillaume Apollinaire à la forêt de Paimpont

La littérature arthurienne a exercé une influence discrète, cependant réelle sur l’œuvre d’André Breton. Attiré par les mythes du Graal et de l’enchanteur Merlin, le poète surréaliste se rend en forêt de Brocéliande, en 1949, 1950 et 1966, quelques mois avant sa mort.

André Breton et le mythe arthurien

L’intérêt d’André Breton pour l’univers celtique et la geste arthurienne est considéré par la plupart de ses commentateurs comme une découverte tardive datant des années cinquante. Il est vrai qu’André Breton n’évoque cet héritage qu’à partir de 1952, dans un entretien radiophonique où il rappelle l’importance de l’univers arthurien dans sa considération de l’amour et des femmes.

Oui, les romans de la Table ronde sont tenus dans le surréalisme en grand honneur [...] le culte de la femme, dans le surréalisme, peut à bon droit s’en réclamer.

BRETON, André, Entretiens : (1913-1952), 1969, Gallimard, 1952, 328 p.

Deux commentateurs contemporains - Yves Vadé et Véronique Cani - ont cependant montré que son intérêt pour la littérature arthurienne, initié par Guillaume Apollinaire (1880-1918), apparait en filigrane dans ses écrits depuis les années vingt et se développe à partir des années quarante par l’entremise de Julien Gracq.

D’Apollinaire à l’enchanteur Merlin

Les premières références d’André Breton à Merlin sont liées à Guillaume Apollinaire qu’il assimile à la figure de l’enchanteur.

L’Enchanteur pourrissant, est pour André Breton l’un des plus admirables livres d’Apollinaire 1. Selon Yves Vadé, il est sa porte d’entrée dans l’univers arthurien et le révélateur de références masquées qui ornent ses poèmes et sa prose.

Plusieurs textes des années 1924-1927 témoignent plus que de réminiscence - d’une secrète accointance de Breton avec l’enchanteur qu’Apollinaire avait mis en scène.

VADÉ, Yves, Pour un tombeau de Merlin : du barde à la période moderne, José Corti, 2007, 304 p., (« Les essais »). [page 231]

À partir de 1927, il reprend à son compte des éléments - buissons d’aubépine - se rapportant au mythe de Viviane et Merlin.

Je n’existais que pour vingt buissons d’aubépine. C’est d’eux qu’est fait hélas ! ce corselet charmant. Mais j’ai connu aussi la pure lumière de l’amour.

BRETON, André, Introduction au discours de peu de réalité, Gallimard, 1927.

Un poème inédit daté de 1926 a pour sujet ses amours désespérées avec Lise Meyer, la dame au gant de Nadja, transposées à celles de Viviane et Merlin.

[...] Une femme qui n’est plus Lise et qui lui ressemble étrangement.
Les aventuriers du val qui la regardent passer
ne peuvent supporter l’éclat de ses yeux trop ouverts.
On raconte qu’au temps de sa vie un seul battement de ses cils entraînait ce déplacement brusque et oblique des insectes noirs dont les longues pattes se détendent à la surface des ruisseaux.
Moi qui entends cela du fond de mon tombeau
je me garde d’y contredire.

Enfin, La forêt dans la hache 2, poème en prose proche de l’écriture automatique publié en 1932 dans Le Revolver à cheveux blancs évoque - bien que son nom ne soit pas mentionné - l’enchanteur au tombeau.—  BRETON, André, « La forêt dans la hache », in Le revolver à cheveux blancs, Paris, Cahiers libres, 1932. —

Pas une fois le nom de l’enchanteur n’est prononcé. Sa présence n’en est pas moins certaine, à travers le souvenir médiateur de l’Enchanteur pourrissant. Comme dans le poème à Lise, nous avons affaire à Merlin au tombeau. La persistance d’une vie dans la mort, cette vie fut-elle décolorée ou diminuée, l’enfermement dans la prison d’air ou dans un monde transparent, les rapports passionnels de l’homme et de la femme sont les thèmes que Breton retient du mythe de Merlin.

VADÉ, Yves, Pour un tombeau de Merlin : du barde à la période moderne, José Corti, 2007, 304 p., (« Les essais »). [pages 252]

Selon Yves Vadé, au-delà des quelques références à Merlin dans ses poèmes et au lien l’unissant à l’Enchanteur pourrissant, l’œuvre de Breton s’inscrit dans un univers poétique marqué par la littérature arthurienne.

Débordant toute question d’influence ou de source, de singulières homologies se dégagent qui de proche en proche confirment l’appartenance de la poésie de Breton à une lignée merlinesque dans ses oppositions à la lignée orphique 3 et font entrer en résonance son imaginaire poétique avec certaines des structures fondamentales de la pensée des anciens celtes.

VADÉ, Yves, Pour un tombeau de Merlin : du barde à la période moderne, José Corti, 2007, 304 p., (« Les essais »). [pages 234]

De Julien Gracq au mythe du Graal et au roi Arthur

L’œuvre de Julien Gracq est la seconde passerelle par laquelle André Breton s’est rapproché des thèmes arthuriens et en particulier de celui de la quête du Graal.

Dans son roman Au château d’Argol paru en 1938, Julien Gracq fait à plusieurs reprises référence au mythe du Graal, inspiré du Parsifal de Wagner. Ce roman est accueilli par André Breton parmi les œuvres qui, sans être surréalistes à la lettre, le sont plus ou moins profondément par l’esprit. —  BRETON, André, « Entretien radiophonique XV », in Oeuvres complètes, Vol. 3, Gallimard, 1970, (« La Pléïade »), p. 563. —

En 1942, alors en exil aux États-Unis, André Breton réalise un collage intitulé « Le Graal », œuvre explicitement reliée au domaine arthurien.

Le Graal, collage d'André Breton (1942)
Le Graal, collage d’André Breton (1942)

[...] le collage d’André Breton intitulé « Le Graal », [est] inscrit au catalogue de l’exposition américaine de 1942, « De la survivance de certains mythes et de quelques autres mythes en croissance ou en formation ». Il est fait de la superposition de deux images collées au-dessus d’une citation : une Crucifixion de Picasso, en partie recouverte, en oblique, par « l’as de coupe » du tarot, surplombant un extrait d’« Au château d’Argol » de Gracq.

CANI, Isabelle, Le Graal en question : un mythe pour sortir de la modernité, Paris, Dervy, 2005.

Dans l’esprit d’André Breton, ce mythe arthurien est associé à l’œuvre de Julien Gracq. Le collage souligne la contradiction inhérente au mythe du Graal : malgré toutes les œuvres qui l’ont investi - et en particulier le Parsifal de Wagner auquel on ne peut rien ajouter - le mythe reste ouvert, la quête est en cours.

La proximité entre André Breton et la littérature arthurienne est pour la première fois évoquée par Julien Gracq dans sa préface du Roi Pêcheur, œuvre théâtrale publiée en 1947. Il y rapproche la quête des chevaliers de la Table Ronde de celle des surréalistes.

Le compagnonnage de la Table Ronde, la quête passionnée d’un trésor idéal qui, si obstinément qu’il se dérobe nous est toujours représenté comme à portée de la main, figurent par exemple assez aisément en arrière plan un répondant - au retentissement indéfini - pour certains des aspects les plus typiques de phénomènes contemporains, parmi lesquels le surréalisme.

GRACQ, Julien, Le roi pêcheur, 2014, José Corti, 1948, 149 p. [page 12]

Dans la même préface, Julien Gracq pousse l’analogie jusqu’à faire d’André Breton, à la différence de vocabulaire près, un nouveau roi Artus.

Des phrases comme : « Tout porte à croire qu’il existe un certain point... d’où la vie et la mort, le réel et l’imaginaire, le passé et le futur, le communicable et l’incommunicable, le haut et le bas cessent d’être perçus contradictoirement. Or c’est en vain qu’on chercherait à l’activité surréaliste un autre mobile que l’espoir de détermination de ce point. » - une pente naturelle nous pousse à nous persuader qu’à la différence de vocabulaire près, elles auraient pu sans invraisemblance trouver place dans la bouche du roi Artus en son château de Camaalot.

GRACQ, Julien, Le roi pêcheur, 2014, José Corti, 1948, 149 p. [page 12]

À cet égard, Julien Gracq ne fait que reprendre une comparaison introduite par André Breton lui-même qui écrit en 1929 sous le pseudonyme d’Arthur B., interprété par Isabelle Cani comme étant une référence à Arthur Rimbaud ainsi qu’au roi Arthur.

Le prénom Arthur, polysémique en ce contexte, rappelle à la fois le culte voué par Breton à Arthur Rimbaud et le rôle qu’il s’attribue d’instigateur, voire de fédérateur de ses compagnons d’armes.

CANI, Isabelle, « D’André Breton aux enchantements de Bretagne : les mythes arthuriens en marge du surréalisme », Les mythes des avant-gardes, Clermont-Ferrand, Presses Universitaires Blaise-Pascal, 2002, (« Littératures »), p. 347-365, Voir en ligne.

Julien Gracq revient à plusieurs reprises sur cette analogie - quête du Graal et surréalisme / roi Artus et André Breton - dans son ouvrage consacré au maitre du surréalisme paru en 1948 4. Il décèle des évocations de la thématique arthurienne dans deux textes d’André Breton : le Manifeste surréaliste de 1924 et le Le revolver à cheveux blancs de 1932.

Le groupe ne s’y présente jamais sous l’image d’un communauté ouverte, grosse d’une contagion illimitée : au contraire, c’est plutôt l’idée d’un ordre clos et séparé, d’un compagnonnage exclusif, d’un phalanstère que tendent à enclore on ne sait trop quelles murailles magiques (l’idée significative de « château » rôde aux alentours) qui parait s’imposer dès le début à Breton. Beaucoup plus proche, par ses contours surtout exclusifs, de la Table Ronde que de la communauté chrétienne initiale (par exemple) cette image motrice d’envergure revient à deux reprises, sous des formes curieusement jumelles, dans le « Premier Manifeste » (1924) 5 et dans le « Revolver à cheveux blancs » (1932) 6

GRACQ, Julien, André Breton, 1948, José Corti, 1998, 206 p. [pages 34-35]

Les voyages d’André Breton en forêt de Brocéliande

Les liens d’André Breton avec la Bretagne remontent à son enfance. Il séjourne à de nombreuses reprises chez ses grands-parents maternels à Saint-Brieuc ainsi que dans la maison de sa mère à Lorient. Ses amitiés surréalistes, notamment Yves Tanguy 7 et Julien Gracq, l’ont souvent mené à parcourir la région. Après son exil américain, il multiplie les visites, en compagnie de sa fille, de sa compagne ou de ses amis. Il passe fréquemment ses vacances d’été sur le sol breton.

D’autres zones, cependant, l’attirent dans la surface mythique de l’ouest aventureux, dont il n’ignore pas la charge émotionnelle, surtout après la lecture de « l’Enchanteur pourrissant » d’Apollinaire, pour qui « les éclats des lances dans la forêt du Graal étaient aussi clairs qu’à nous les étoiles d’une nuit d’été. » [...] Il est permis de penser qu’il rencontra là plus d’une fois ce qu’il cherchait, ou du moins, ce qui pouvait le mieux accompagner voir intensifier sa vie amoureuse et spirituelle. Les beautés violentes de l’Arcoat et de l’Armor aux multiples émerveillements ont densifié à son approche leur champs magnétiques - qu’il s’agisse de l’île de Sein où il se rend durant l’été 1929 et où il revient deux ans plus tard ou des forêts de Huelgoat ou de Brocéliande.

Sa découverte de la forêt de Brocéliande date des années d’après guerre. André Breton y séjourne durant les étés 1949, 1950 et 1966.

André Breton à Paimpont en 1949

André Breton se rend pour la première fois en forêt de Paimpont durant la fin de l’été 1949.

[...] Un an après [1949] on le retrouve dans l’auberge de Paimpont [...] Là même, il compose la préface de « La nuit du Rose-Hôtel » de Maurice Fourré, charmant psychopompe de soixante-douze ans, et celle du « Mécanicien » de Jean Ferry - où il décrit d’ailleurs partiellement l’hôtel qu’il occupe, non sans le rapprocher de la fameuse « auberge verte » de Rimbaud.

André Breton loge à l’hôtel Allaire 8 situé en face du porche du bourg de Paimpont. C’est dans sa chambre d’hôtel qu’il écrit la préface du Mécanicien de Jean Ferry 9. On peut y lire une description succincte de l’hôtel.

[...] Hier encore, je ne m’estimais pas trop mal placé pour en juger, séjournant dans une auberge de Bretagne où, chose curieuse, je m’instruisais pour la première fois de ce qu’est l’« auberge » (Rimbaud en parle mystérieusement : « Jamais auberge verte... »). Dans cette maison fort bien située en pleine forêt, où la table et le lit sont bons, d’ailleurs recommandés par les agences de tourisme et qui n’a aucune peine à faire chaque jour étinceler de toutes ses clés de chambre et de tous ses couverts, pour moi c’est merveille d’observer que les bohémiens et les vagabonds de toutes sortes, parfois des moins « présentables » sont accueillis avec la même discrétion et les mêmes égards que les passagers en voiture. Sous ce toit qu’enjambe le lierre et que sans cesse viennent border les hirondelles, ils sont en un instant à l’abri de tout et chez eux. Hier soir encore, ce couple sauvage et fier, lui - nanti en sortant d’un pain de quatre livres - un rien absent sous sa casquette ultra-rapiécée, elle, bien plus petite et d’une corpulence un peu comique mais le regard candide placé si haut - eux si unis et comme insensibilisés à la misère (on me dit qu’ils s’étaient mariés il y a quelques jours) ; ils s’immobilisèrent avant de reprendre la route, porté par le rayon de « Jude l’Obscur » 10.

BRETON, André, « Préface », in Le mécanicien et autres contes par Jean Ferry, Gallimard, 1953, (« Métamorphoses »), p. 9-31.

Selon Isabelle Cani, l’écriture de cette préface est influencée par sa présence en forêt de Brocéliande.

[...] On notera aussi que la notion de merveilleux est centrale dans un essai comme « Le Mécanicien », [...] significativement daté de la forêt de Paimpont.

CANI, Isabelle, « D’André Breton aux enchantements de Bretagne : les mythes arthuriens en marge du surréalisme », Les mythes des avant-gardes, Clermont-Ferrand, Presses Universitaires Blaise-Pascal, 2002, (« Littératures »), p. 347-365, Voir en ligne.

André Breton écrit de l’hôtel Allaire une lettre datée du 25 août 1949.

André Breton Hôtel Allaire Paimpont (Ille & Vilaine) à Marie-Louise Vaché - Lettre d’André Breton, 25 août 1949.[...] Votre frère est au monde l’homme que j’ai le plus aimé [...]

VACHÉ, Jacques, BRETON, André et SEBBAG, Georges, Soixante-dix-neuf lettres de guerre, J.M. Place, 1989, 274 p.

Dans une seconde lettre adressée à Marie-Louise Vaché, envoyée de Paris le 28 septembre, André Breton écrit être rentré de Paimpont voici une dizaine de jours [...].

Carte postale de l'hôtel Allaire
Carte postale de l’hôtel Allaire
années 1950

Les rencontres avec l’abbé Gillard et Jean Markale

C’est au cours de cette première visite en forêt de Brocéliande, datée de 1949, qu’il rencontre l’abbé Gillard au presbytère de Tréhorenteuc.

Quelques années après, André Breton, le grand initiateur du Surréalisme, vint en Brocéliande, sans doute à la recherche du Graal et de cette Fata Morgana dont il avait fait le titre d’un de ses poèmes. Il alla à Tréhorenteuc, visita l’église, dialogua avec l’abbé Gillard, le suivit au presbytère et - chose incroyable pour un homme qui affirmait avec tant de force son athéisme et son anticléricalisme - but dans le verre du pape. Plus tard, au cours d’une réunion, je parlais avec André Breton de l’abbé Gillard et de son accueil au presbytère. Benjamin Perret qui se trouvait à côté et qui avait suivi la conversation, s’écria : « Pouah ! ça devait sentir l’horreur dans cette baraque de curé ! » André Breton se retourna vers lui et lui dit en souriant : « Tais-toi, Benjamin. Tu ne peux pas savoir ce que c’est. Ce n’est pas un homme comme les autres, celui-là. » Je n’ai jamais entendu plus bel hommage à l’abbé Gillard, et cet hommage lui a été rendu par l’un des plus brillants esprits de ce siècle.

MARKALE, Jean et GUÉPIN, Yves, Brocéliande : La forêt des Chevaliers de La Table Ronde, Paris, Berger-Levrault, 1984, 95 p. [ page 56]

À la fin de l’année 1949, un jeune homme frappe à la porte du domicile parisien d’André Breton, rue Fontaine. Il est introduit chez le grand auteur surréaliste sur recommandation de l’abbé Gillard et se présente sous le nom de Jean Markale. —  MARKALE, Jean, Mémoires d’un celte, Paris, Albin Michel, 1992, 211 p. [pages 97-98] —

André Breton dans son bureau rue Fontaine
André Breton dans son bureau rue Fontaine
Aube Elléouët

Jean Markale relate lui-même cette rencontre quelques mois plus tard dans la revue Fontaines de Brocéliande, fondée par Ronan Pichery puis dans son autobiographie en 1992.—  MARKALE, Jean, « André Breton nous dit », Fontaines de Brocéliande, 1950. —

C’est en 1949 que j’ai fait la connaissance d’André Breton. [...] Pour comble d’ironie, je me retrouvais là par la suite d’une recommandation d’un prêtre, l’abbé Gillard, qui avait sympathisé, à Tréhorenteuc, avec le redoutable anticlérical qu’était Breton et qui l’avait même fait boire dans une verre offert par je ne sais plus quel pape de Rome. C’est dire si je suis entré chez André Breton en passant par la forêt de Brocéliande. En fait, l’auteur de « Fata Morgana » 11 ne pouvait refuser de recevoir un jeune poète qui s’était voué corps et âme à l’exaltation de la « fée Morgane ». Plus j’y pense, plus je suis persuadé que cette rencontre était dans la logique des choses. Breton allait souvent en Brocéliande. Nous y avions l’un et l’autre nos repères et nos repaires, de quoi parler pendant des heures.

MARKALE, Jean, Mémoires d’un celte, Paris, Albin Michel, 1992, 211 p. [pages 97-98]

Cette relation avec Jean Markale va nourrir l’intérêt d’André Breton pour le domaine celtique et pour la forêt de Paimpont-Brocéliande.

André Breton à Paimpont en 1950

André Breton revient à Paimpont en juillet 1950 en compagnie de Benjamin Péret 12.

Paimpont et son cortège de lieux-dits le séduisent suffisamment pour qu’il y reparaisse l’année suivante, en juillet 1950, avec [Benjamin] Péret, et envisage de composer une sorte d’histoire universelle qui ferait la part des événements vrais et celle de leur interprétation mythique.

Pour ce second voyage en forêt de Paimpont, il invite son ami surréaliste à venir le rejoindre en compagnie de son épouse Élisa Breton 13.

André Breton à Benjamin Péret, Lorient, 11 août 1950
Cher petit Benjamin.
Mon père veut bien mettre 20 000 francs à ta disposition pour que tu viennes nous rejoindre à Paimpont où nous serons à partir du 20 août. Je vais téléphoner à l’hôtel Allaire pour retenir une place à ton intention. Écoute moi bien, il faudrait que tu ailles trouver L[ouis] Pauwels 14 qui peut, je crois, mettre à ta disposition un permis 1ere cl. Aller retour Paris-Rennes [...] Voila. On espère au moins passer cette fin de vacances avec toi et on t’embrasse.

Petit on t’attend avec la tendresse de toujours dépêche-toi pour chasser des papillons et surtout ne crains pas l’humidité. Paimpont est bien pour toi — t’embrasse. Élisa

Cher Monsieur Péret Si vous pouvez rejoindre Elisa, Aube et André à Paimpont vous lui ferez le plus grand plaisir et à moi aussi. Très amicalement. L[ouis] Breton 15

BRETON, André et PERET, Benjamin, Correspondance (1920-1959), Gallimard, 2017, 464 p., (« Blanche »), Voir en ligne. Page

Benjamin Péret reviendra en 1951 à Paimpont comme l’atteste une photographie intitulée : Paimpont, 1951 (Benjamin Péret respirant une fleur d’artichaut). —  BONNET, Marguerite et CHÉNIEUX-GENDRON, Jacqueline, Revues surréalistes françaises autour d’André Breton : 1948-1972, Kraus reprint, 1982, 294 p. [page 87] —

Deux lettres à Aube

Une lettre à sa fille Aube, datée de l’été 1951, mentionne une amie commune appelée Dominique, en vacances avec eux à Paimpont.

Extrait d'une lettre d'André Breton du 5 juillet 1951
Extrait d’une lettre d’André Breton du 5 juillet 1951
André Breton

André Breton à Aube Elléouët, Saint Cirq Lapopie, le 5 juillet 1951[...] Rappelle-toi comment Dominique, sans être moins gracieuse pour cela (son christianisme n’a rien à faire ici) vivait à Paimpont, comment elle savait très harmonieusement partager entre le travail même en vacances et le plaisir et tâche, en cet été 1951, qui est de toute importance dans ta vie, de te conformer un peu à sa méthode, la seule valable sans aucun doute. [...]

BRETON, André, Lettres à Aube (1938-1966), Gallimard, 2009, (« Collection Blanche »), Voir en ligne. Page 51

André Breton fait à nouveau référence à Dominique, dans une lettre datée de juillet 1952.

André Breton à Aube Elléouët, vendredi 18 juillet 1952[...] Plus exactement, ce n’est qu’au prix d’un très grand effort de volonté que tu pourrais peut-être te rattraper encore - Rappelle toi Dominique à Paimpont - mais cet effort, t’en sens-tu réellement capable ? [...]

BRETON, André, Lettres à Aube (1938-1966), Gallimard, 2009, (« Collection Blanche »), Voir en ligne. Page 65

1956, la préface des bardes gallois

En 1956, André Breton préface le premier ouvrage de Jean Markale. Sa connaissance des lieux-dits de la forêt de Paimpont transparait dans les dernières lignes de cette introduction.

Des hauts lieux qu’il hante chaque année, entre la fontaine de Barenton et le Val-sans-Retour, non loin du troublant village de Folle-Pensée, au cœur de cette fabuleuse forêt de Brocéliande, où luit encore par éclair la lance de Perceval, nul n’était plus désigné que Jean Markale pour nous présenter, avec tous les soins requis, les chants des anciens bardes gallois.

BRETON, André, « Braise au trépied de Keriwden », in Les grands bardes gallois de Jean Markale, Paris, Falaize, 1956.

Une rencontre manquée avec Julien Gracq

Julien Gracq, André Breton et sa fille Aube Elléouët projetaient de se retrouver à Paimpont en août 1958. La rencontre en forêt de Brocéliande entre les deux écrivains n’a finalement pas lieu.

Lettre d’André Breton à Aube Elléouët ; Paris, le 4 juillet 1958Je n’en vais pas moins écrire quelques mots à Julien Gracq pour qu’il trouve un peu moyen de te promener dans cette province qu’il aime, autant qu’Yves la Basse-Bretagne (il n’y a d’ailleurs pas d’opposition). Il avait projeté de vous retrouver à Paimpont à la fin d’août et il va être déçu d’apprendre qu’on a déjà obliqué.

BRETON, André, Lettres à Aube (1938-1966), Gallimard, 2009, (« Collection Blanche »), Voir en ligne. [page 113]

André Breton à Paimpont en 1966

André Breton entreprend un dernier voyage en Bretagne en mai 1966. Il se rend dans les forêts de Huelgoat et de Brocéliande ainsi qu’à Quiberon et à Douarnenez.

On le voit donc l’année de sa mort à Brocéliande.


Bibliographie

Oeuvres d’André Breton

BRETON, André, Introduction au discours de peu de réalité, Gallimard, 1927.

BRETON, André, « La forêt dans la hache », in Le revolver à cheveux blancs, Paris, Cahiers libres, 1932.

BRETON, André, Entretiens : (1913-1952), 1969, Gallimard, 1952, 328 p.

BRETON, André, « Préface », in Le mécanicien et autres contes par Jean Ferry, Gallimard, 1953, (« Métamorphoses »), p. 9-31.

BRETON, André, « Braise au trépied de Keriwden », in Les grands bardes gallois de Jean Markale, Paris, Falaize, 1956.

BRETON, André, « Entretien radiophonique XV », in Oeuvres complètes, Vol. 3, Gallimard, 1970, (« La Pléïade »), p. 563.

BRETON, André, Lettres à Aube (1938-1966), Gallimard, 2009, (« Collection Blanche »), Voir en ligne.

BRETON, André, Prespective cavalière, Gallimard, 1970, (« L’imaginaire »).

BRETON, André et PERET, Benjamin, Correspondance (1920-1959), Gallimard, 2017, 464 p., (« Blanche »), Voir en ligne.

Œuvres critique

CANI, Isabelle, « D’André Breton aux enchantements de Bretagne : les mythes arthuriens en marge du surréalisme », Les mythes des avant-gardes, Clermont-Ferrand, Presses Universitaires Blaise-Pascal, 2002, (« Littératures »), p. 347-365, Voir en ligne.

CANI, Isabelle, Le Graal en question : un mythe pour sortir de la modernité, Paris, Dervy, 2005.

EALET, Jacky, Jean Markale : la quête de l’autre monde, Les oiseaux de papier, 2012, 182 p.

FERRY, Jean, Le mécanicien et autres contes, Gallimard, 1953, (« Métamorphoses »).

GRACQ, Julien, Le roi pêcheur, 2014, José Corti, 1948, 149 p.

GRACQ, Julien, André Breton, 1948, José Corti, 1998, 206 p.

MARKALE, Jean, « André Breton nous dit », Fontaines de Brocéliande, 1950.

MARKALE, Jean, Les grands bardes gallois, Paris, Falaize, 1956.

MARKALE, Jean et GUÉPIN, Yves, Brocéliande : La forêt des Chevaliers de La Table Ronde, Paris, Berger-Levrault, 1984, 95 p.

STEINMETZ, André, « André Breton et la celtitude », Mélusine, 1999, Voir en ligne.

VACHÉ, Jacques, BRETON, André et SEBBAG, Georges, Soixante-dix-neuf lettres de guerre, J.M. Place, 1989, 274 p.

VADÉ, Yves, Pour un tombeau de Merlin : du barde à la période moderne, José Corti, 2007, 304 p., (« Les essais »).


↑ 1 • Citation tirée de —  BRETON, André, Prespective cavalière, Gallimard, 1970, (« L’imaginaire »). [page 36] —

↑ 2 • 

On vient de mourir mais je suis vivant et cependant je n’ai plus d’âme. Je n’ai plus qu’un corps transparent à l’intérieur duquel des colombes transparentes se jettent sur un poignard transparent tenu par une main transparente. Je vois l’effort dans toute sa beauté, l’effort réel qui ne se chiffre par rien, peu avant la disparition de la dernière étoile. Le corps que j’habite comme une hutte et à forfait déteste l’âme que j’avais et qui surnage au loin. C’est l’heure d’en finir avec cette fameuse dualité qu’on m’a tant reprochée. Fini le temps où des yeux sans lumière et sans bagues puisaient le trouble dans les mares de la couleur. Il n’y a plus ni rouge ni bleu. Le rouge-bleu unanime s’efface à son tour comme un rouge-gorge dans les haies de l’inattention. On vient de mourir, – ni toi ni moi ni eux exactement, mais nous tous, sauf moi qui survis de plusieurs façons : j’ai encore froid, par exemple. En voilà assez. Du feu ! Du feu ! Ou bien des pierres pour que je les fende, ou bien des oiseaux pour que je les suive, ou bien des corsets pour que je les serre autour de la taille des femmes mortes, et qu’elles ressuscitent, et qu’elles m’aiment, avec leurs cheveux fatigants, leurs regards défaits ! Du feu, pour qu’on ne soit pas mort pour des prunes à l’eau-de-vie, du feu pour que le chapeau de paille d’Italie ne soit pas seulement une pièce de théâtre ! Allô, le gazon ! Allô, la pluie ! C’est moi l’irréel souffle de ce jardin. La couronne noire posée sur ma tête est un cri de corbeaux migrateurs car il n’y avait jusqu’ici que des enterrés vivants, d’ailleurs en petit nombre, et voici que je suis le premier aéré mort. Mais j’ai un corps pour ne plus m’en défaire, pour forcer les reptiles à m’admirer : des mains sanglantes, des yeux de gui, des bouches de feuilles mortes et de verre (les feuilles mortes bougent sous le verre ; elles ne sont pas aussi rouges qu’on le pense, quand l’indifférence expose ses méthodes voraces), des mains pour te cueillir, thym minuscule de mes rêves, romarin de mon extrême pâleur. Je n’ai plus d’ombre non plus. Ah mon ombre, ma chère ombre. Il faut que j’écrive une longue lettre à cette ombre que j’ai perdue. Je commencerai par Ma chère ombre. Ombre, ma chérie. Tu vois. Il n’y a plus de soleil. Il n’y a plus qu’un tropique sur deux. Il n’y a plus qu’un homme sur mille. Il n’y a plus qu’une femme sur l’absence de pensée qui caractérise en noir pur cette époque maudite. Cette femme tient un bouquet d’immortelles de la forme de mon sang. BRETON, André, « La forêt dans la hache », in Le revolver à cheveux blancs, Paris, Cahiers libres, 1932.

↑ 4 • Julien Gracq explicite l’analogie à quatre reprises dans son essai consacré à André Breton : pages 34-36 ; 102-104 ; 23-204 et dans sa conclusion pages 206-207. GRACQ, Julien, André Breton, 1948, José Corti, 1998, 206 p.

↑ 5 • Julien Gracq cite, en appui de sa démonstration, cet extrait du premier Manifeste Surréaliste écrit par André Breton en 1925, dans lequel abondent les références au merveilleux, à la quête et à la communauté vivant dans un château.

Pour aujourd’hui, je songe à un château dont la moitié n’est pas forcément en ruines ; ce château m’appartient, je le vois dans un site agreste, non loin de Paris... quelques-uns de mes amis y sont installés à demeure. [...] On me convaincra de mensonge poétique, chacun s’en ira répétant que j’habite rue Fontaine et qu’il ne boira pas de cette eau. Parbleu !... Mais ce château dont je lui fais les honneurs, est-il sûr que ce soit une image ? Si ce palais existait, pourtant ! Mes hôtes sont là pour en répondre : leur caprice est la route lumineuse qui y mène. C’est vraiment à notre fantaisie que nous vivons quand nous y sommes. BRETON, André, Premier Manifeste surréaliste, Ed. du Sagittaire, 1924, Voir en ligne.

↑ 6 • Julien Gracq cite, en appui de sa démonstration, cet extrait du Revolver aux cheveux blancs, poème en prose écrit par André Breton en 1932.

A ce propos, je voudrais louer, (je ne dis pas même acheter) une propriété dans les environs de Paris. Rien de bien fabuleux. Seulement une trentaine de pièces avec, autant que possible, de longs corridors très sombres, ou que je me chargerais d’assombrir... Qu’il soit possible à qui que ce soit, des gens divers à qui j’aurais donné rendez-vous, d’y entrer et d’en sortir, de jour et de nuit, sans que cela provoque d’esclandre [...]. Il ne saurait s’agir, pour l’instant, d’entrer plus avant dans les secrets d’une telle communauté...Mais si tout à coup un homme entendait, même en pareil domaine, que quelque chose se passat... S’il était vraiment, lui, résolu à n’ouvrir la bouche que pour dire : « Il y aura une fois ».—  BRETON, André, Le Revolver à cheveux blancs, Paris, Cahiers libres, 1932. —

↑ 7 • Raymond Georges Yves Tanguy, né le 5 janvier 1900 à Paris et mort le 15 janvier 1955 à Woodbury, Connecticut (États-Unis), est un peintre et un dessinateur surréaliste français naturalisé américain.

↑ 8 • Cet hôtel se nomme aujourd’hui Relais de Brocéliande.

↑ 9 • Jean Ferry, de son vrai nom Jean André Medous et devenu, en 1910, Jean-André Lévy, né le 16 juin 1906 à Capens (Haute-Garonne), mort le 5 septembre 1974 à Créteil, est un scénariste et écrivain français, exégète de Raymond Roussel, neveu de l’éditeur et écrivain José Corti. Il fut satrape du Collège de Pataphysique et « invité d’honneur » de l’Oulipo en 1972. Dans la seconde édition de l’Anthologie de l’humour noir (1950), André Breton ajouta l’un de ses textes, « Le Tigre mondain », avec une notice.

↑ 10 • Jude l’Obscur (titre original : Jude the Obscure) est un roman anglais de l’écrivain Thomas Hardy, publié en Angleterre en 1895. Jude l’Obscur scandalisa l’Angleterre victorienne par sa remise en cause de la religion et du mariage à tel point que l’évêque d’Exeter fit publiquement brûler le livre. Fort mal accueilli par la critique lors de sa parution, le roman fut rebaptisé par un commentateur : « Jude l’Obscène ».

↑ 11 • Recueil de poèmes publié en 1939

↑ 12 • Benjamin Péret, né le 4 juillet 1899 à Rezé (Loire-Atlantique), mort le 18 septembre 1959 à Paris, est un écrivain surréaliste, également connu sous les pseudonymes de Satyremont, Peralda et Peralta.

↑ 13 • Elisa Breton, née Bindorff à Viña del Mar au Chili, le 25 avril 1906 et morte au Kremlin-Bicêtre, le 5 avril 2000, est une plasticienne et écrivaine chilienne, et la troisième épouse d’André Breton, mariée en 1945.

↑ 14 • Louis Pauwels (1920-1997) est un journaliste et écrivain français. En 1946, il participe comme secrétaire à la fondation de l’association « Travail et Culture », proche du PCF, destinée à la culture des masses. Rédacteur en chef de Combat en 1949, il fonde en 1961 avec Jacques Bergier la revue Planète, consacrée à la science, à la philosophie et à l’ésotérisme. En 1970, il fonde le Figaro Magazine dont il prend la tête jusqu’en 1993. Le Matin des magiciens, co-écrit avec Jacques Bergier en 1960, constitue une de ses œuvres majeures.

↑ 15 • Louis Breton est le père d’André.