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Judicaël et le lépreux

Une légende localisée à Montfort-sur-Meu

Dans un épisode tiré de la Vita judicaelis, Judicäel, roi de Domnonée au 7e siècle, aide un lépreux à traverser une rivière en crue. Après avoir été déposé de l’autre côté de la rivière, ce dernier apparait au souverain breton sous la forme du Christ et lui promet la vie éternelle.

Deux versions d’une même légende

La légende du lépreux aidé par Judicäel est tirée de la Vita Judicaelis (Vie de Judicaël). Les historiens actuels considèrent que cette Vita écrite au 11e siècle contient des éléments du 7e siècle, avérés comme contemporains de Judicaël. Cette Vita n’existe plus dans son intégralité. Les fragments qui en subsistent figurent dans trois manuscrits du 15e siècle.

— le Chronicon Briocense (Chronique de Saint-Brieuc) d’auteurs inconnus (1394-1416) ;
— les Cronicques des Roys, Ducs et Princes de Bretaigne Armoricaine ou Histoire de Bretagne de Pierre Le Baud (seconde version, composée entre 1498 et 1505) ;
— l’Obituaire de l’abbaye Saint-Méen, nom donné à un manuscrit anonyme copié vers 1525.—  BOURGÈS, André-Yves, « Le dossier littéraire des saints Judicaël, Méen et Léri. », in Corona Monastica. Mélanges offert au père Marc Simon., Presse Universitaire de Rennes, 2004, (« Britannia Monastica »), p. 83-92, Voir en ligne. —

La légende du lépreux aidé par Judicaël est mentionnée dans la seconde version des Cronicques des Roys de Pierre Le Baud (†1505). Il existe deux versions de cette légende.
— une version publiée en 1638 situe l’épisode légendaire sur le Meu près de Montfort,
— l’autre version, inédite, citée par Arthur de La Borderie en 1905, localise le miracle de l’apparition du Christ à Judicaël sur le Ninian près de Mohon.

L’existence de deux localisations sous la plume du même auteur, l’une officielle, l’autre inédite, s’inscrit probablement dans le contexte d’une rivalité entre les familles de Montfort-Laval et de Rohan, dans la seconde moitié du 15e siècle.

La version de la légende publiée en 1638

Dans la version de 1638 de l’Histoire de Bretagne de Pierre Le Baud, la légende du lépreux aidé par Judicaël est localisée sur un gué du Meu.

Et luy advint un jour ainsi qu’il retournoit d’une expedition faite en sa ville de plaisir outre la forest, une vision laquelle n’est pas à passer sous silence : C’est à sçavoir qu’il descendit vers la partie de l’Eglise du peuple mioti pour prier, & cependant s’avancerent ses gens, & vindrent jusques à un gué de chariots pres le chastel sur le fleuve de Meuë, à la rive duquel nostre Seigneur en forme de ladre [lépreux], requeroit a voix enrouée passage, & comme tous l’eussent en abomination pour sa lepre, Judichael seul retint son cheval par le frein, & le monta derriere luy pour passer : mais quand ils approcherent l’autre rive nostre Seigneur se manifesta, disant Judichael : Pour ce que tu ne mas pas desprisé en terre tu y seras exaucé, & en apres le feras au ciel, & quand il eut ce dit monta es cieux avec inestimable clarté.

LE BAUD, Pierre, Histoire de Bretagne avec les chroniques des maisons de Vitré et de Laval, Paris, Chez Gervais Alliot, 1638, Voir en ligne.p. 87

Pierre Le Baud a été l’aumônier de Guy XV de Laval avant de devenir celui d’Anne de Bretagne. Sa Compillation des cronicques et ystoires des Bretons, est dédiée à Jean de Châteaugiron, seigneur de Derval, ainsi qu’à Hélène de Laval. Il a notamment repris dans son Histoire de Bretagne la légende historique selon laquelle les sires de Laval descendaient d’un neveu de Charlemagne. Il écrit en plein contexte rivalitaire opposant les seigneurs de Rohan aux Montfort-Laval, pour la préséance aux États de Bretagne. Et c’est justement Judicaël qui en 1479 a servi de principal argument aux Rohan pour justifier de leur supériorité devant le duc de Bretagne.

C’est l’archéologie qui vient apporter un argument décisif aux prétentions des Rohan : « on peut voir en une grande vitre de l’église de Monsieur saint Méen de Gael, fondée par le benoist Roy de Bretagne Monsieur saint Giguel », ce que l’auteur du mémoire dit être « la plus ancienne fondation d’abbaie et vitre de ce duché », la preuve que les ancêtres du vicomte de Rohan ont porté dans leurs armoiries aux macles « un canton des armes de Bretagne, au haut du côté dextre de l’escu » et qu’il s’agit là de la marque de leur parenté avec la lignée ducale. Saint Judicaël, personnage historique, incontestable roi de Bretagne aux temps mérovingiens, dont la représentation figurait dans les vitraux de la fin du XVe siècle de l’église Notre-Dame-du-Roncier à Josselin, aurait ainsi consacré l’ascendance royale des Rohan lors de la fondation de l’abbaye de Saint-Méen.

BOURGÈS, André-Yves, « Dossier hagio-historiographique des Rohan (1479) : de Conan à Arthur et de saint Mériadec à saint Judicaël », 2007, Voir en ligne.

On peut penser que la localisation de la légende du lépreux aidé par Judicaël sur la terre d’origine des Montfort-Laval fait partie d’une stratégie de valorisation de leur famille 1.

Cet épisode légendaire s’implante durablement à Montfort-sur-Meu.

La localisation reprise au 19e siècle

De nombreux auteurs du 19e siècle reprennent à Pierre Le Baud la localisation de la légende du lépreux aidé par Judicaël comme Léonce Roumain de la Rallaye, en 1861, dans Vies des Saints de Bretagne 2, ou Mme Barbé, en 1866, dans La Bretagne, son histoire, son peuple, ses princes, ses villes, ses légendes 3.

Certains d’entre eux l’enrichissent de nouvelles précisions géographiques. En 1854, Charles Barthélemy précise dans son Histoire de Bretagne que le gué sur le Meu était situé au bord de la Forêt de Montfort et que la capitale de Judicaël se trouvait à proximité.

Un jour qu’il revenait d’une campagne située dans la forêt de Montfort, s’étant arrêté à prier dans une église qu’il trouva sur son chemin , il s’aperçût, quand il en sortit , que toute sa suite avait déjà passé à gué la rivière de Meu, qui devait le conduire dans sa ville capitale.

En 1895, la légende du lépreux aidé par Judicaël est reprise par un érudit local, Édouard Vigoland. Il la localise sur la commune de Montfort, à l’emplacement d’un ancien gué sur le Meu, situé au pied de l’ancienne léproserie Saint-Lazare et s’inspire des quelques lignes de la Chronique de Pierre Le Baud pour en faire un récit de plusieurs pages.—  VIGOLAND, Edouard, Montfort-sur-Meu : son histoire et ses souvenirs, Rennes, Hyacinthe Caillière, 1895. [pages 189-193] —

Le récit d’Édouard Vigoland

Il y a plus de douze siècles, dans ce paysage même, s’élevait un château qu’habitait fréquemment le roi Judicaël. Or, dit une vieille chronique, un soir d’automne ce prince, revenant de son palais de Boutavent, avec sa cavalerie, arriva sur les bords du Meu, pour se rendre au castel où il devait passer la nuit. Mais une effroyable tempête avait retardé son retour. Le gué de chariots qu’il traversait jadis à pied sec avait été envahi par les eaux. Judicaël, debout sur la rive, regardait passer et encourageait les soldats, dont les chevaux épouvantés luttaient avec peine contre le courant de la rivière débordée.

Le Roi Breton était triste à cette heure. [...] Longtemps il regarda et écouta encore, et quand le dernier soldat fut entré dans la rivière, Judicaël se prit à pleurer. Or, voila que près de lui une voix plaintive se fit entendre dans l’obscurité. [...] Un lépreux était là, hâve, décharné, les traits ravagés par le mal impitoyable [...] « — Mon ami, dit le prince, pourquoi êtes vous ici à cette heure, et dans cette effroyable solitude ? » « — Seigneur, répondit le lépreux, j’ai imploré en vain la pitié de vos gens, mais le bruit de ma voix s’est perdu, sans doute, dans le bruit des flots, car personne ne m’a secouru.

Alors, dit la légende, Judicaël fut ému de compassion. Il prit le malheureux entre ses bras et, sans craindre la contagion, le fit assoir sur son cheval, puis il s’élança dans les flots. Lorsqu’après de longs efforts il atteignit l’autre rive, il sentit sa monture subitement allégée, et n’entendant plus le souffle plaintif et dolent du pauvre il détourna la tête. Le lépreux avait disparu.

Mais aussitôt, ajoute le vieux manuscrit, une voix se fit entendre dans les airs : « Tu es heureux, Judicaël, et, comme tu m’as élevé parmi les hommes, moi aussi je veux t’élever au milieu des anges. » [...] Puis la voix se tut. Le roi écouta longtemps encore, mais il n’entendit plus que le vague murmure de la rivière et les cris des soldats qui rentraient au château. Et en regardant sur l’autre rive, il n’aperçut que le Christ de pierre dont le beau visage, éclairé par les étoiles, semblait, de loin, lui sourire et le remercier.

Quelques années après, un religieux mourait dans le monastère de Saint-Méen. C’était Judicaël, le roi breton, qui s’était souvenu de la parole du Christ. Et à l’heure dernière, il vit se tendre vers lui la main qu’il avait prise entre les siennes, un soir d’automne, et qui venait lui aider à franchir un passage autrement plus terrible que le terrible passage du Meu.

Félix Bellamy

En 1896, Félix Bellamy, fervent acteur de l’implantation de Brocéliande en forêt de Paimpont, interprète le texte de Pierre Le Baud pour justifier de la localisation de la légende du lépreux aidé par Judicäel à Montfort.

L’abbé Oresve suppose que le roi saint Judicaël, aux confins des VIe et VIIe siècles avait un château au lieu où plus tard s’éleva la ville de Montfort, et que ce château était situé là où sont les moulins de Montfort et où l’on passe la rivière à gué. Ce serait à ce gué que Jésus-Christ, sous les traits d’un lépreux, aurait apparu au roi, afin d’éprouver sa charité. [...] Cette opinion de M. Oresve est fondée sur un passage de l’historien Le Baud que je retranscris ici : « Il advint au roi Judicaël, un jour qu’il s’en retournait de cette expédition en sa ville de plaisir Outre la Forest, une vision laquelle n’est pas à passer sous silence : C’est à savoir qu’il descendit vers la partie de l’Église du peuple Méoti pour prier, & cependant s’avancèrent ses gens, & vindrent jusques à un gué de chariots prés le chastel sur le fleuve de Meuë, à la rive duquel Nostre Seigneur en forme de ladre, requeroit a voix enrouée passage. »

BELLAMY, Félix, La forêt de Bréchéliant, la fontaine de Berenton, quelques lieux d’alentour, les principaux personnages qui s’y rapportent, Vol. 1, Rennes, J. Plihon & L. Hervé, 1896, Voir en ligne.p. 13-14

Félix Bellamy fait référence à l’abbé Oresve, qui, pourtant grand connaisseur des traditions montfortaises, ne localise pas l’épisode miraculeux sur un gué du Meu mais reprenant Dom Lobineau mentionne une rivière prête à déborder dont le cours était très rapide —  ORESVE, abbé Félix Louis Emmanuel, Histoire de Montfort et des environs, Montfort-sur-Meu, A. Aupetit, 1858, Voir en ligne.p. 30 —

Pour Félix Bellamy : Le peuple Méoti, c’est le peuple de Montfort, ou le peuple de la rivière de Meu, en latin Populus fuvilii Méoti

Marcel Turbiaux

Selon Marcel Turbiaux, l’hôpital de la paroisse Saint-Nicolas de Montfort aurait été construit conséquemment à l’épisode miraculeux et intégré au pèlerinage de Saint-Méen.

Or, à Montfort, sur la paroisse même de Saint-Nicolas, était situé l’hôpital, dont la fondation était la conséquence d’un épisode merveilleux, au gué de Judicaël, à proximité du Meu et du Garun, où le roi breton vécut une aventure insolite, rapportée par Ingomar. [..] A partir du XIVe siècle, cet hôpital fut affecté à l’aller et au retour des « pauvres pèlerins de Saint Méen » qui se rendaient à une fontaine miraculeuse à quatre kilomètres de là, près du monastère fondé par ce saint, dans lequel le roi Judicaël s’était, selon la légende, retiré.

TURBIAUX, Marcel, « La Cane de Montfort, aspect d’un thème mythologique », Bulletin de la Société de mythologie française, 1990, p. 11-36. [page 17]

La version du manuscrit inédit

La localisation de la légende au bord du Ninian par Arthur de la Borderie

En 1905, Arthur de la Borderie propose une version différente de la légende du lépreux aidé par Judicaël. Il s’appuie sur un manuscrit inédit de Pierre Le Baud, le ms. fr. 8266 f. 104 de la Bibliothèque Nationale.

Une fois advint que le roi Judicaël, après my nuict, retournoit à sa compaignie d’une expedition faicte en sa ville appelé Plaisir oultre la forest. Si descendit ignelement dessus son cheval vers l’église du peuple Mioci (aujourd’hui Plumieux), ainsi nommée, pour illecques aire quelques prières à notre seigneur. Et comme ses gens s’avançassent de chevaucher, ils parvindrent jusques à un gué de chariots prés le chastel sur le fleuve Ynnano sur la rive duquel ils trouvèrent un méseau (lépreux) qui à voix enrouée requéroit passage, acr lors y avoient si grant habundance de eaue que nul homme à pied sans périll ne le peu trespasser.

LA BORDERIE, Arthur le Moyne de, Histoire de Bretagne : topographie générale de la Bretagne de 57 av. J.C. à 753 de J.C, Vol. 1, Rennes, Plihon & Hervé, 1905, Voir en ligne. p. 481-482

Le fleuve Meuë n’est plus mentionné. Il est remplacé par le fleuve Ynnano qu’Arthur de la Borderie interprète comme étant le Ninian, affluent de l’Oust. Le peuple Mioti de Le Baud est devenu peuple Mioci chez La Borderie.

Quant au théâtre de cet acte admirable, grâce au passage inédit de Le Baud cité ci-dessus, il est possible de le déterminer. Le Peuple Mioci, c’est une demi traduction de Plebs Mioci, c’est-à-dire le plou de Mioc, qui au XVe siècle s’appelait encore Ploué-Miouc, puis Plu-Mieuc, aujourd’hui Plumieux (paroisse du canton de La Chèze, arrondissement de Loudéac, Côtes-du-Nord). Le fleuve Ynnano ou Niniano — car on peut lire l’un et l’autre, — c’est un affluent de l’Oust, le Ninian, qui borne vers l’Est le territoire de Plumieuc. La « ville (villa) appelée Plaisir » ou « ville de plaisir oultre la forest, » c’était un de ces quartiers de bois aménagés pour la chasse que l’on nommait plexitium (un plessis) [...] ce plessix devait être à l’Ouest ou Nord-Ouest de Plumieuc, vers les situations actuelles de La Chèze ou de Loudéac. Reste à découvrir le « chastel » c’est-à-dire la résidence royale où Judicaël, après sa chasse en ce plessix, revenait prendre son gite. Elle était nécessairement à l’Est de Plumieuc et sur la rive droite du Ninian, puisque le gué qu’on traversait se trouvait tout près du château. Il faut donc chercher, dans cette direction et pas trop loin de Plumieuc, quelqu’une de ces grandes enceintes fermées de profonds fossés et de gros retranchements, dont les hommes de ce temps aimaient à entourer leurs palais de bois, et surtout, s’il est possible, une de ces buttes artificielles sur lesquelles ils plaçaient volontiers leur principale défense. A deux petites lieues Sud-Ouest de Plumieuc, tout à fait sur le bord du Ninian, en face de la forêt de Lanouée, au village de Bodieuc en Mohon, il existe une importante fortification de ce genre. [...] les Mohonnais d’aujourd’hui appellent tout ce système de retranchements le Camp des Rouëts : en français cela ne veut rien dire, en breton cela veut dire littéralement le Camp du roi, Kamp d’er Roué, — le camp ou château du roi Judicaël.

Controverse sur la localisation de la légende

Dans un article paru en 1903, François Le Lay reprend l’argumentation de La Borderie sur la localisation de l’épisode légendaire. Il s’accorde avec le grand historien breton sur l’identification du peuple Mioci à la Plebs Mioci, devenue plus tard Plumieux, mais argumente en faveur d’une résidence royale située à la Trinité-Porhoët plutôt qu’à Bodieuc.—  LE LAY, François, « Une résidence de Judicaël, roi de Domnonée », Annales de Bretagne, Vol. 19 / 1, 1903, p. 21-26, Voir en ligne. —

L’endroit où Judicaël a rencontré le lépreux existe donc quelque part au delà de l’église de Plumieux, sur la rive droite du Ninian, et le château au delà de ce petit fleuve, à proximité de sa rive gauche.[...] Pour nous, malgré ce rapprochement, le doute n’est pas possible ; le château de Judicaël s’élevait non pas à Bodieuc, mais sur l’emplacement actuel de la petite ville de la Trinité- Porhoët.

Le Lay, François (1903) op. cit. p. 22

L’emplacement du château n’étant plus le même, le gué où le miracle s’est accompli est lui aussi à relocaliser.

Sur la rive gauche du Ninian, à trois kilomètres de l’église de Plumieux, se dresse un plateau abrupt dont le rude éperon étrangle brusquement la vallée largement ouverte en amont et en aval de la route de Plumieux à la Trinité-Porhoët. C’est sur ce plateau qui domine la vallée que devait s’élever la villa ou château de Judicaël, et c’est là, à l’entrée de ce gué doublé aujourd’hui d’un pont (le pont Judicaël), que le roi a accompli son acte de dévouement. Son rebord en cet endroit est serré de fort près par la rivière qui y forme un coude très prononcé ; à son extrême pointe, le ruisseau s’élargit et forme un gué, continuation de la route de Plumieux à la Trinité-Porhoët. [...] Le gué où s’est passé le fait rapporté par Ingomar se nomme et s’est toujours nommé le gué ou pont Saint-Judicaël, et à l’endroit même où le roi prit le lépreux en croupe s’éleva cette église dont l’ancienneté est attestée et par son architecture romane et par la tradition. Cette église n’a été édifiée sur cet emplacement que pour commémorer cet acte de charité, et voilà pourquoi elle fut dédiée à saint Judicaël.

Le Lay, François (1903) op. cit., p. 25-27

Deux interprétations de la légende

L’interprétation hagiographique

Selon Bernard Merdrignac, Ingomar s’inspire de son contemporain Helgaud de Fleury dans son hagiographie de Robert le Pieux, pour l’écriture de la Vita Judicaelis. La sainteté des deux monarques tire son origine des mêmes actions. Leur œuvre de pénitence s’épanouit dans les fondations monastiques, mais la base de cette sainteté est l’attention qu’ils portent aux pauvres et qui les conduit au détachement.

Lors d’un pèlerinage dans le midi de la France, durant le Carême, Robert visite les lépreux et les guérit d’un signe de croix. Helgaud le compare alors à Martyrius, qui, d’après Grégoire le Grand « avait porté sur ses épaules un lépreux qui n’était autre que le Christ ». Or, précisément, après avoir exposé les vertus ascétiques de son héros, Ingomar en vient à raconter qu’en pleine nuit le Christ apparut sous la forme d’un lépreux à Judicaël, qui le fit monter en croupe pour passer un gué inondé. Une voix céleste proclama alors : « Puisque tu m’as ainsi relevé parmi les hommes de ce monde, moi, je t’élèverai, toi aussi, dans ce ciel parmi les anges. » C’est là l’écho des paroles du Christ à Martyrius : « Tu n’as pas rougi de moi sur la terre, moi non plus je ne rougirais pas de toi dans le ciel. » En associant ainsi leurs héros au Christ, ces hagiographes parachèvent l’image d’un roi saint triomphant dans son humilité.

MERDRIGNAC, Bernard, « Les Voies nouvelles de la Sainteté 605-814 », in Histoire des saints et de la sainteté chrétienne, Vol. IV, Paris, Hachette, 1986. [page 175]

L’interprétation mythologique de Philippe Walter

Philippe Walter reprend à Arthur de la Borderie la localisation du récit du lépreux aidé par Judicaël. Il en tire une explication mythologique de l’extrait de la Vita, basée sur l’homonymie entre le nom du fleuve, le Ninian, et celui de Viviane.

Selon lui, l’épisode hagiographique du lépreux est à mettre en relation avec le rite de circumambulation pratiqué par Viviane autour de Merlin. En liant Merlin, Viviane reprend l’antique pouvoir du dieu lieur indo-européen que l’on retrouve en Inde chez le dieu Varuna, parfois représenté comme lépreux, à l’instar de la déesse irlandaise Macha.

Un épisode hagiographique garde peut-être un souvenir de ce thème symbolique du lépreux non plus lieur ou délieur car l’épisode se situe dans un contexte chrétien mais associé au nom de Niniane/Viviane. La Borderie cite un récit emprunté à P. Le Baud, qui l’avait lui même tiré d’Ingomar. Il relate la guérison d’un lépreux sur un gué de la rivière Ninian attesté bien avant que les textes relatifs à Merlin ne mentionnent Niniane/Viviane. [...] Judicaël guérit le lépreux et lui fait traverser le gué. Avant le XIIe siècle, une chapelle dédiée à saint Judicaël s’élevait à l’entrée du gué. Les lépreux des environs y venaient en pèlerinage. On a vu que Macha lépreuse exerçait son pouvoir de liage à l’encontre de ses ennemis exactement comme Viviane à l’encontre de Merlin. Le lépreux (probablement la lépreuse) du Ninian est la forme euphémisée de la déesse mère ou de son parèdre 4. Il nous parait significatif que la tradition armoricaine conserve le souvenir d’une légende topographique relative à la déesse masquée (Macha), lépreuse et en inverse les motifs sur les bords du Ninian.

WALTER, Philippe, « Merlin et viviane en Brocéliande », in Brocéliande ou le génie du lieu, Grenoble, Presses Universitaires de Grenoble, 2002, p. 167-178. [page 175]

La légende sur le vitrail de l’église Notre-Dame de Paimpont

Les vitraux du chœur de l’église abbatiale Notre-Dame de Paimpont comprennent quatre verrières illustrant la vie de Judicaël. Ils ont été réalisés en 1899 par l’atelier rémois Vermonet et commandités par la famille Levesque alors propriétaire de la forêt de Paimpont. La partie inférieure du vitrail ouest représente « la légende du lépreux ».

Judicaël et le lépreux, vitrail de N.D. de Paimpont

Ce vitrail est classé à l’inventaire de 1983 des Monuments historiques


Bibliographie

BARBÉ, C. B., La Bretagne, son histoire, son peuple, ses princes, ses villes, ses légendes, Rouen, Mégard et Cie, libraires-éditeurs, 1866.

BELLAMY, Félix, La forêt de Bréchéliant, la fontaine de Berenton, quelques lieux d’alentour, les principaux personnages qui s’y rapportent, Vol. 1, Rennes, J. Plihon & L. Hervé, 1896, Voir en ligne.

BARTHÉLEMY, Charles, Histoire de Bretagne, Ad Mame et cie, 1854, 362 p., Voir en ligne.

BOURGÈS, André-Yves, « Le dossier littéraire des saints Judicaël, Méen et Léri. », in Corona Monastica. Mélanges offert au père Marc Simon., Presse Universitaire de Rennes, 2004, (« Britannia Monastica »), p. 83-92, Voir en ligne.

BOURGÈS, André-Yves, « Dossier hagio-historiographique des Rohan (1479) : de Conan à Arthur et de saint Mériadec à saint Judicaël », 2007, Voir en ligne.

LA BORDERIE, Arthur le Moyne de, Histoire de Bretagne : topographie générale de la Bretagne de 57 av. J.C. à 753 de J.C, Vol. 1, Rennes, Plihon & Hervé, 1905, Voir en ligne.

LE CLAIRE, abbé Jacques-Marie, « Saint Judicaël au pays de Gaël », Bulletin Archéologique de l’Association Bretonne, Vol. 35, 1925, p. 1.

LE LAY, François, « Une résidence de Judicaël, roi de Domnonée », Annales de Bretagne, Vol. 19 / 1, 1903, p. 21-26, Voir en ligne.

LE BAUD, Pierre, Histoire de Bretagne avec les chroniques des maisons de Vitré et de Laval, Paris, Chez Gervais Alliot, 1638, Voir en ligne.

LOBINEAU, Dom Guy-Alexis, Les vies des saints de Bretagne et des personnes d’une éminente piété qui ont vécu dans la même province, avec une addition à l’Histoire de Bretagne, Rennes, La Compagnie des imprimeurs-libraires, 1725, Voir en ligne.

MERDRIGNAC, Bernard, « Les Voies nouvelles de la Sainteté 605-814 », in Histoire des saints et de la sainteté chrétienne, Vol. IV, Paris, Hachette, 1986.

ORESVE, abbé Félix Louis Emmanuel, Histoire de Montfort et des environs, Montfort-sur-Meu, A. Aupetit, 1858, Voir en ligne.

ROUMAIN DE LA RALLAYE, Léonce, Vies des Saints de Bretagne, d’après les légendes et autres anciens documents, Vol. 1, Rennes, Chez Hauvespre, Libraire, 1861.

VIGOLAND, Edouard, Montfort-sur-Meu : son histoire et ses souvenirs, Rennes, Hyacinthe Caillière, 1895.

WALTER, Philippe, « Merlin et viviane en Brocéliande », in Brocéliande ou le génie du lieu, Grenoble, Presses Universitaires de Grenoble, 2002, p. 167-178.


↑ 1 • Dom Lobineau relate cet épisode dans sa Vie des saints de Bretagne. La localisation de l’épisode miraculeux a disparu ; Le fleuve de Meuë évoqué par Pierre Le Baud est devenu une rivière rapide, qu’on ne pouvoit passer à pied

L’auteur de la vie de saint Judicael rapporte en particulier quelque faits, qui montrent combien, à cet égard , les dispositions de son cœur étoient saintes. II nourrissoie toûjours à la suite de sa Cour, dit cet auteur, une troupe de pauvres, à qui il faisoit distribuer régulièrement tout ce qu’on déservoit de se table, & les servoit souvent de ses propres mains. II avoit même pour eux une si grande tendresse, que trouvant un jour un pauvre lépreux, au bord d’une rivière rapide, qu’on ne pouvoit passer à pied qu’avec beaucoup de peine, il fit commandement à tous les officiers & seigneurs de sa suite, de marcher devant, & de le laisser un peu seul. Quand ils furent éloignez, il embrassa le lépreux, & le plaça devant lui sur son cheval, pour le passer, sens se rebuter de se puanteur & de ses ulcères ; & l’on ajoute que ce lépreux apparent étoit J. C. même, qui lui aïant promis de dignes récompenses, lui donna sa bénédiction, & disparut dans l’instant. On ne sçait si ce tour qu’on donne au récit du fait n’est point une pieuse invention du Légendaire ; mais l’action en elle-même, & indépendamment de toute apparition, est admirable, & n’a besoin d’aucun éclat étranger, pour être relevée.—  LOBINEAU, Dom Guy-Alexis, Les vies des saints de Bretagne et des personnes d’une éminente piété qui ont vécu dans la même province, avec une addition à l’Histoire de Bretagne, Rennes, La Compagnie des imprimeurs-libraires, 1725, Voir en ligne.p. 145 —

↑ 2 • 

Il voyageait une nuit par un temps affreux. La pluie, tombant à flots, rendait les chemins presque impraticables, et les ténèbres ajoutaient à l’horreur de cette scène. Une rivière, le Meu, que les eaux du ciel avaient fait déborder se présente sur son passage ; il se met en mesure de la traverser. C’était chose assez facile pour lui ainsi que pour les cavaliers qui l’accompagnaient. Mais un pauvre lépreux, sans secours, sans abri, étendu seul sur le bord du torrent, regardait tristement les ondes troublées qui lui opposaient un obstacle infranchissable. Il implorait en vain du regard et de la voix les compagnons du roi, les suppliant humblement de le prendre en croupe et de le transporter de l’autre côté du Meu. Tous les hommes de l’escorte passèrent outre sans prendre garde à ses lamentations. Or le lépreux, dit la légende, c’était Jésus-Christ. Judicaël venait le dernier. Aussitôt qu’il eut aperçu le pauvre infirme, il fut saisi de compassion, le prit dans ses bras et, le tenant avec précaution serré contre sa poitrine, il poussa sa monture dans le fleuve débordé et atteignit bientôt la rive opposée. Il voulut alors mettre à terre son précieux fardeau : mais le lépreux avait disparu. Au même instant une voix céleste se fit entendre : « O mon serviteur Judicaël ! disait cette voix, je te proclame dès cette heure bienheureux ; mais tu le deviendras encore davantage, quand je t’exalterai parmi les anges parce que tu as pris soin de moi parmi les hommes. »—  ROUMAIN DE LA RALLAYE, Léonce, Vies des Saints de Bretagne, d’après les légendes et autres anciens documents, Vol. 1, Rennes, Chez Hauvespre, Libraire, 1861.p. 122-123 —

↑ 3 • 

Un jour que le roi revenait de Montfort, il passa devant une chapelle et s’y arrêta pour prier. (Les gens de sa suite prirent les devants, et ils avaient presque tous traversé à gué de chariot la rivière de Meu, quand le roi arriva lui-même sur la rive. Or, sur cette rive gémissait un lépreux qui suppliait en vain qu’on lui accordât le passage ; tous s’éloignaient avec horreur. Quand tout son monde fut sur l’autre bord, Judicaël fit monter le pauvre souffreteux derrière lui sur son cheval, et passa. Mais en vain chercha-t-il son lépreux pour le déposer sur la rive : c’était un homme, un ange au visage resplendissant de lumière, au front radieux, c’était Jésus lui-même.... « Judicaël, dit Nôtre-Seigneur, pour ce que tu ne m’as pas desprisé en terre, tu y seras exhaulsé, et, après, le seras en paradis. » Quand il eut achevé, » il monta au ciel, entouré d’une inestimable clarté. »—  BARBÉ, C. B., La Bretagne, son histoire, son peuple, ses princes, ses villes, ses légendes, Rouen, Mégard et Cie, libraires-éditeurs, 1866.p.43 —

↑ 4 • Parèdre (transcription du grec ancien páredros) est un nom ou adjectif signifiant littéralement « assis près », « qui est assis à côté de ». Il s’emploie pour qualifier une divinité souvent inférieure en prérogative, habituellement associée dans le culte à un dieu ou une déesse plus influent. Cependant, l’usage général tend à appeler parèdre le ou la consort d’une déité, qui peut lui être égale ou complémentaire.