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† vers 876

Gurvant

Gurvant est un seigneur breton contemporain du roi de Bretagne Salomon (857-874). Il apparait sous les noms de Vurfandus, Wrwant, Gurwant, ou encore Gurvan parmi les compagnons habituels les plus importants du roi. Les sources franques le présentent comme un guerrier intrépide, menant ses gens à la victoire. Il fait partie des conjurés bretons qui assassinent Salomon en 874. Gurvant et Pascweten se disputent la succession de Salomon. Il meurt vers 876 laissant un fils, Judicaël, continuer les luttes pour le pouvoir.

Le nom de Gurvant, personnage historique de la fin du 9e siècle, est associé à la toponymie d’une partie de la forêt de Paimpont. La Croix Lucas située dans les landes de Gurvant au dessus du versant sud du « Val sans Retour » est censée marquer l’endroit où se serait déroulée, en 876, une bataille l’opposant à Pascweten, pour le pouvoir du regnum Breton. Le souvenir de cette bataille aurait donné son nom à la vallée de Gurvant ainsi qu’aux buttes de terre appelées Tombelles de Gurvant. Au delà de l’intérêt pour ces attributions toponymiques récentes, l’examen historique de Gurvant fait apparaitre une grande figure guerrière bretonne du haut Moyen Âge.

Gurvant durant le règne de Salomon

Gurvant est un aristocrate breton de la fin du 9e siècle. Bertrand d’Argentré qui le nomme Vrfean ou Guruant lui donne le titre de Comte de Goëtlo et en fait un cousin germain de Salomon.—  ARGENTRÉ, Bertrand d’, L’Histoire de Bretagne, des roys, ducs, comtes, et princes d’icelle, Rééd. 1668, Rennes, Jean Vatar et Julien Ferré, 1582, Voir en ligne. page 126 — Dom Morice écrit qu’il est marié à la fille d’Erispoë, roi de Bretagne assassiné par Salomon dans l’église de Talensac en 857.—  MORICE, Dom Pierre-Hyacinthe, Histoire ecclésiastique et civile de Bretagne, Vol. 1, Paris, Delaguette, 1750, Voir en ligne. page 54 — Le même Dom Morice le nomme comte de Rennes à plusieurs reprises. Gurvant n’apparait pourtant jamais sous ce titre dans les documents du 9e siècle, bien qu’il soit mentionné sur plusieurs actes du règne de Salomon parmi les proches du roi :

[...] quelques uns ne semblent devoir cette faveur qu’à leur valeur et leur mérite personnel, par exemple Orscant, Cunant, Wrwant [Gurvant]. Ils n’ont point le titre de comte et cependant ils sont nommés avec les comtes et avant le clergé. LA BORDERIE, Arthur le Moyne de, Histoire de Bretagne : de l’année 753 à l’année 995, Vol. 2, Rennes, Plihon & Hervé, 1893, Voir en ligne. page 110

Parmi les personnages importants de la cour de Salomon, Gurvant est celui qui est le moins cité. La Borderie l’explique par le fait qu’il soit marié avec la fille d’Erispoë, donc placé dans une certaine disgrâce par le pouvoir royal.

Après la mort d’Erispoë, Gurvant son gendre fut privé de toutes les faveurs que lui devait procurer cette royale alliance ; et comme il était par sa femme l’unique héritier d’Erispoë, on le réduisit au domaine originaire de Nominoë, à une toute petite principauté dans le pays d’Aleth, entre la forêt de Brécilien, la mer, la Rance et le Coësnon. De là sortirent les deux cents braves, qui firent sous ses ordres si grande figure en face des normands d’Hasting.La Borderie, Arthur le Moyne de (1905). op. cit., vol. 2, p.140 (Voir en ligne)

Gurvant défie le normand Hasting en 869

Gurvant apparait dans l’Histoire le 25 mai 869. Ce jour là, le roi de Bretagne Salomon entreprend de repousser les attaques de Vikings basés sur la Vilaine. Son armée est regroupée sur la rive gauche dans la paroisse d’Avessac près de Redon, tandis que les Normands d’Hasting les attendent sur la rive opposée. Cet épisode historique est mentionné dans l’acte n°242 du Cartulaire de Redon —  COURSON, Aurélien de, Cartulaire de l’abbaye de Redon en Bretagne [832-1124], Paris, Imprimerie impériale, 1863, Voir en ligne. pages 193-194 —

L’acte n°242 du Cartulaire de Redon ne développe pas le défi que Gurvant lança ce jour-là au chef viking Hasting. Ce défi est mentionné par deux sources franques, où Gurvant apparait sous le nom de Vurfandus : les Chroniques de Réginon de Prüm (842- 915) —  RÉGINON DE PRÜM, Chroniques de Réginon, 1853, Petit-Montrouge, J.-P. Migne, 0900-00-00 900, Voir en ligne. page 201 —

C’est dans les Chroniques de Réginon que l’épisode est le plus détaillé. Salomon et Hasting ayant trouvé un accord, les deux armées se séparent. Seul demeure Gurvant qui avait défié le chef viking en clamant vouloir rester cinq jours avec ses gens pour l’affronter. Les vikings impressionnés par la témérité de Gurvant lui témoignent leur respect et quittent les lieux sans oser combattre. Dom Morice a donné une version du défi de Gurvant fortement inspirée par les Chroniques de Réginon :

Pendant qu’il étoit campé près de la Loire, les discours les plus ordinaires de ses soldats étoient sur la force & le courage des Normans. Gurvant, ennuyé d’entendre toujours de pareils discours, dit qu’il s’offroit, quand le Roi seroit retiré, d’attendre au même lieu les Normans pendant trois jours sans autre compagnie que celle de ses gens. Les Normans étoient campés à huit mille pas des Bretons & sçurent bientôt ce qu’avoit avancé Gurvant. La paix ayant été conclue, le Député de Hastingue, Chef des Normans, dit à Salomon : Hastingue, mon Seigneur, a été informé que vous avez dans votre camp un homme si puissant qu’il se fait fort d’attendre seul toute son armée. S’il est tel qu’il le dit, je vous prie de le laisser ici, lorsque vous vous retirerez, afin de voir s’il aura le courage de nous attendre. Salomon, qui ignoroit encore le discours qu’avoit tenu Gurvant, lui demanda s’il avoit eu la témérité de parler de la sorte. Gurvant sans s’étonner répondit : Tout ce que l’on vous a dit, Seigneur, est vrai ; laissez moi ici & vous verrez si c’est courage ou témérité. Salomon lui ayant répliqué qu’il ne le pouvoit faire pour ne le pas exposer à une mort certaine, Gurvant le pria instamment de lui accorder cette grâce. Toutes les remontrances que lui fit Salomon, furent inutiles ; il persévéra dans sa demande, & menaça de quitter le service, s’il ne lui laissoit la liberté de soutenir ce qu’il avoit avancé. Salomon ne pouvant rien gagner sur l’esprit de Gurvant, se retira & le laissa sur le lieu avec deux cens hommes seulement. Gurvant y attendit les Normans de pied ferme, non-seulement trois jours, mais cinq. Il les eût encore attendus plus long-tems , si Hastingue ne lui avoit envoyé dire par un prisonnier, à qui il rendit la liberté, qu’il le prioit de venir audevant de lui jusqu’a un certain gué, & qu’il le verroit sur les neuf heures du matin. Quoique cette démarche ne fut pas de l’engagement de Gurvant, cependant il s’arma & vint jusqu’au lieu marqué. Il passa même le gué pour braver les Normans, & les attendit jusqu’à midi. Cette grandeur d’âme étonna les Barbares ; ils n’osèrent paraître, & Gurvant se retira couvert de gloire. Depuis ce jour, sa présence seule tint aux siens lieu d’une armée, tant ils avoient de confiance en lui.Morice, Pierre-Hyacinthe (Dom) (1750). op. cit., vol. 1, p.51 (Voir en ligne)

Le grand historien breton Arthur le Moyne de la Borderie a lui aussi développé cet épisode historique dans sa monumentale Histoire de Bretagne.— La Borderie, Arthur le Moyne de (1905). op. cit., vol. 2, p.91 (Voir en ligne) —

L’assassinat de Salomon en 874

Salomon, roi de Bretagne, est assassiné en 874. La date précise de sa mort est répertoriée dans une copie fragmentaire d’un obituaire de Saint-Aubin d’Angers dont il avait été laïc : Le 4 des calendes de juillet Salomon roi des bretons fut tué par les siens, en l’année 874.—  CHÉDEVILLE, André et GUILLOTEL, Hubert, La Bretagne des saints et des rois Ve-Xe siècle, Rennes, Editions Ouest-France, 1984. [pages 320-321] —

Les Annales de Saint-Bertin permettent d’identifier les aristocrates bretons conjurés contre Salomon : Pascweten, son gendre ; Gurvant, gendre d’Érispoë ; son neveu Guigon, fils de son frère Ridelven, ancien comte de Cornouaille, à qui se sont associés des Francs mécontents de sa politique. Salomon trouve refuge dans un petit monastère du Poher. En usant de ruse, les conjurés bretons livrent le roi à leurs complices francs. Salomon est retrouvé mort supplicié le lendemain :

Charles avait reçu dans ces entrefaites, sur Salomon, duc des Bretons, des nouvelles vagues annonçant tantôt qu’il était malade, tantôt qu’il était mort. Il eut à Compiègne un avis certain de sa mort tel que nous allons le rapporter. Poursuivi par les principaux d’entre les Bretons, Pascuilan, Wursan et Wigon, fils de Rivilin, ainsi que par des Francs à qui il avait causé de grands dommages, et voyant son fils Wigon captif et gardé en prison, il s’enfuit et se retira à Paculière, et s’étant réfugié dans un petit monastère afin d’échapper à leurs poursuites, il fut trahi par les siens ; et, comme il ne devait éprouver aucun mal de la part des Bretons, il fut livré à des hommes francs, Fulcoald et d’autres. Ayant eu par eux les yeux crevés, il fut trouvé mort le lendemain, ainsi justement récompensé d’avoir tué, sur l’autel où il invoquait le nom de Dieu, son seigneur Hérispoé qui, pour échapper à sa poursuite, s’était réfugié dans une église. ANONYME, Annales de Saint-Bertin - Annales de Metz (869-893), Oeuvre numérisée par Marc Szwajcer, Philippe Remacle et al., 1824 (Guizot), (« Mémoires relatifs à l’histoire de France (Guizot) »), Voir en ligne. Année 874

Les causes de l’assassinat de Salomon par ses parents et alliés demeurent incertaines. Les historiens contemporains y voient une réaction aux réformes institutionnelles qu’avaient initiées le roi breton.—  GIOT, Pierre-Roland, GUIGON, Philippe et MERDRIGNAC, Bernard, Les premiers bretons d’Armorique, Rennes, Presses Universitaires de Rennes, 2003. [pages 146-147] — La Borderie, qui accuse les conjurés de tous les maux, sauve cependant Gurvant, seul à avoir un motif valable à ses yeux : la vengeance du meurtre de son beau père Érispoë. L’historien du 19e siècle, qui a fortement contribué à construire la figure héroïque du guerrier breton Gurvant, verse quelques larmes de déception :

Et l’on pleure à voir Gurvant, le brave des braves, - plus excusable pourtant que tous les autres - complice d’une telle honte.La Borderie, Arthur le Moyne de (1905). op. cit., vol. 2, p.117(Voir en ligne)

Les querelles de succession

L’assassinat de Salomon en 874 ouvre une période de guerre civile qui oppose d’abord Gurvant et Pascweten puis se poursuit entre leurs successeurs. Très rapidement, Guigon et les conjurés qui se sont associés à Gurvant et Pascweten sont écartés du partage de la Bretagne. Aucun document postérieur à 874 ne cite Guigon, très certainement éliminé par les deux prétendants au pouvoir.— Chédeville André ; Guillotel Hubert (1984). op. cit., p.354 —

La Chronique de Réginon mentionne les luttes qui opposent les deux chefs bretons :

La même année, Salomon, roi des bretons, est tué traitreusement par ses généraux (Duces) Pascweten et Gurwant. Après sa mort, comme tous deux voulaient se partager le royaume, sans être d’accord sur les modalités, étant donné que le plus grand nombre était en faveur des partisans de Pascweten, une guerre à outrance éclate du chef des uns et des autres.Chédeville, André ; Guillotel Hubert (1984). op. cit., p.354-355

L’acte n°236 du Cartulaire de Redon, en date du 29 juin 875, déclare : Régnant sur la Bretagne, Pascweten et Gurvant— Courson, Aurélien de (1863). op. cit. p.184 (Voir en ligne) —

Il est vrai que leurs droits à la succession existent. Riwallon et Vigon, les deux fils de Salomon, sont morts. Sa fille, Prostlon est la femme de Pascweten. Quant à Gurvant, il prétend au titre de roi de Bretagne par son mariage avec la fille du roi Érispoë, assassiné par Salomon.—  LOBINEAU, Dom Guy-Alexis, Histoire de Bretagne : composée sur les titres & les auteurs originaux, Vol. 1, Paris, Chez la veuve François Muguet, 1707, Voir en ligne. page 67 —

Il n’est pas possible d’identifier précisément la région contrôlée par Gurvant. Il s’agit vraisemblablement de la Bretagne nord, en particulier les territoires des évêchés de Saint-Pol de Léon ou d’Alet.— Chédeville, André ; Guillotel Hubert (1984). op. cit., p.357-358 —

La Borderie avait conclu de l’interprétation de l’acte n°243 du Cartulaire de Redon qu’il s’agissait du comté de Rennes. Cette charte rédigée à Maxent le 1er août 875 par les moines de Redon qui s’y étaient réfugiés, prend acte de l’échec du royaume breton et annonce les querelles de succession entre Gurvant et Pascweten :

[...] durant l’année et au moment où Pascweten et Gurvant combattaient et persécutaient Salomon qu’ils firent périr. Par la suite ils prirent possession de son royaume et se le partagèrent. Dans cette répartition, l’autre moitié de Pléchatel tomba dans la part de Gurvant. Puis Gurvant vient pour prier au monastère de Saint-Sauveur situé en Plélan [Maxent] où git le corps de Salomon. Et il donna la moitié de Pléchatel qui était tombée dans sa part aux moines de Saint-Sauveur et de Saint-Maixent y servant Dieu. Quant à la moitié donnée auparavant par Salomon, il la confirma comme s’il l’avait lui même donnée.Courson, Aurélien de (1863). op. cit. p.194 (Voir en ligne)

Mais la façon de localiser Pléchatel rend cette charte suspecte aux yeux d’André Chédeville et d’Hubert Guillotel, pour qui ce texte ne saurait être utilisé pour soutenir que Gurvant était comte de Rennes. La localisation dans les Chroniques de Réginon de la première bataille à proximité de Rennes, prouve que les deux chefs bretons se disputent la nova Britannia, c’est à dire les territoires récemment conquis par Salomon à l’est de la Bretagne.— Chédeville, André ; Guillotel Hubert (1984). op. cit., p.357-358 —

La bataille de Rennes

La Chronique de Réginon évoque longuement le premier affrontement entre Pascweten et Gurvant dans les environs de Rennes :

Pascweten, bien qu’ayant les effectifs les plus considérables, loue néanmoins à prix d’argent le renfort de Normands, les incorpore à son armée pour augmenter ses moyens et sans retard pour attaquer son rival. Les guerriers de Gurwant, voyant que les ressources du royaume allaient à Pascweten, se mirent à l’abandonner au point qu’il en restait un millier à peine dans sa formation, et ceux-là même, afin qu’il se retirât et esquivât un péril mortel, commencèrent de lui faire valoir qu’ils ne pouvaient avec une troupe réduite, résister à une multitude considérable : "loin de moi, mes excellents compagnons d’armes, que je fasse aujourd’hui ce que je n’ai jamais fait, c’est à dire fuir en tournant le dos à mes ennemis et livrer à l’infamie la gloire de mon nom. Mieux vaut mourir noblement que conserver une vie ignominieuse, et il ne faut pas douter de la victoire. Avec nos ennemis, éprouvons le pouvoir de la fortune ; en effet, le salut n’est pas dans le nombre, mais plutôt en Dieu. Ses compagnons étant enhardis par de telles exhortations, il se rue sur ses adversaires au nombre de trente mille, dit-on ; le vacarme s’élève vers le ciel, on en vient aux mains avec des prodiges de vaillance. Gurwant avec les siens fait brèche dans les rangs serrés de l’ennemi, et de même que l’herbe des prés à la fenaison tombe sous le tranchant de la faux et que les plus opulentes moissons se couchent sous le souffle de la tempête, ainsi frappe-t-il du fer, abattant tout sur son passage. Rarement dans ce royaume, dans aucune bataille fut-il versé tant de sang. Pascweten, voyant les siens immolés comme du bétail, s’enfuit avec une petite troupe que le glaive n’avait pas encore anéantie. Par ailleurs, les Normands, qui avaient été appelés à l’aide, ayant pénétré dans le monastère du saint Évêque Melaine, s’y barricadent suivant leur habitude ; la nuit suivante, ils disparaissent en fuyant et retournent à leurs bateaux. La bataille se déroula effectivement dans la campagne avoisinant la ville de Rennes.Chédeville, André ; Guillotel Hubert (1984). op. cit., p.354-355

Dom Lobineau — Lobineau, Dom Gui-Alexis (1707). op. cit. p.67 (Voir en ligne) — puis La Borderie — La Borderie, Arthur le Moyne de (1905). op. cit., vol. 2, p.321 (Voir en ligne) — reprennent presque intégralement les Chroniques de Réginon.

La seconde bataille

La défaite de Pascweten dans les environs de Rennes n’a pas scellé le sort de la Bretagne. À peine remis de sa déconvenue, le comte de Vannes défie à nouveau Gurvant par les armes. Les Chroniques de Réginon relatent ce second affrontement :

Et l’invincible courage ne lui fit pas moins défaut dans la mort que sous les armes. Finalement, après avoir remporté la victoire, frappé par la maladie, il se trouve à toute extrémité, et comme Pascweten s’était rendu compte de son état, ayant rétabli ses forces, il se prépare à attaquer les partisans de Gurwant. Ceux-ci, terrorisés par la crainte, fuient en foule vers leur chef et en larmes lui révèlent les menaces de Pascweten, demandant conseil contre un péril imminent. Mais il les exhorte à marcher avec audace à la rencontre de l’ennemi en arborant son étendard, et il leur promet la victoire. Comme ceux-ci répondaient que sans sa présence ils n’oseraient se mesurer à leurs adversaires, reprenant son courage qui déjà s’était presque envolé avec les forces corporelles, étant donné qu’il ne pouvait se déplacer ni à pied ni à cheval, il ordonne de se faire porter sur une litière et d’être placé en face des rangs ennemis, participant ainsi aux péripéties de la lutte. Ses soldats ayant agi suivant ses ordres, bientôt les ennemis sont mis en fuite. La victoire acquise, comme ils voulaient le porter de nouveau dans sa demeure, il rendit entre les mains de ses soldats cette âme qui tout au plus vacillait dans sa poitrine. Dans les jours suivants, Pascweten lui-même mourut.

Selon André Chédeville et Hubert Guillotel, le style inhabituel de cet extrait des Chroniques de Réginon dénote un autre auteur que le moine de l’abbaye de Prüm. Réginon aurait intégré des passages empruntés à des Annales composées à Angers :

L’utilisation du présent, le discours attribué au chef breton témoignent chez son auteur d’une maitrise des historiens latins classiques comme Tite-Live.[...] Pareil soucis d’exalter le rôle de Gurwant dans la lutte contre les Normands, par opposition à Pascweten qui n’hésitait pas à s’allier à eux, ne s’explique que d’un voisin du regnum breton, dont le pays avait aussi souffert des incursions scandinaves.Chédeville, André ; Guillotel Hubert (1984). op. cit., p.356

Selon Dom Morice, Pascweten attend que Gurvant soit malade pour l’attaquer, renforçant le mauvais rôle dans lequel le comte de Vannes est cantonné :

La mort de Prostlon n’empescha pas le peuple et les Grands de favoriser Pasquiten contre Gurvand [...] Avec toute la faveur du peuple & des Grands, Pasquiten n’osa plus attaquer Gurvand , pendant qu’il le vit en estat de marcher à la teste de ses troupes ; mais dès qu il le vit retenu au lit par une grande maladie, il rassembla de nouvelles forces et se jetta sur les terres de son concurrent.Lobineau, Dom Gui-Alexis (1707). op. cit., vol. 1, p.68 (Voir en ligne)

Dom Morice indique que cette bataille s’est passée en l’an 877. André Chédeville et Hubert Guillotel sont plus circonspects sur la datation de cet affrontement. Les Chroniques de Réginon sont coutumières d’une chronologie fantaisiste. Il faut selon eux placer les deux combats qui opposèrent Pascweten à Gurvant dans les premiers mois de l’année 876, ce que confirme la charte de Redon du 12 juin 878 (n°235) où apparait Alain le Grand, le successeur de Pascweten.— Chédeville, André ; Guillotel Hubert (1984). op. cit., p.356 —

Les sources médiévales ne donnent aucune précision géographique permettant de situer le lieu de la bataille. La Borderie ne propose pas non plus de localisation.— La Borderie, Arthur le Moyne de (1905). op. cit., vol. 2, p.322 (Voir en ligne) — Une « tradition » mentionnée par le marquis de Busnel, famille noble de la région de Tréhorenteuc, à Félix Bellamy en 1896, associe cette bataille à la vallée et les bois de Gurvant, ainsi que les tombelles de Gurvant, non loin du Val sans Retour.

La figure héroïque de Gurvant

Le personnage historique de Gurvant est décrit, dès le 9e siècle dans les Chroniques de Réginon, comme une figure idéale du guerrier breton. Bertrand d’Argentré, contemporain de la première parution française de ces chroniques en 1566, le compare à un héros de l’Iliade :

Si l’histoire de ce vaillant & généreux cœur eust rencontré un esprit qui eust recueilly ce fait & dignement mis par escrit, il estoit digne d’estre mis & comparé avec un Epaminondas 1,& autres semblables, tant renommez entre les Grecs pour leur proùesses : mais c’est merveille que cette nation a toujours mieux fait que dit, & que encore il faille recueillir cette héroïque valeur de l’Histoire estrangere, qui en a tenu plus fidelle registre, que ceux du païs de sa nation, & l’a fallu reprendre des Allemagnes, pour n’avoir esté escrite des nostres.Argentré, Bertrand d’ (1582). op. cit., p.127 (Voir en ligne)

Au début du 19e siècle, les exploits de Gurvant sont redécouverts par la génération d’historiens qui s’attache à écrire une nouvelle histoire de France. Parmi eux, Henri Martin (1810-1883), est l’auteur d’une monumentale Histoire de France en dix-neuf volumes dans laquelle il remplace les phases principales de l’histoire de France, notamment les dynasties, par les figures héroïques de Vercingétorix ou Jeanne d’Arc. L’historien, qui se fonde davantage sur les mythes que sur les preuves historiques, s’intéresse à la figure de Gurvant :

Ce Gurwant était un homme héroïque : le désir de venger le meurtre de son beau-père Hérispoé l’avait seul poussé à la révolte contre Salomon. Il faut voir, dans les Annales de Metz, le récit de son défi au roi de mer Hasting, et celui de ses combats contre Pasqwiten. Pasqwiten avait pour lui la plupart des Bretons : non content de sa supériorité numérique, il appelle les Normands à son aide ; Gurwant se précipite avec une poignée de soldats sur cette multitude d’ennemis, et, s’il en faut croire les Annales de Metz, défait trente mille hommes avec mille. Peu après sa victoire, il tombe malade ; Pasqwiten reprend courage et renouvelle l’attaque ; les guerriers de Gurwant s’assemblent autour de son lit d’agonie, pleurant et s’écriant qu’ils n’osent combattre sans l’avoir à leur tête ; il ressaisit son âme presque échappée de son corps, et, ne pouvant aller ni à pied ni à cheval, se fait porter dans son lit devant le front de bataille. On en vient aux mains, on renverse les bataillons de Pasqwiten... On veut reporter Gurwant en triomphe ; il était mort : son âme était partie à l’instant où l’ennemi avait pris la fuite... On croit lire les romances du Cid ou le poëme arabe d’Antar, dont le magnifique dénoûement ressemble tant à la fin du guerrier breton. On sent naître, au sein de l’histoire, les types des héros semi-fabuleux de la Table Ronde. MARTIN, Henri, Histoire de France depuis les temps les plus reculés jusqu’en 1789, Vol. 2, Seconde édition, Paris, Furne et Cie, libraires-éditeurs, 1844, Voir en ligne. page 622

Mais c’est le grand historien breton La Borderie, qui dans son Histoire de Bretagne, trouve en Gurvant la figure idéale du guerrier breton :

Gurvant est un héros de l’Iliade et de l’Edda ; dans cette fin du IXe siècle où l’ombre montante semble menacer de couvrir, de voiler la gloire de la Bretagne, cette grande figure illumine le ciel breton d’un éclat splendide. Il vaut Roland et Achille, même il vaut mieux, car il n’a rien à faire avec la légende, c’est un héros de l’histoire authentique. La Borderie, Arthur le Moyne de (1905). op. cit., vol. 2, p.323 (Voir en ligne)

Gurvant est ainsi devenu un héros breton au service d’une Bretagne éternelle. Le dramaturge Tanguy Malmanche (1875-1953) est l’auteur de la pièce de théâtre Gurvan, le Chevalier Étranger, écrite en breton sous le titre de Gurvan, ar marc’hek estranjour dans laquelle il fait revivre sur scène le personnage. Ce « mystère en trois journées et une éternité » est imprimé par l’auteur lui-même, en cinquante exemplaires, du 7 septembre 1922 au 5 janvier 1923.


Bibliographie

ANONYME, Annales de Saint-Bertin - Annales de Metz (869-893), Oeuvre numérisée par Marc Szwajcer, Philippe Remacle et al., 1824 (Guizot), (« Mémoires relatifs à l’histoire de France (Guizot) »), Voir en ligne.

ARGENTRÉ, Bertrand d’, L’Histoire de Bretagne, des roys, ducs, comtes, et princes d’icelle, Rééd. 1668, Rennes, Jean Vatar et Julien Ferré, 1582, Voir en ligne.

BOUQUET, Dom Martin, Recueil des historiens des Gaules et de la France, Vol. 7, Nouv. éd. publ. sous la dir. de M. Léopold Delisle,.., Paris, Imprimerie royale, 1840, Voir en ligne.

CHÉDEVILLE, André et GUILLOTEL, Hubert, La Bretagne des saints et des rois Ve-Xe siècle, Rennes, Editions Ouest-France, 1984.

COURSON, Aurélien de, Cartulaire de l’abbaye de Redon en Bretagne [832-1124], Paris, Imprimerie impériale, 1863, Voir en ligne.

GIOT, Pierre-Roland, GUIGON, Philippe et MERDRIGNAC, Bernard, Les premiers bretons d’Armorique, Rennes, Presses Universitaires de Rennes, 2003.

LA BORDERIE, Arthur le Moyne de, Histoire de Bretagne : de l’année 753 à l’année 995, Vol. 2, Rennes, Plihon & Hervé, 1893, Voir en ligne.

LOBINEAU, Dom Guy-Alexis, Histoire de Bretagne : composée sur les titres & les auteurs originaux, Vol. 1, Paris, Chez la veuve François Muguet, 1707, Voir en ligne.

MARTIN, Henri, Histoire de France depuis les temps les plus reculés jusqu’en 1789, Vol. 2, Seconde édition, Paris, Furne et Cie, libraires-éditeurs, 1844, Voir en ligne.

MORICE, Dom Pierre-Hyacinthe, Histoire ecclésiastique et civile de Bretagne, Vol. 1, Paris, Delaguette, 1750, Voir en ligne.

RÉGINON DE PRÜM, Chroniques de Réginon, 1853, Petit-Montrouge, J.-P. Migne, 0900-00-00 900, Voir en ligne.


↑ 1 • Homme d’État et général thébain