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Le château de Sainte-Onenne

Une villa gallo-romaine à Tréhorenteuc

Selon une tradition locale, sainte Onenne se serait établie en lisière de Tréhorenteuc au 7e siècle, au lieu-dit « les Mazeries », appelé aussi « château de Sainte-Onenne ».

Sainte Onenne est la patronne secondaire de Tréhorenteuc. C’est Eutrope, évêque de Saintes (Charente-Maritime), qui est d’après la tradition locale le premier saint de la paroisse. Considérée comme une des sœurs du roi Judicaël, Onenne aurait eu une existence historique à la fin du 6e ou au début du 7e siècle. Son culte n’est attesté que dans la seule paroisse de Tréhorenteuc où l’église et une fontaine lui sont dédiées. Onenne possédait aussi son tombeau dans l’église, trois statues ainsi qu’une bannière portée lors de processions à la fontaine.

La légende du château de Sainte-Onenne

La plus ancienne version de la légende chrétienne de sainte Onenne est tirée d’une transcription d’un manuscrit du 18e siècle effectuée par l’abbé Piéderrière, recteur de Saint Léry. Ces documents, introuvables aujourd’hui, ont été communiqués par l’abbé à Sigismond Ropartz. —  ROPARTZ, Sigismond, « Pèlerinage archéologique au tombeau de sainte Onenne », Revue de Bretagne et de Vendée, Vol. 10 / deuxième semestre, 1861, Voir en ligne. pages 196-219 —.

Cette légende locale présente la fille du roi Judhual, âgée de dix ans, quittant à l’insu de ses parents le château royal de Gaël. Afin d’assurer son salut, elle échange ses habits de princesse contre ceux d’une pauvresse. Arrivée à quelques pas du bourg de Tréhorenteuc, elle voit une fontaine et s’installe dans des ruines à proximité.

Sur cette légende est venue se greffer une tradition locale selon laquelle les ruines où la jeune princesse s’est établie portent le nom de château de Sainte-Onenne. Les vestiges de ce château seraient situés non loin de la fontaine Sainte-Onenne, dans un champ dominant appelé les Mazeries, partiellement cerné d’un chemin creux exceptionnellement large.

La première mention des ruines du château de Sainte-Onenne apparaît en 1843 :

Au nord de l’église, nous dit M. l’abbé Oresve, à un demi-kilomètre environ, sont, sur la pente d’un coteau, les ruines d’un vieux château. Beaucoup de briques à crochet et d’une grande dimension gisent ça et là sur le sol. Ces briques cependant ne sont pas romaines. Le château qu’elles aidèrent à construire appartint à Onenna. fille de Hoël III et de Pritelle, fille d’Ausoch. A cent pas de cet endroit est une fontaine creusée en long, surmontée d’une croix de granite, et à laquelle on va en pèlerinage pour invoquer sainte Onenna. OGÉE, Jean-Baptiste, Dictionnaire historique et géographique de la province de Bretagne, dédié à la nation bretonne. R-Z, Vol. 4, Nantes, Vatar, 1780, Voir en ligne. page 930

En 1861, Sigismond Ropartz évoque à son tour ces ruines :

Dans un champ à mi-coteau, aspecté au midi, et après lequel commencent immédiatement la montagne aride et la lande, la terre est toute jonchée de briques brisées, et à chaque labour, le soc en fait sortir de nouvelles du sol où elles sont enfoncées. Tout le monde vous dira que c’est là l’emplacement de la maison de sainte Onenne. Le plus superficiel examen de ces briques suffirait pour convaincre un écolier en archéologie de leur origine romaine ou gallo-romaine. Ropartz, Sigismond (1861). op. cit., p. 212 (Voir en ligne)

Les fouilles archéologiques de l’abbé Le Claire

Intrigué par ces traces d’occupation antique, l’abbé Le Claire y effectue des fouilles par intervalles, du 8 février au 18 avril 1927. L’archéologue entreprend deux sondages.

Une chambre à Hypocauste

Le premier sondage lui permet de découvrir les substructions d’une chambre à hypocauste d’époque gallo-romaine. À l’issue des fouilles, il prévient le président de la Société Polymathique du Morbihan, Louis Marsille, qui se rend sur les lieux le 27 avril de la même année et publie un rapport sur l’intérêt du site.

Il y a à Tréhorenteuc, dans votre champ des "Masseries", les vestiges d’un établissement gallo-romain considérable comprenant, sinon plusieurs groupes de constructions, du moins un bâtiment très important. Vous avez dégagé, à une extrémité du bâtiment, une pièce complète dont le détail de construction indique la destination. C’est vraisemblablement le balneum de la villa. LE CLAIRE, abbé Jacques-Marie, « Au pays de Tréhorenteuc : découverte de ruines gallo-romaines et chrétiennes », Bulletin Archéologique de l’Association Bretonne, Vol. 39, 1927, p. 61-73, Voir en ligne. page 62

De nombreuses dalles d’une trentaine de centimètres de côté sont retrouvées parmi les débris de construction. Elles proviennent d’un réseau de conduites d’air qui servait à chauffer les différentes pièces de la villa. L’air était chauffé dans une pièce spécialement affectée à cet usage : l’hypocauste. Ce système de chauffage par le sol était uniquement réservé aux villae de taille importante.

Une fonderie

Le deuxième sondage est pratiqué par l’abbé Le Claire à une vingtaine de mètres de la chambre à hypocauste. L’archéologue met au jour une autre chambre délimitée par un massif de blocage aux angles duquel se trouvent de grosses pierres de taille. L’abbé y découvre plusieurs objets dont il fait don au Musée de la Société Polymathique du Morbihan :

  • Une hache en pierre polie en jadéite verte écornée au talon.
  • Des fragments d’un bol hémisphérique en terre noire lustrée, orné en creux.
  • Des fragments du col d’une amphore en terre rouge ornée sous l’orifice.
  • Des métaux : scories de fer hémisphériques, lame épaisse de bronze, morceaux de plombs de verre, pierres gravées.

Louis Marsille ne donne pas d’interprétation concernant l’usage de la pièce, mais l’abbé Le Claire, qui l’a vue dans son ensemble, écrit :

[...] elle parut être un établissement métallurgique. On a même vu dans cette plate-forme l’endroit de la chaudière qui reposait sur les trois grosses pierres et laissait couler la fonte ou autres métaux en fusion par un canal qui borde le massif et conduit à une pièce inférieure où l’on a trouvé des scories de fonte.
Nous le croyons, nous aussi, à cause du nom que porte ce champ (Masseries - Lieu où l’on coule la fonte) et des objets qu’on y a trouvés.Le Claire abbé (1927). op.cit., p.66 (Voir en ligne)

Les vestiges du château de Sainte-Onenne

En plus d’être un site archéologique gallo-romain, l’abbé Le Claire pense qu’il s’agit très probablement des ruines véritables de l’ermitage d’Onenne :

Mais tout le monde croit et assure que la Bienheureuse construisit son ermitage avec les débris de construction romaine ou même qu’elle n’eut qu’à s’installer dans les ruines d’une villa abandonnée ou trois quarts détruite. Là aurait demeuré un riche propriétaire Armoricain ou une colonie romaine s’y serait installée à une époque inconnue. [...]
C’est pour perpétuer son souvenir, marquer et rappeler à ceux qui pourraient l’oublier le lieu très probable de son ermitage et de sa mort que nous avons fait placer, le 18 avril dernier [1927], une inscription ainsi conçue : ICI FUT LE CHÂTEAU DE SAINTE ONENNE PRINCESSE DE BRETAGNE VIIe SIÈCLE.
Le Claire, abbé Jacques-Marie (1927). op. cit., p. 69-70 (Voir en ligne)

L’abbé Gillard nous renseigne sur la postérité de l’inscription :

La Société Polymathique de Vannes, intéressée à en faire valoir le souvenir historique, est venue y apposer une plaque de marbre. Mais huit jours plus tard, cette plaque était attachée à la queue d’un chien et traînait lamentablement dans le bourg de Tréhorenteuc. GILLARD, abbé Henri, Le recteur de Tréhorenteuc : Tréhorenteuc-Comper-Paimpont, Josselin, abbé Roussel, 1955. [page 27]

Les Mazeries : découvertes et hypothèses

Deux hypothèses étymologiques

Deux interprétations étymologiques du micro-toponyme Mazeries peuvent être faites :

  • Les Mazeries se rapprochent de l’appellation dérivée du bas-latin mazerius, pouvant être traduit par « forges ». Cette lecture va dans le sens de l’interprétation de l’abbé Le Claire.
  • Le cadastre de 1823 indique aussi le micro-toponyme de Mezereüs, prononcé Mazerins par les riverains. Il pourrait découler de Mazière, proche de Mezière, qui proviendrait du latin Maceriae, dont la signification serait « ruines » ou « fortifications ».

La statue des Mazeries

Vers 1874, l’abbé Brouyssel découvre aux Mazeries une grande statue représentant un nu féminin. Mathurin Petremoul, ancien fermier du champ des Mazeries, transmet l’information en 1927 à l’abbé Le Claire. Ce dernier en déduit qu’il s’agit d’une statue de Vénus d’époque gallo-romaine. Malgré les recherches de l’abbé, la statue reste introuvable.— Le Claire abbé (1927). op. cit., p. 66-67 (Voir en ligne) —

Les Mazeries et l’archéologie contemporaine

Une étude des environs immédiats des Mazeries a montré des traces d’occupation pouvant être reliées à l’économie de la villa gallo-romaine :

L’observateur pourra distinguer, dans la végétation environnante, ce qui peut être interprété comme étant les traces d’un domaine anciennement cultivé. En effet [...] l’on pourra reconnaitre, dans la lande bordant les champs de la Tenue , un ensemble de taches aux formes géométriques, plus où moins foncées, qui correspondent à un remaniement de la terre, à une exploitation de celle-ci, voire à l’existence dans le sol de vestiges tels que des talus empierrés[...] (com. pers. Guy Larcher). HUMMEL, Stéphane, Inventaire du patrimoine naturel, archéologique et architectural du val sans retour, commune de Paimpont (35), Mémoire de Maîtrise MST AMVDR, Université de Rennes 1, 1990. [page 74]

Les découvertes de la villa gallo-romaine des Mazeries sont à mettre en lien avec les données collectées par la prospection archéologique aérienne effectuée par Maurice Gautier dans la région de Mauron :

Depuis 1989, la région fait l’objet de prospections aériennes systématiques. Elles révèlent peu à peu l’extraordinaire densité de l’occupation ancienne du sol, notamment aux époques gauloise et gallo-romaine et mettent définitivement à mal le mythe de la grande forêt centrale quasi-impénétrable, chère aux érudits et celtisants du 19e siècle. Là, comme ailleurs, les investigations récentes montrent une région largement humanisée à l’aube de l’histoire… du moins autour du massif forestier actuel. GAUTIER, Maurice, « Géographie antique de Brocéliande », in Topoguide FFRandonnée ; Brocéliande à pied, Paris, FFRP, 2003, p. 22-23. [pages 22-23]

La version de l’abbé Gillard

L’abbé Gillard s’est servi du château de Sainte-Onenne pour établir un pont entre la légende locale et le Graal. Il assimile le château de la Roche, mentionné dans le Lancelot-Graal, à celui d’Onenne, situant ainsi les deux épisodes à Tréhorenteuc :

Le château de sainte Onenne n’existe plus, mais ce n’est pas une légende. [...] Les Romans de la Table Ronde donnent à ce château un nom qu’il a aussi porté : celui de château de la Roche. Ils racontent que Joseph d’Arimathie, près de la forêt de Brocéliande, rencontra le propriétaire de l’endroit, un Sarrazin (!) qui l’invita à l’accompagner chez lui [...] GILLARD, abbé Henri, « Le château de sainte Onenne », in Guide de Tréhorenteuc, 1943.

Le château de saint Bouquet

Une tradition locale, collectée au 19e siècle, associe le château d’Onenne à celui d’un saint célébré par les seuls habitants de Tréhorenteuc, saint Bouquet :

Près les ruines de son château, se trouvent d’autres ruines qui, d’après la tradition locale, seraient les ruines du château de saint Bouquet. On dit, à Tréhoranteuc que de son château saint Bouquet pouvait, tous les matins, saluer sainte Onène qui était, pour lui un grand sujet d’édification. Saint Bouquet guérit les morsures faites par les chiens enragés 1. HERPIN, Eugène, « Coutumes et traditions du pays de Ploërmel », Revue des traditions populaires, Vol. 14 / 4, 1899, p. 236-238, Voir en ligne. pages 238

L’absence de toute autre référence à saint Bouquet rend difficile l’interprétation de cette tradition locale. Le seul lien, bien ténu, entre Onenne et un bouquet, se rapporte aux bouquets de fleurs que Onenne cueillait chaque jour pour fleurir la statue de la vierge.


Bibliographie

GAUTIER, Maurice, « Géographie antique de Brocéliande », in Topoguide FFRandonnée ; Brocéliande à pied, Paris, FFRP, 2003, p. 22-23.

GILLARD, abbé Henri, « Le château de sainte Onenne », in Guide de Tréhorenteuc, 1943.

GILLARD, abbé Henri, Le recteur de Tréhorenteuc : Tréhorenteuc-Comper-Paimpont, Josselin, abbé Roussel, 1955.

HERPIN, Eugène, « Coutumes et traditions du pays de Ploërmel », Revue des traditions populaires, Vol. 14 / 4, 1899, p. 236-238, Voir en ligne.

HUMMEL, Stéphane, Inventaire du patrimoine naturel, archéologique et architectural du val sans retour, commune de Paimpont (35), Mémoire de Maîtrise MST AMVDR, Université de Rennes 1, 1990.

LE CLAIRE, abbé Jacques-Marie, « Au pays de Tréhorenteuc : découverte de ruines gallo-romaines et chrétiennes », Bulletin Archéologique de l’Association Bretonne, Vol. 39, 1927, p. 61-73, Voir en ligne.

OGÉE, Jean-Baptiste, Dictionnaire historique et géographique de la province de Bretagne, dédié à la nation bretonne. R-Z, Vol. 4, Nantes, Vatar, 1780, Voir en ligne.

ORAIN, Adolphe, « La couronne d’Hoël III », La Semaine des enfants, Vol. 22 / 1105, 1870, p. 70-71 ; 79, Voir en ligne.

ROPARTZ, Sigismond, « Pèlerinage archéologique au tombeau de sainte Onenne », Revue de Bretagne et de Vendée, Vol. 10 / deuxième semestre, 1861, Voir en ligne.


↑ 1 • On retrouve un lien entre Onenne et la rage dans l’introduction de la première version de La couronne d’Hoël III, une seconde légende collectée par Adolphe Orain dans la région de Tréhorenteuc :

Sa statue, qui est dans la petite église de cette commune, représente la sainte mourant de la rage. ORAIN, Adolphe, « La couronne d’Hoël III », La Semaine des enfants, Vol. 22 / 1105, 1870, p. 70-71 ; 79, Voir en ligne. pages 70-73