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1979

Les coquilles d’oeufs

Un conte de Patrick Lebrun

Les coquilles d’oeufs est un conte dans lequel un enfant de Saint-Brieuc-de-Mauron est remplacé par un enfant de fée.

Un conte de Patrick Lebrun

Les coquilles d’oeufs est un conte collecté en 1979 à Saint-Brieuc-de-Mauron par Patrick Lebrun auprès d’Eugène Grasland dit « Sous-Off ». Patrick Lebrun en a donné une version en gallo en 1982 sur un disque de contes et de musiques traditionnelles de Brocéliande.

Il existe de très nombreuses variantes de ce conte où une fée substitue son enfant à celui d’humain. Le procédé pour récupérer l’enfant est toujours le même : mettre des coquilles d’œuf remplies d’eau à bouillir dans le foyer. Cet enfant passe souvent pour être un sorcier, du fait sans doute de l’initiation qu’il aurait reçue pendant son séjour chez les fées.

LEBRUN, Patrick, BARON, Jean, MOISSELIN, Philippe, [et al.], « Contes et musiques de Brocéliande », Mauron, 1982.

Une adaptation des « coquilles d’œufs » du gallo au françaisa été publiée en 1999 dans un recueil de contes populaires de Brocéliande.—  CARREFOUR DE TRÉCÉLIEN, Contes et légendes de Brocéliande, Terre de Brume, 1999. [pages 96-99] —

Le récit intégral des « coquilles d’oeufs »

Pas loin de chez nous, il y a une butte qu’on appelle la butte de Gargantua, et pas bien loin de là, se trouve un village où vivait autrefois une famille qui avait trois ou quatre petits « coniaus » qui trainaient dans la cour. Un jour, un nouvel enfant est arrivé, qui faisait envie à tout le monde. Toutes les bonnes-femmes du coin venaient voir la mère et admirer l’enfant, costaud, qui mangeait comme deux et qui profitait bien, il faisait envie à toutes les mères de la région.

Un jour, sans savoir ni pour qui ni pour quoi, il mangeait toujours autant, mais il se mit à dépérir à vue d’œil. Ses parents firent venir tous les médecins de la Trinité, de Mauron, de Ploërmel, mais pas un ne pouvait le guérir. Personne ne savait ce qu’il avait ! ...

Pas très loin de ce village, il y avait une vieille femme qui passait pour être à moitié sorcière. Elle vint voir l’enfant, et dit à la mère :

— Votre petit, moi je sais bien ce qu’il a, c’est le gosse d’une fée. Une fée a pris votre enfant et mit le sien à sa place ! Si vous voulez le retrouver, dite à votre mari d’aller chercher des œufs dans le poulailler.

Ils exécutèrent les recommandations de la vieille femme : le bonhomme prit un panier et s’en alla chercher une demi-douzaine d’œufs dans le poulailler. Revenu à la maison, il cassa les œufs par la moitié, mit les jaunes de côté pour les manger le soir, posa les coquilles vides en rond dans le foyer de la cheminée, les remplit avec de l’eau et activa le feu.

Pendant ce temps-là, la mère prit l’enfant sur ses genoux devant la cheminée, et se mit à chanter.

— Site, site, mon ya ya, pour aller à Merdrignac ! Site, site mon ch’val gris pour aller jusqu’à Paris.

L’enfant ne s’endormait pas. Plus l’eau bouillait dans les coquilles d’œufs, plus la barbe et le poil tout blanc se mirent à pousser. À la fin, l’eau finit par passer par dessus bord, alors, le petit coniau se mit à parler :

— J’ai cent ans et encore cent ans, mais jamais de ma vie je n’ai vu de petits pots aussi bouillants.

— Je t’ai reconnu, tu es le gosse d’une fée ! Ah, tu vas voir ce qu’on en fait des gosses de fées par chez nous !

Elle le prit et le jeta dans le milieu du foyer. Mais les gosses de fées, c’est comme les livres de sorciers, ils ne brûlent pas, le petit coniau criait parce qu’il chauffait. Il braillait tellement que sa mère, la fée, l’entendit de la Butte à Gargantua, et se vit découverte. Elle ramena l’enfant à ses parents et reprit le sien.

Depuis ce jour-là, on n’a plus jamais vu de fée voler un enfant chez nous ; mais depuis ce jour-là aussi,« il y a bien du monde qui a perdu la connaissance de certaines choses ! » ...

—  CARREFOUR DE TRÉCÉLIEN, Contes et légendes de Brocéliande, Terre de Brume, 1999. [pages 96-99] —

Éléments de comparaisons

« Les coquilles d’œufs » est un conte du type 0504-L’enfant échangé, Le changeling des fées. —  MATHIAS, Jean-Pierre, « Saint-Brieuc-de-Mauron », sans date, Voir en ligne. — Ce type de conte est présent dans le folklore de nombreux pays d’Europe. Le changeling ou changelin est le nom donné au leurre laissé par les fées, trolls, elfes (ou autres créatures du Petit peuple) à la place d’un nouveau-né qu’elles enlèvent.

Le thème de l’enfant changé par les fées se retrouve fréquemment dans le récit populaire et son déroulement est presque toujours identique : un enfant en bonne santé est échangé avec un nabot, un enfant de fée, qui se met à dépérir malgré un bon appétit. Les moyens pour démystifier la substitution varient suivant les versions (faire bouillir de l’eau dans un chaudron, des œufs, des pommes). Lorsque le subterfuge est découvert, le foliard 1 s’écrie presque toujours : « j’ai cent ans ».

CARREFOUR DE TRÉCÉLIEN, Contes et légendes de Brocéliande, Terre de Brume, 1999. [page 96]

Paul Sébillot a collecté un conte de ce type à Saint-Suliac où les jetins, petites créatures imaginaires du littoral de l’Ille-et-Vilaine ont remplacé les fées.

Ils [les jetins] se plaisaient aussi à enlever les enfants et à mettre à leur place de vilains petits êtres qui ne grandissaient pas, tétaient toujours et avaient une figure vieillotte. Une femme avait emporté son fils dans les champs ; les jetins le prirent et lui substituèrent un de leurs rejetons. Comme il ne grandissait pas, la femme alla consulter un de ses voisins qui lui conseilla de mettre une douzaine de coquilles d’œufs remplies d’eau à bouillir devant le feu. Quand le petit se réveilla, il s’écria : « j’ai quatre-vingt dix ans et je n’avais jamais vu tant de pots bouillants ».

SÉBILLOT, Paul, Légendes locales de la Haute-Bretagne. Le monde physique, Vol. 1, Nantes, Société des bibliophiles bretons, 1899. 2 vol., Voir en ligne.p.49

Une tradition populaire de Concoret pourrait être rapprochée de l’utilisation qui est faite des coquilles d’œufs dans ce conte.

À Concoret existe une croyance mettant en relation saint Laurent et les coquilles d’œufs. Si on jette des coquilles d’œufs dans le feu, cela donne des cloques aux enfants de la maisonnée. Ces cloques et d’autres maladies de peau pourraient être soignées en invoquant saint Laurent devant la croix du même nom, autrefois située en face de Comper, sur la patte d’oie des routes de Saint-Malon-sur-Mel et Muel. Saint Laurent aurait été brûlé sur un bûcher, peut-être fait de coquilles d’œufs, c’est pourquoi il est réputé « panser » le feu et les maladies de peau.

CARREFOUR DE TRÉCÉLIEN, Contes et légendes de Brocéliande, Terre de Brume, 1999. [page 96]

Claudine Glot a écrit un conte inspiré de cette tradition, intitulé Les petits pots bouillants.—  GLOT, Claudine et TANNEUX, Marie, Contes et légendes de Brocéliande, Ouest-France, 2002, 248 p. [pages 19-24] —


Bibliographie

CARREFOUR DE TRÉCÉLIEN, Contes et légendes de Brocéliande, Terre de Brume, 1999.

GLOT, Claudine et TANNEUX, Marie, Contes et légendes de Brocéliande, Ouest-France, 2002, 248 p.

LEBRUN, Patrick, BARON, Jean, MOISSELIN, Philippe, [et al.], « Contes et musiques de Brocéliande », Mauron, 1982.

MATHIAS, Jean-Pierre, « Saint-Brieuc-de-Mauron », sans date, Voir en ligne.

SÉBILLOT, Paul, Légendes locales de la Haute-Bretagne. Le monde physique, Vol. 1, Nantes, Société des bibliophiles bretons, 1899. 2 vol., Voir en ligne.


↑ 1 • Un foliard est le fils d’une fée.