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1857

L’homme emborné

Un conte collecté à Concoret

L’homme emborné est un conte populaire collecté à Concoret et publié par Ernest du Laurens de la Barre en 1857 dans Veillées de l’Armor.

Un conte de Ernest du Laurens de la Barre

L’homme emborné est un conte publié pour la première fois par Ernest du Laurens de la Barre, en 1857 dans Veillées de l’Armor.—  DU LAURENS DE LA BARRE, Ernest, Veillées de l’Armor, récits populaires de Bretons, Vannes, Caudéran, 1857. —

Du Laurens de la Barre en a donné une version au congrès de Vitré de l’Association bretonne, le 4 septembre 1876 1. Il y explique aux membres du congrès les conditions dans lesquelles il l’a collecté :

Le conte suivant n’est pas [...] un conte purement breton, débité en brezonnek et traduit de cet idiome pittoresque. L’Homme emborné m’a été raconté, il y a déjà longtemps, par un vieux sorcier de Konkoret, dans le Morbihan, à Konkoret même, ce vrai pays des vrais sorciers et sorcières. D’ailleurs, le nom l’atteste, puisque kored veut dire fées en breton. […] Quoi qu’il en soit, ce conte m’a été raconté dans un langage gallo, si je puis dire, dont je n’ai guère pu conserver que le sens exact, orné des traits principaux, empruntés à la verve rustique de mon barde. On remarquera que mon sorcier, dont l’humeur était souvent sombre, comme l’humeur d’un sorcier qui croit à son rôle se piquait parfois de faire de l’esprit. C’est là le trait caractéristique du conteur Gallo. Enfin, j’ai choisi ce conte, parce que, né sur la limite du Morbihan, il appartient aussi à l’Ille-et-Vilaine par la situation des lieux où va se passer notre drame villageois. DU LAURENS DE LA BARRE, Ernest, « L’homme emborné », Revue de Bretagne et de Vendée, Vol. 40, 1876, p. 285-294, Voir en ligne.

Du Laurens de la Barre le fera paraître une dernière fois en 1879 dans Les Fantômes Bretons.—  DU LAURENS DE LA BARRE, Ernest, Fantômes bretons, Paris, C. Dillet, 1879, Voir en ligne. —

Le récit de L’homme emborné

L’homme emborné raconte l’histoire de la malédiction qui s’est abattue sur Mathurin de Gaël le jour où il lui prit de déplacer la borne marquant la limite de son champ.

Il y avait une fois, entre Gaël et Mauron, un vieux journalier qui n’avait qu’un champ pour tout bien, et malheureusement, comme Mathurin était un peu licheur et paresseux, il trouvait son champ trop petit pour la soif qu’il avait, surtout en été. A côté du champ de Mathurin, il y avait un autre domaine, bien plus grand, et qui n’était séparé de l’autre que par une borne plantée entre deux sillons. Ce domaine appartenait à Jacques, un bon paysan de Saint-Léry, qui, ayant d’autres biens au soleil, ne venait pas tous les jours du côté de Gaël.

Le diable, qui sent que la tentation de Mathurin est grande, lui souffle alors de déplacer la borne séparant les deux propriétés afin d’agrandir son champ. Mais au moment où il veut planter la borne en terre, elle se colle à lui et il ne peut s’en défaire. Le lendemain, bien embêté, Mathurin décide de se rendre dans la forêt voisine pour demander à un saint ermite de le délier de ce mauvais sort. Après lui avoir fait avouer sa faute, l’ermite lui révèle comment il sera délivré :

[...] A présent, voyage, voyage sans cesse, et chaque fois que tu rencontreras quelqu’un dans la peine, tâche de faire une action agréable au Tout-Puissant ; et puis tu diras, en frappant trois fois ta poitrine de granit : « Pan, pan, pan, où la mettrai-je ? ... où la mettrai-je ? ... » Si l’on te répond : « Mets-la où tu l’as prise », alors tu seras délivré par la volonté de Celui qui guérit tous les maux et remet tout à sa place. Adieu.

Et voilà Mathurin reparti, cherchant en vain l’homme qui le délivrera de sa borne. Ce n’est qu’après plusieurs tentatives infructueuses qu’il rencontre Isaac Laquedem Ashuérus, le Juif Errant 2. Voilà dix ans que le maudit marche attendant qu’un chrétien lui offre de s’asseoir pour pouvoir s’arrêter. Quand Mathurin lui propose de s’asseoir sur sa poitrine, le Juif Errant, reconnaissant, lui demande ce qu’à son tour il peut faire pour l’aider.

— Merci, dit-il au paysan ; tenez, voilà mes cinq sous ; que puis-je encore pour vous ? Dites vite, car mes jambes frémissent ; il faut que je parte.
— Où la mettrai-je ? Où la mettrai-je ? fit Mathurin en découvrant sa borne.
— Il faut la mettre, mon fils, où vous l’avez prise.
— Oui ! soupira notre homme, désemborné tout à coup. Je respire ; merci, Dieu ! Me voilà libre !!

Il ne reste plus à Mathurin qu’à remettre la borne là où il l’avait prise pour que le conte trouve sa fin.

Autres versions de L’homme emborné

Cette histoire de borne déplacée par un envieux a été collectée dans plusieurs localités d’Ille-et-Vilaine :

  • Paul Sébillot a recueilli un témoignage qui s’en rapproche en Ercé-près-Liffré :

Il y avait une fois à la Bérouessinaie, en Ercé, un homme qui, pour agrandir son champ, avait déplacé une borne. Après sa mort, il fut obligé de la rapporter à l’endroit où il l’avait prise. Cette légende est altérée. Ordinairement, celui qui a déplacé une borne est obligé de venir toutes les nuits la porter, en répétant : « Où la mettrai- je ? » jusqu’à ce qu’un chrétien lui ait répondu : « Mets-la où tu l’as prise. » 3 SÉBILLOT, Paul, Traditions et superstitions de Haute-Bretagne, Vol. 1, Paris, J. Maisonneuve, 1882, Voir en ligne. page 246

  • Adolphe Orain a collecté une histoire similaire dans le pays de Pipriac.

Dans le pays de Pipriac où il existe de grands domaines, on voit souvent plusieurs personnes posséder un certain nombre de sillons dans le même champ. De simples bornes en pierres indiquent la part de chacun. Malheur à ceux qui seraient tentés de les arracher ou de les reculer par convoitise du bien d’autrui, car après leur mort, ils seront condamnés à venir les remettre en place. Hélas, ils ne se rappellent pas toujours l’endroit précis, et on les entend dans les nuits d’hiver qui s’écrient avec douleur : « Où les mettre ? Où les mettre ? » Il faut, pour délivrer ces pauvres âmes, que le voisin qui a été lésé, vienne lui-même indiquer le lieu où il veut que les bornes soient placées. ORAIN, Adolphe, De la vie à la mort : folklore de l’Ille-et-Vilaine, Vol. 1, Paris, J. Maisonneuve, 1897, Voir en ligne. pages 303-304

  • Le collectage d’Adolphe Orain a été confirmé par Joseph Glo à Albert Poulain :

    J’en ai ouï mention : ils déplaçaient les bornes de leur vivant et revenaient après leur mort les remettre... à Piperia [Pipriac] aussi bien qu’à Yipri [Guipry].

  • Le conteur Patrick Lebrun, originaire de Saint-Malon-sur-Mel (Ille-et-Vilaine) en a donné une version, illustrée par Hélène Roinel, publiée en 1993 sous le titre de L’emborné de St-Léry.—  ROINEL, Hélène, CALINDRE, Henri, HÉDÉ, Arsène, [et al.], Contes et Histoires du Pays Gallo, Le Ploërmelais, 1993. [pages 79-81] —
L'homme emborné
  • Vincent Morel a collecté dans les années 2000 une version enregistrée de ce conte localisée à Bovel (Ille-et-Vilaine) :

L’envieux déplace la borne de son vivant par ses propres moyens, mais après sa mort, il est condamné à la porter indéfiniment en demandant : « Où faut-i la mettre ? », jusqu’à ce qu’un passant le délivre en répondant : « Où tu l’a prise. »
MATHIAS, Jean-Pierre, Contes et légendes d’Ille-et-Vilaine, Paris, De Borée, 2012, 484 p. [page 171]


Bibliographie

DU LAURENS DE LA BARRE, Ernest, Veillées de l’Armor, récits populaires de Bretons, Vannes, Caudéran, 1857.

DU LAURENS DE LA BARRE, Ernest, « L’homme emborné », Revue de Bretagne et de Vendée, Vol. 40, 1876, p. 285-294, Voir en ligne.

DU LAURENS DE LA BARRE, Ernest, Fantômes bretons, Paris, C. Dillet, 1879, Voir en ligne.

MATHIAS, Jean-Pierre, Contes et légendes d’Ille-et-Vilaine, Paris, De Borée, 2012, 484 p.

ORAIN, Adolphe, De la vie à la mort : folklore de l’Ille-et-Vilaine, Vol. 1, Paris, J. Maisonneuve, 1897, Voir en ligne.

ROINEL, Hélène, CALINDRE, Henri, HÉDÉ, Arsène, [et al.], Contes et Histoires du Pays Gallo, Le Ploërmelais, 1993.

SÉBILLOT, Paul, Traditions et superstitions de Haute-Bretagne, Vol. 1, Paris, J. Maisonneuve, 1882, Voir en ligne.


↑ 1 • Du Laurens de la Barre avait lu, au Congrès breton de 1881, le Conte de Saint Quay et Les femmes curieuses, au milieu « des applaudissements et des rires non interrompus de l’auditoire ». Le compte-rendu de la séance en témoigne : « Nous n’avions pas ri d’aussi bon cœur depuis cette soirée de Vitré dont nos femmes et nos filles parlent encore : elles prétendent même que l’ombre de Mme de Sévigné, cachée dans un coin de la salle, riait avec elles, en écoutant l’histoire de L’Homme emborné, et en retrouvant dans vos récits quelque chose du naturel, du goût, de la légèreté, de l’esprit et du ton de bonne compagnie de ses Lettres inimitables. »

↑ 2 • Le Juif errant est un personnage légendaire dont les origines remontent à l’Europe médiévale. Il ne peut perdre la vie et erre de par le monde. Au 13e siècle, le personnage est assimilé au juif Cartaphilus. La légende devient populaire en Europe à partir du 16e siècle et le Juif errant reçoit le prénom d’Ahaswerus (ou Ahasvérus).

↑ 3 • (Cf. Fouquet, La Borne ; Du Laurens de la Barre, L’Homme emborné, etc.) La même légende se raconte en Normandie (cf. Amélie Bosquet, p. 261-264) ; en Berry (cf. Laisnel de la Salle, t. I, 119).