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1868

La Bûche d’or

Un conte collecté à Paimpont par Adolphe Orain

La Bûche d’or est un conte collecté à Paimpont par Adolphe Orain en 1868.

Un conte d’Adolphe Orain

La version de 1869

Ce conte est publié pour la première fois en 1869 dans La Semaine des enfants. Adolphe Orain l’introduit par un long préambule qui précise le cadre dans lequel il l’a collecté. Le narrateur y explique que sa bonne, originaire du village du Canée (commune de Paimpont), vante les talents des conteurs de Brocéliande. Ah ! monsieur, que c’est donc amusant ! Mais, si vous alliez dans mon pays, l’on vous dirait encore de bien plus belles histoires que ça. Intrigué par les dires de sa bonne, il se rend en forêt de Brocéliande en avril 1867.

Depuis longtemps je caressais le rêve d’aller errer à ma guise, à l’aventure, dans ces grands bois de Baignon, de Trécélien, de la Moute, des Noës-de-la-Source, afin de visiter la fontaine de Baranton, où l’enchanteur Merlin et la fée Viviane venaient se mirer, et la fontaine de Jouvence, dont l’eau a le privilège de rajeunir les gens. Au mois d’avril dernier, j’ai pu mettre mon projet à exécution. Je suis parti de Rennes un mardi à midi, avec un ancien forgeron des hauts fourneaux de Paimpont, actuellement aubergiste au village du Canée, et qui effectue chaque semaine, avec une petite voiture, le voyage de Rennes, pour faire le commerce des beurres et des œufs.

ORAIN, Adolphe, « La bûche d’or », La Semaine des enfants, Vol. 19 / 968-969, 1969, p. 223-224 ; 230-232, Voir en ligne.

Cet ancien forgeron, nommé Jean-Baptiste Peillon, le dépose au milieu de la nuit au Canée, où il est attendu chez les parents de sa bonne. Après s’être reposé, il propose au fils de ses hôtes, José, de le conduire à travers les méandres de la forêt, à la fontaine de Barenton, afin d’y être de très bonne heure le matin.

A cette demande, l’effroi se peignit aussitôt sur tous les visages, et la mère Jeanne, prenant la parole, me dit presque en tremblant : « Vous n’y songez pas, monsieur ; c’est pour rire, bien sûr, ou vous ignorez les rencontres que l’on peut faire la nuit dans les crezées de la forêt ! (carrefours de la forêt). — Complétement, répondis-je. — Vous n’avez jamais entendu parler de la mort du marquis de Trécélien ? — Jamais. — Ni de la rencontre faite par Rose Duchemin ? — Non plus. » Oh ! alors, la mère Jeanne me raconta des histoires affreuses, épouvantables, que je me donnerai bien garde de vous répéter. Comme elle voyait, à chacun de ses récits, un sourire d’incrédulité passer sur mes lèvres, elle s’animait davantage et renchérissait à qui mieux mieux. « Vous ne croyez peut-être pas davantage à l’histoire de la Bûche d’or ? »

ORAIN, Adolphe, « La bûche d’or », La Semaine des enfants, Vol. 19 / 968-969, 1969, p. 223-224 ; 230-232, Voir en ligne.

Il ne faut bien sûr pas prendre cette introduction à La Bûche d’or au pied de la lettre. Ce préambule littéraire a pour fonction d’introduire le conte. Cependant, les dires du narrateur semblent en grande partie véridiques et recouper la vie d’Adolphe Orain. L’auteur s’est en effet rendu en forêt de Brocéliande vers 1866-1867, date de parution de plusieurs contes et chansons collectés à Paimpont. L’existence de Jean-Baptiste Peillon, qui l’accompagne durant son voyage, est attestée par un acte de 1826 dans lequel il est dit exercer le métier de bûcheron à Paimpont 1. Jeanne est le prénom porté par une des conteuses, Jeanne Niobé, auprès de laquelle il a collecté le conte intitulé Sainte Onenna. Adolphe Orain écrit cependant dans une édition ultérieure de la Bûche d’or que c’est auprès de Marie Niobé, sa tante, qu’il a collecté le conte. Quant à José (en réalité Joseph) c’est le nom du fils unique de Marie qui a 22 ans en 1867.

Les versions de 1880 et 1901

En 1880, Adolphe Orain fait paraitre La Bûche d’or dans un livre dédié à son collectage en forêt de Paimpont. —  ORAIN, Adolphe, Une excursion dans la forêt de Paimpont : Le conte de la bûche d’or - La chanson des filles des Forges, Rennes, L. Caillot, 1880, 12 p. —

La Bûche d’or est à nouveau publié dans son second recueil de contes daté de 1901. —  ORAIN, Adolphe, Contes de l’Ille-et-Vilaine, Paris, J. Maisonneuve, 1901, Voir en ligne. — Le conte, expurgé de son long préambule, se conclut par des précisions sur le nom de la conteuse auprès de laquelle il l’a entendu : Conté par Marie Niobé, du village du Canée, commune de Paimpont

Adolphe Orain considère La Bûche d’or comme l’un des plus beaux contes qu’il ait collectés.

L’idée me vint d’aller, à mon tour, errer à l’aventure dans les grands bois de Brocéliande [...] J’y recueillis mes plus beaux contes : la Bûche d’or, la Fée aux trois dents, le Géant de la forêt.

ORAIN, Adolphe, « Les Traditionnistes de Bretagne », Revue de Bretagne, de Vendée et d’Anjou, Vol. 38, 1907, p. 145, Voir en ligne. Page 149

Le récit de La Bûche d’or

Trois frères, orphelins, vivaient ensemble dans une hutte faite de mottes de gazon et de branches entrelacées, au milieu de la forêt de Brocéliande. Ils n’avaient d’autres ressources que leur métier de charbonnier ; aussi travaillaient-ils jour et nuit pour subvenir aux besoins de leur existence.

Jean et Jacques proposèrent à François, leur frère cadet, âgé de treize ans, de rester à veiller sur la fouée afin qu’ils puissent se rendre à une noce au bourg de Paimpont. Fatigué par ses dernières journées de travail, François s’endormit et fit un rêve.

François fit un rêve : il était roi, croyait-il, et gardait les vaches, monté sur un grand cheval blanc. Ses richesses lui permettaient de manger de la galette et du lard à tous ses repas. Qui eût pu le voir endormi aurait lu sur sa figure le plaisir que lui causait ce songe enchanteur.

À son réveil, il n’était plus roi, la fouée était bel et bien éteinte et il ne voyait aucun moyen de la rallumer. C’est alors qu’il aperçut des flammes briller au-dessus des plus hauts arbres de la forêt. Il s’élança dans leur direction mais soudain s’arrêta.

Une sueur froide lui coulait sur le front en s’apercevant qu’il était à deux pas de la Crezée 2 de Trécelien près de la fontaine de Baranton hantée par les fées. Minuit sonna à l’église de Paimpont.

Des nymphes sortirent des fourrés et l’emmenèrent au milieu de la Crezée où se trouvait le dieu des chênes, assis devant un immense brasier. Ce dernier lui proposa de se servir dans le feu. François repartit avec un bûche enflammée et ralluma la fouée.

Le matin, alors qu’il nettoyait la fouée, il y trouva un lingot d’or. Il le cacha sous un hêtre et n’en dit mot à ses frères. Chaque jour il imaginait ce qu’il pourrait faire avec cet or s’il l’échangeait à Paris contre du bon argent sonnant et trébuchant.

Cependant, malgré sa bûche d’or, il était pauvre et ne pouvait effectuer ce voyage tant désiré. De longues années s’écoulèrent ainsi à économiser liard par liard, sou par sou, la somme qui lui était nécessaire.

Un jour, sans rien dire à personne, il quitta la forêt, se rendit en ville et échangea son lingot contre une énorme somme d’argent. Il entra dans le monde sous le nom du Marquis de Comper et devint vite célèbre et adulé de tous. Cependant, la forêt lui manquait.

Au milieu des fêtes les plus brillantes, François, le charbonnier, songeait aux grandes futaies de la forêt de Trécelien et aux champs de blé noir parfumés. Souvent il se disait : "Je pourrais là-bas, tout aussi bien qu’ici, m’amuser et recevoir mes amis."

Un jour, il revint en Bretagne et s’acheta un château aux environs de Plélan. Il mena la grande vie, et perdit ses derniers sous au jeu alors même que son château se consumait dans les flammes d’un incendie. Au matin, il ne lui restait plus rien de son immense fortune.

Quand il voulut rentrer auprès de ses frères, ces derniers reconnurent en lui le marquis, s’étonnèrent de son histoire et l’accueillirent comme s’il ne s’était rien passé. François était désespéré par le retour à son ancienne condition.

Allons ! se dit-il, du courage ! Tentons la fortune une dernière fois et, pour cela, allons rendre visite aux dieux de la forêt, dans la Crezée de Trécelien.

François, voulant abuser le dieu des chênes lui raconta la même histoire que la première fois. Le dieu lui proposa de retirer une autre bûche d’or du brasier devant lequel il se tenait.

Pâle, les yeux hagards, le pauvre diable se précipita vers le brasier, y introduisit sa pique et chercha à la retirer. Impossible ! Elle semblait retenue par une force invisible. Ses mains se contractèrent et semblèrent faire partie inhérente de l’instrument. Les flammes vinrent d’abord lécher la pique, puis les bras du malheureux qui, malgré ses cris de douleur, fut enlevé et dévoré par le feu.

Le matin, à l’aube, les danses cessèrent, les nymphes disparurent, les flammes s’éteignirent, le cadavre calciné de l’infortuné jeune homme resta seul dans la Crezée. Plus tard, ses cendres se couvrirent d’écorce, des rameaux poussèrent et, aujourd’hui l’on voit encore, à la même place, un vieux petit arbre rabougri, dont les branches piquent la terre, et que l’on nomme l’arbre au charbonnier.

Éléments de comparaisons

Le thème principal de « La Bûche d’or » - la métamorphose de charbons en or par des esprits des forêts - est un thème récurrent de contes et légendes allemandes et françaises collectés au 19e siècle.

Dans un conte de Bendorf, une jeune fille, après avoir essayé en vain d’allumer un feu pendant la nuit, emprunte à trois reprises des charbons incandescents à trois inconnus qui disparaissent sur le coup de minuit. Les charbons s’éteignent et le lendemain ce sont des lingots d’or [...] La même histoire est contée à Wiedenbruch en Westphalie où une servante, sans voir personne, reçoit la défense plus de trois fois de prendre des charbons merveilleux [...] D’après un conte recueilli à Halle, un tailleur et un orfèvre reçoivent d’un vieux kobold, qui leur a taillé les cheveux et la barbe, des charbons qui le lendemain sont devenus des lingots d’or.

BASSET, René, « Notes de lexicographie berbère », Journal asiatique, Vol. 7, 1886, p. 67, Voir en ligne. Page 81

Selon Olivier Eudes, le conte de La Bûche d’or aurait une origine allemande et proviendrait de cette dernière légende, celle des charbons d’or collectée pour la première fois par Friedrich Gottschalk en 1814 3. —  ORAIN, Adolphe et EUDES, Olivier, Trésor des contes du Pays gallo, Terres de Brume, 2000, 432 p., (« Bibliothèque celte »). [page 70] —

Le folkloriste et ami d’Adolphe Orain, Paul Sébillot, constate lui aussi la récurrence du thème de la métamorphose du charbon en or dans plusieurs légendes collectées en France.

Plusieurs légendes racontent que des esprits de la forêt pour secourir des personnes affligées ou pour être agréable à ceux qu’ils aiment, leur font présent de charbon ou de divers objets qui se changent en or.

SÉBILLOT, Paul, Le folklore de la France. Le ciel et la terre, Vol. 1, Paris, E. Guilmoto, 1904, Voir en ligne.Page 259

Paul Sébillot souligne notamment le parallèle entre « La Bûche d’or » et un conte de charbonnier collecté en Gascogne par Jean-François Bladé (1827-1900).—  BLADÉ, Jean-François, « Le fils du charbonnier », in Contes populaires de la Gascogne, Vol. 2, Paris, Maisonneuve frères et C. Leclerc, 1886, p. 291-293, Voir en ligne. —

Le thème du conte a aussi fait l’objet d’une adaptation par l’écrivain écossais Walter Scott (1771-1832).—  SCOTT, Walter, L’antiquaire, Vol. 1-2, Paris, Librairie de Charles Gosselin, 1833, Voir en ligne. Page 141 —

Réécritures et rééditions contemporaines

Le conte de La Bûche d’or a fait l’objet d’une réécriture en 1986 —  LARCHER, Guy, « Les charbonniers à Paimpont : contribution à l’histoire d’une commune », Le Châtenay - Journal de l’Association des Amis du Moulin du Châtenay, 1986, p. 64, Voir en ligne. —, ainsi qu’en 2002.—  GLOT, Claudine et TANNEUX, Marie, Contes et légendes de Brocéliande, Ouest-France, 2002, 248 p. —

La Bûche d’or a été réédité à plusieurs reprises, et notamment, en 1999 —  CARREFOUR DE TRÉCÉLIEN, Contes et légendes de Brocéliande, Terre de Brume, 1999. [pages 44-54] —, ainsi qu’en 2000.—  ORAIN, Adolphe et EUDES, Olivier, Trésor des contes du Pays gallo, Terres de Brume, 2000, 432 p., (« Bibliothèque celte »). [ pages 61-70] —


Bibliographie

BASSET, René, « Notes de lexicographie berbère », Journal asiatique, Vol. 7, 1886, p. 67, Voir en ligne.

BLADÉ, Jean-François, « Le fils du charbonnier », in Contes populaires de la Gascogne, Vol. 2, Paris, Maisonneuve frères et C. Leclerc, 1886, p. 291-293, Voir en ligne.

CARREFOUR DE TRÉCÉLIEN, Contes et légendes de Brocéliande, Terre de Brume, 1999.

GOTTSCHALK, Friedrich, « Die goldenen Koblen », in Sagen und Volksmärchen der Deutschen, Halle, 1814.

LARCHER, Guy, « Les charbonniers à Paimpont : contribution à l’histoire d’une commune », Le Châtenay - Journal de l’Association des Amis du Moulin du Châtenay, 1986, p. 64, Voir en ligne.

ORAIN, Adolphe, « La bûche d’or », La Semaine des enfants, Vol. 19 / 968-969, 1969, p. 223-224 ; 230-232, Voir en ligne.

ORAIN, Adolphe, Une excursion dans la forêt de Paimpont : Le conte de la bûche d’or - La chanson des filles des Forges, Rennes, L. Caillot, 1880, 12 p.

ORAIN, Adolphe, Glossaire patois du département d’Ille-et-Vilaine, suivi de chansons populaires avec musique, The Internet Archive, Paris, Maisonneuve frères et Ch. Leclerc éditeurs, 1886, Voir en ligne.

ORAIN, Adolphe, Contes de l’Ille-et-Vilaine, Paris, J. Maisonneuve, 1901, Voir en ligne.

ORAIN, Adolphe, « Les Traditionnistes de Bretagne », Revue de Bretagne, de Vendée et d’Anjou, Vol. 38, 1907, p. 145, Voir en ligne.

ORAIN, Adolphe et EUDES, Olivier, Trésor des contes du Pays gallo, Terres de Brume, 2000, 432 p., (« Bibliothèque celte »).

SCOTT, Walter, L’antiquaire, Vol. 1-2, Paris, Librairie de Charles Gosselin, 1833, Voir en ligne.

SÉBILLOT, Paul, Le folklore de la France. Le ciel et la terre, Vol. 1, Paris, E. Guilmoto, 1904, Voir en ligne.


↑ 1 • Acte d’incorporation de Peillon Jean Baptiste : 20 décembre 1826 Peillon Jean Baptiste Gille Jeanne Marie billet 104 Jean Baptiste bûcheron—  TIGIER, Hervé, Terroir de Paimpont, Lulu.com, 2016. —

↑ 2 • Crezée : clairière d’un bois, mot très usité dans la forêt de Paimpont et notamment au village du Canée où nous l’avons entendu. —  ORAIN, Adolphe, Glossaire patois du département d’Ille-et-Vilaine, suivi de chansons populaires avec musique, The Internet Archive, Paris, Maisonneuve frères et Ch. Leclerc éditeurs, 1886, Voir en ligne. page 26 —

↑ 3 •  GOTTSCHALK, Friedrich, « Die goldenen Koblen », in Sagen und Volksmärchen der Deutschen, Halle, 1814.