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1864

La fée de Brocéliande

Un conte d’Ernest du Laurens de la Barre

La Fée de Brocéliande est un conte publié par Ernest du Laurens de la Barre en 1864. Ce conte mêle un épisode de l’histoire de Bretagne, la guerre du roi Morvan contre Louis le Pieux en 818, à la topographie légendaire de la forêt de Paimpont-Brocéliande.

Un conte d’Ernest du Laurens de la Barre

La Fée de Brocéliande est un conte paru en 1864 dans la Revue de Bretagne et de Vendée. Ce conte fait partie des œuvres d’Ernest du Laurens de la Barre qui n’ont pas été collectées mais qui sont des créations inspirées de références littéraires, historiques et populaires.

Son imagination, tout en ne cessant de travailler d’après des traditions populaires, se serait donné plus large carrière dans le développement et le mode d’exposition des faits qu’il raconte. [...] Je ne saurais encourager l’auteur à persister dans le genre qu’il a essayé, qui n’est à vrai dire ni la légende populaire ni la nouvelle, - plus sec et moins orné que la nouvelle, moins naïf et plus chargé que la légende. KERJEAN, Louis de, « Chronique », Revue de Bretagne et de Vendée, Vol. 2, 1857, p. 304-319, Voir en ligne.

La Fée de Brocéliande est une création littéraire qui marie l’imaginaire de la forêt de Brocéliande à un épisode de l’histoire de Bretagne. On y retrouve les deux principales influences de Laurens de la Barre : le Foyer Breton d’Émile Souvestre et le Barzaz Breizh d’Hersart de la Villemarqué.

L’influence d’Émile Souvestre

En préambule de ce conte, Laurens de la Barre cite Émile Souvestre comme l’inspirateur de son intérêt pour la forêt de Brocéliande :

On connaît de renom l’antique et mystérieuse forêt de Brocéliande, aujourd’hui de Paimpont, si célèbre dans le roman de la Table Ronde. C’est là, nous dit M. Émile Souvestre, que se trouvaient le Val des faux amants, où restait prisonnier tout chevalier traître à sa dame ; la fontaine bouillante de Baranton, dont la margelle était une émeraude, et le bassin d’or, avec lequel se puisait l’eau qui amenait la tempête. Merlin y avait longtemps caché sa tendresse pour la fée Viviane et s’y trouvait encore, selon la tradition, « endormi d’un sommeil magique au pied d’un buisson d’aubépine. » C’est dans ce lieu, célèbre par les légendes, que nous allons errer quelques moments, au bruit du vent dans les vieux chênes, aux soupirs éteints, mais saisissables encore parfois, de la harpe de Viviane DU LAURENS DE LA BARRE, Ernest, « La fée de Brocéliande : légende bretonne », Revue de Bretagne et de Vendée, Vol. 16, 1864, p. 285-294, Voir en ligne.

Du Laurens de la Barre, comme Souvestre dans le Foyer Breton, ancre son conte dans la topographie légendaire de la forêt de Paimpont-Brocéliande. La majeure partie du récit a en effet pour cadre la fontaine de Barenton et le Val sans Retour. Pourtant, l’imaginaire arthurien n’apparait qu’à travers les évocations de la fée Viviane et de Merlin.

L’influence du Barzaz Breizh

Le cœur du récit de La fée de Brocéliande s’articule autour de la figure d’Énolé, l’écuyer du roi Morvan. L’histoire est censée se dérouler à l’époque de ce roi breton (750 ?-818 ?) en guerre contre Louis le Débonnaire (dit aussi Louis le Pieux), roi des Francs. Cet épisode de l’histoire de Bretagne réapparait au 19e siècle avec la parution en 1824 du poème (composé vers 826) du chroniqueur franc Ermold le Noir—  ERMOLDUS, Nigellus, Faits et gestes de Louis-le-Pieux, 1824 -Guizot François (éditeur), Paris, J.L.J. Brière, 0826-00-00 v. 826, Voir en ligne. —. Mais c’est avant tout au Barzaz Breizh qu’il doit sa célébrité. Les exploits guerriers de « Lez-Breizh » 1, surnom du roi Morvan, et de son écuyer ont été collectés et publiés par Hersart de la Villemarqué .—  HERSART DE LA VILLEMARQUÉ, Théodore, « Barzaz Breiz ». Chants populaires de la Bretagne, recueillis et publiés avec une traduction française, des éclaircissements, des notes et les mélodies originales, Paris, Charpentier, 1839. 2 vol. — Laurens de la Barre, ami et admirateur de La Villemarqué, s’est inspiré du ce poème épique breton pour écrire La Fée de Brocéliande.

Le récit de la fée de Brocéliande

Méliaw, seigneur de Paimpont, vivait retiré dans son château bâti à l’orée de la forêt. Sa fille unique, Marguerite, était belle et pieuse, mais son esprit avait subi l’influence des romans de chevalerie. Rêveuse, elle aimait se promener à la tombée de la nuit en forêt et terminer sa journée en chantant, assise sur un rocher qui dominait la fontaine de Barenton. Un soir qu’elle y chantait, une voix inconnue répondit à la sienne. Trois jours de suite, Marguerite revint à la fontaine et aperçut un chevalier qui l’observait, sans oser lui parler. La troisième fois il lui déclara :
[...] jeune fille, fée ou enchanteresse, qui que vous soyez, [...] j’ignore quel destin m’entraîne ; mais depuis longtemps, c’est vous, vous que je vois dans mes rêves. L’autre soir, je me rendais au camp de Morvan, le roi des Bretons, dont je suis l’écuyer, lorsque, dans mon ignorance des sentiers de cette forêt, je me suis égaré sous ses ombrages où le bonheur m’a conduit.

Se faisant passer pour une fée, Marguerite lui demande de partir en hâte, sans quoi il restera prisonnier du Val des faux amants.

Adieu, adieu, noble seigneur ; souvenez-vous de moi, de la fée de Brocéliande, que l’on nomme Marguerite... Marguerite de... — Le nom expire sur ses lèvres et elle s’enfuit précipitamment.

L’écuyer de Morvan, ne sachant s’il avait eu affaire à une fée ou à un ange, revint songeur au campement. Le roi qui l’avait suivi comprenait à présent pourquoi son écuyer était mélancolique depuis quelques temps. Pour le ramener à la réalité, il inventa un mensonge, lui déclarant que la femme qu’il aimait l’attirait dans un piège :
Ravive ta haine pour les Saxons. Oublie, oublie une vision, que la brise du soir emporte sur ses ailes ; car celle que tu aimais, ô Énolé, ce n’est pas une enfant de la terre : c’est une fée, une fille des songes, c’est Viviane elle-même !... Oui, Viviane, la perfide amie des chevaliers saxons !

Désespéré, Énolé partit combattre auprès de son roi.

Quelques jours plus tard, le moine Witchar vint de la part de Louis le Débonnaire, proposer la paix aux Bretons. Le moine promit au roi Morvan fortune et honneurs s’il renonçait à combattre. Choisissant la guerre plutôt que la honte, Morvan se lança dans une guerre terrible qui dura plusieurs années, désola la Bretagne, et au cours de laquelle il mourut. Énolé, quant à lui, disparut. Marguerite, plus que jamais solitaire et désolée errait chaque jour sur les sombres sentiers de la forêt. Un soir qu’elle chantait plaintivement à Barenton, le moine Witchar, devenu un pauvre ermite, lui déclara qu’Énolé avait survécu à ses blessures.

Ta douleur peut être consolée, jeune fille, s’écria-t-il ; mais la mienne, la mienne !... Pourrai-je laver ma trahison dans ce désert ? Lez-Bréïz [Morvan] n’est plus, et c’est moi, moi dont l’ambition a causé sa perte. Cendres de mon roi, me pardonnerez-vous ?... Mais que vois-je ? Un pèlerin fugitif peut-être !

Un guerrier à l’air égaré approchait de la fontaine. C’était Énolé, pleurant les trahisons qui avaient précipité la défaite.

Écoute, lui dit-il ; ne reconnais-tu pas cette voix ? Renais à la raison, à l’espoir, ô mon fils ! Marguerite est fidèle ; tu la retrouveras.

Énolé retrouve la raison, apprenant de la bouche de Witchar que Marguerite n’est pas une fée, mais la fille du seigneur de Paimpont. L’écuyer, reconnaissant le traitre Witchar, ne croit pas ses paroles et se précipite de désespoir dans un ravin creusé par les torrents d’hiver.
Et si l’on demande quel fut le sort de Marguerite, nous répondrons, comme la légende, que, morte sans doute de douleur après la triste fin de celui qu’elle aimait, la châtelaine de Paimpont est identifiée, dans le souvenir populaire, avec l’ombre de la fée Viviane qui habite toujours les abords de la fontaine de Baranton.


Bibliographie

DU LAURENS DE LA BARRE, Ernest, « La fée de Brocéliande : légende bretonne », Revue de Bretagne et de Vendée, Vol. 16, 1864, p. 285-294, Voir en ligne.

ERMOLDUS, Nigellus, Faits et gestes de Louis-le-Pieux, 1824 -Guizot François (éditeur), Paris, J.L.J. Brière, 0826-00-00 v. 826, Voir en ligne.

HERSART DE LA VILLEMARQUÉ, Théodore, « Barzaz Breiz ». Chants populaires de la Bretagne, recueillis et publiés avec une traduction française, des éclaircissements, des notes et les mélodies originales, Paris, Charpentier, 1839. 2 vol.

KERJEAN, Louis de, « Chronique », Revue de Bretagne et de Vendée, Vol. 2, 1857, p. 304-319, Voir en ligne.


↑ 1 • C’est dans le Barzaz Breizh que le roi Morvan apparait pour la première fois sous le surnom de « Lez-Breizh », littéralement « hanche » c’est-à-dire support de la Bretagne