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1806-1854

Souvestre Émile

Le pionnier du collectage en forêt de Paimpont

Émile Souvestre, avocat, écrivain, journaliste et auteur dramatique, est une figure littéraire bretonne de la première partie du 19e siècle. Il est aussi le premier folkloriste à avoir publié des contes populaires situés en forêt de Paimpont-Brocéliande.

Éléments biographiques

Charles-Émile Souvestre est né le 15 avril 1806 à Morlaix, de Marie-Françoise Boudier et de Jean-Baptiste Souvestre. Après des études secondaires au collège royal de Pontivy (Morbihan), il entreprend des études polytechniques suivant les souhaits de son père. À la mort de ce dernier en 1824, il opte pour des études plus conformes à ses inclinations, à la faculté de Droit de Rennes. Il s’y lie notamment d’amitié avec le poète romantique Édouard Turquety (1807-1867).

Premier séjour à Paris (1826-1828)

Licencié en droit en 1826, il part pour Paris avec l’intention d’y faire une carrière littéraire. Il propose Le siège de Missolonghi 1 à la Comédie Française, une pièce inspirée d’un épisode majeur de la guerre d’indépendance de la Grèce. Mais malgré des soutiens importants, la pièce est refusée au dernier moment. Souvestre se décourage et tombe malade. La mort en mer de son frère aîné, capitaine au long cours et soutien de famille depuis le décès du père, l’oblige à se ressaisir et à revenir en Bretagne.

Nantes et le Lycée Armoricain (1829-1832)

Souvestre, qui doit travailler pour nourrir les siens, trouve une place de commis-libraire chez l’éditeur nantais Camille Mellinet en janvier 1829. Ce dernier est aussi le fondateur de la revue nantaise le Lycée Armoricain dans laquelle Souvestre avait publié des poésies dès 1825. Souvestre qui fréquente la revue par intermittence jusque dans les années 1830 y rencontre les grandes figures du renouveau culturel breton comme Édouard Richer, ou Hersart de la Villemarqué. C’est dans cette librairie qu’il rencontre René-Marie Luminais. Ce député républicain modéré le convainc de prendre la codirection d’une école privée, appliquant la méthode pédagogique Jacotot 2, à la tête de laquelle il va s’employer à éduquer par la lecture.

Souvestre se marie le 20 avril 1830. Il participe activement aux « Journées de Juillet » 3 qui se terminent à Nantes par une fusillade faisant plusieurs morts. Il perd sa femme et son enfant nouvellement né en septembre 1831. En mai 1832, il se remarie avec la sœur de son associé, Angélique-Anne Papot, poétesse féministe avec laquelle il aura trois filles.

La même année, lassé de son travail d’éducateur, il se brouille avec son beau-frère et quitte Nantes pour Morlaix où il s’installe comme avocat. Confronté à une épidémie de choléra, Souvestre fuit à Brest où il devient rédacteur en chef du journal Le Finistère puis professeur de rhétorique. Pressé de quitter Brest pour des problèmes de santé, il s’installe à Mulhouse puis définitivement à Paris en 1836 et se consacre à l’écriture.

Second séjour à Paris (1836-1854)

Dans la Revue des Deux Mondes, mais également dans le Magasin Pittoresque qui voit le jour en 1833 comme la Revue de Bretagne, Souvestre multiplie les articles sur la Bretagne et en 1836, les réunit en volumes sous le titre Les Derniers Bretons. POSTIC, Fanch, « Le rôle d’Émile Souvestre dans le développement du mouvement d’intérêt pour les traditions orales au XIXe siècle », in Actes du colloque : Emile Souvestre, écrivain breton porté par l’utopie sociale, Feb 2006, Brest, France, Brest, Centre de Recherche Bretonne et Celtique /Université de Bretagne Occidentale, 2006, p. 117-136, Voir en ligne.

Durant les années qui lui restent à vivre, Souvestre publie une abondante œuvre littéraire comprenant des romans, nouvelles, pièces de théâtre, essais, articles de journaux qui lui valent la célébrité.

Ainsi, en 1836, Souvestre collabore par une nouvelle, Le Dernier amour, au Dodécaton, ou Le livre des Douze, ouvrage collectif avec Alfred de Musset, Alfred de Vigny, George Sand, Prosper Mérimée, Stendhal, Alexandre Dumas, Loève-Veimars, Léon Gozlan, Jules Janin, Dufongeray et Auguste Barbier.

En 1848 4, il s’engage politiquement pour la Seconde République et se présente sans succès à la Constituante dans le Finistère. Soutenu par le Ministre de l’Instruction publique Hippolyte Carnot, il devient professeur de « style administratif ou éloquence administrative » à l’École d’administration. Souvestre participe aussi aux « Lectures du soir » à destination des classes ouvrières jusqu’en 1849, année où le conservatisme est de retour au pouvoir.

En 1850, il reçoit le Prix de l’Académie Française pour Causeries historiques et littéraires. Il meurt le 5 juillet 1854, âgé de 48 ans, à Montmorency. Un mois plus tard, il reçoit à titre posthume le Prix Lambert de l’Académie Française, destiné à honorer l’écrivain le plus utile, pour Un philosophe sous les toits, œuvre parue dans le Magasin Pittoresque en 1851.—  LESBAZEILLES, Eugène, Notice sur la vie d’Émile Souvestre, Michel Lévy, frères éditeurs, 1859, Voir en ligne. — Il est inhumé au cimetière du Père-Lachaise où sa tombe est surmontée d’un buste sculpté par son ami Philippe Grass.

Souvestre et la forêt de Brocéliande

Dans les années 1820, Émile Souvestre découvre dans la revue romantique nantaise le Lycée Armoricain la localisation par Miorcec de Kerdanet et Blanchard de la Musse de « Brocéliande » en forêt de Paimpont. Souvestre s’y rend à plusieurs reprises pour collecter la matière d’un livre :

De 1825 à 1827, un jeune étudiant de la faculté de droit de Rennes parcourait, le havre-sac au dos, les divers pays de Tréguier, de Léon, de Cornouailles, de Vannes, allant de village en village, de cabane en cabane, couchant dans le foin du grenier, sur la paille de l’étable, vivant de galette et de pain noir, pour écouter le soir, aux veillées des paysans, les légendes et les contes fantastiques de ces contrées superstitieuses. Ce jeune homme n’était autre qu’Émile Souvestre, le premier Folkloriste breton. Il n’oublia pas la mystérieuse et poétique forêt de Brocéliande. Il alla s’asseoir au bord de la fontaine de Barenton, à la place où, selon la légende, venaient jadis l’enchanteur Merlin et la fée Viviane. Souvestre rapporta de cette excursion des contes ravissants qui formèrent bientôt un superbe livre qui s’appela « le Foyer Breton » et qui fit la joie de toute une génération.

En 1835, dernière de ses années brestoises, Souvestre réédite et annote le Voyage dans le Finistère de Jacques Cambry, fondateur de la Société Celtique. Le paragraphe sur l’île de Sein 5 est l’occasion pour Cambry d’évoquer l’enchantement de Merlin en forêt de Brocéliande :

La forêt de Brocéliande, dans la Basse-Bretagne, lui sert encore de demeure ; il y vit enchanté, enclos, arrêté, invisible, à l’ombre d’un bois d’aubépine. Viviane avait essayé sur Merlin la formule, le charme qu’elle avait appris de lui-même, sans croire qu’il pût opérer : elle se désespéra quand elle vit qu’à jamais celui qu’elle adorait était perdu pour elle, que l’enchantement qui l’arrachait à ses embrassemens était indestructible. On assure que messire Gauvain et quelques chevaliers de la table ronde cherchèrent partout ce magicien célèbre, mais en vain ; Gauvain seul l’entendit, mais ne put le voir dans la forêt de Brocéliande CAMBRY, Jacques et SOUVESTRE, Émile, Voyage dans le Finistère, Rééd. 1835, Come, fils ainé et Bonetbeau, fils, 1799, Voir en ligne.

La forêt de Paimpont dans Le Foyer Breton

Emile Souvestre évoque abondamment la forêt de Paimpont/Brocéliande dans son œuvre principale, Le Foyer Breton, paru en 1844. Cet ouvrage connait une notoriété importante et ouvre la voie au courant folkloriste influençant notamment Ernest du Laurens de la Barre, Adolphe Orain et Paul Sébillot.

Gravure figurant en introduction du Foyer Breton
Gravure figurant en introduction du Foyer Breton
Illustration Adolphe Leleux

La Hutte du Sabotier

La dernière partie du Foyer Breton commence par une fiction intitulée La Hutte du Sabotier, dont l’action se déroule en forêt de Paimpont :

Ce souvenir qui remonte déjà à plusieurs années, se rattache a une excursion dans la forêt de Paimpont dont une partie se trouve comprise dans le Morbihan. Je venais d’étudier, à Karnak, les traces gigantesques du monde celtique, et je désirais retrouver également celles du monde chevaleresque. Cette forêt de Paimpont avait été la forêt de Brocéliande, si célèbre dans les romans de la Table-Ronde ; c’était là que se trouvaient le Val des Faux-Amants où restait prisonnier tout chevalier traître à sa dame, la Fontaine bouillante de Baranton dont la margelle était une émeraude, et le bassin d’or avec lequel se puisait l’eau qui amenait la tempête. Merlin y avait longtemps caché ses amours avec la fée Vivianne et s’y trouvait encore, selon la tradition, « endormi d’un sommeil magique au pied d’un buisson d’aubépines. » Tenant à voir, de mes yeux, le théâtre de tant de merveilles, je partis de Ploërmel sous la conduite d’un braconnier qui connaissait parfaitement la forêt. SOUVESTRE, Émile, Le foyer breton : contes et traditions populaires, Vol. 2, 1853, Bruxelles, Kiessling et Cie, 1844, Voir en ligne.

La Hutte du Sabotier (Le foyer breton)
La Hutte du Sabotier (Le foyer breton)
« le braconnier » par Octave Pinguilly dans l’édition Coquebert de 1844 du « Foyer Breton »

Dans cette longue introduction aux Contes du Pays de Vannes, Souvestre, parti de Ploërmel pour se rendre à la Fontaine de Barenton, est guidé par un ancien chouan devenu braconnier. Chemin faisant, les deux hommes devisent de l’origine des sorciers de Concoret, des processions à la Fontaine de Barenton et d’Éon de l’Étoile :

— Craignez-vous donc le mauvais temps ? demandai-je.
— Non, répliqua-t-il d’un ton ironique, je crains seulement que le curé de Konkored ne verse l’eau de la fontaine sur la margelle.
Je lui demandai ce qu’il voulait dire.
— Oh ! vous ne savez pas ça, reprit le braconnier en me regardant de côté ; c’est encore une histoire. Il y a là-bas une fontaine que l’on croit sorcière dans le pays.
— La fontaine de Baranton.
— Oui, et pour dire la vérité, je n’en ai jamais vu de pareille ; car, lorsqu’on y jette un morceau de métal, l’eau se met à frissonner comme si elle allait bouillir. Aussi, les enfants s’amusent-ils à y jeter des épingles en lui disant : Ris, fontaine de Baranton.
— C’est un phénomène naturel et connu, observai-je.
— Je ne dis pas, reprit Gourven ; mais ce qui est moins connu, je suppose, c’est son autre propriété : selon les sorciers de Konkored, leur curé n’a qu’à se rendre à la fontaine, qu’à y puiser un peu d’eau et qu’à la verser sur la margelle pour qu’il pleuve au moins vingt-quatre heures dans toute la paroisse.
J’expliquai au braconnier comment cette coutume, qui appartenait au culte des druides et dont le souvenir avait été conservé par les traditions poétiques, était entrée dans les droits seigneuriaux des sires de Montfort avant d’être confiée aux recteurs de Konkored ; mais, au lieu d’écouter mes développements historiques, Gourven plaça son fusil sous son aisselle, serra autour de lui sa peau de chèvre et pressa le pas.Souvestre Emile (1844) op. cit. p.77 (Voir en ligne)

Mais le temps se met brusquement à changer et une tempête de neige les surprend à la tombée de la nuit. C’est alors qu’ils croisent un boucher de Ploërmel de retour de la chasse, qui leur propose de s’abriter dans la hutte d’un sabotier. Assis auprès du foyer, tour à tour, le braconnier, un meunier et le sabotier vont conter leur histoire.

Le diable devenu recteur

La première de ces histoires, Le diable devenu recteur, est contée par le sabotier. Il s’agit de la première parution d’un conte populaire localisé sur le massif de Brocéliande.— Souvestre Émile (1844) op. cit. p.90 (Voir en ligne) —

Ce conte est aussi l’occasion pour Souvestre d’une longue digression sur Éon de l’Étoile. Une note explique l’origine du nom de sorcier donné aux habitants de Concoret par leur participation à l’étrange hérésie d’Éon ou d’Eudon, qu’ils prenaient pour un magicien.

Les Korils de Plaudren

Le second conte, que le narrateur dit avoir entendu dans la hutte du sabotier, est intitulé Les Korils de Plaudren.— Souvestre Émile (1844) op. cit. p.113 (Voir en ligne) — L’action se passe initialement en Plaudren (Morbihan). Elle est transposée dans le Val sans Retour, en forêt de Paimpont par Ernest du Laurens de la Barre, sous le titre les Korrigans de Tréhoranteuk ou la semaine des nains. —  DU LAURENS DE LA BARRE, Ernest, Veillées de l’Armor, récits populaires de Bretons, Vannes, Caudéran, 1857. —

Les Korils de Plaudren (Emile Souvestre)
Les Korils de Plaudren (Emile Souvestre)
Gravure d’Octave Pinguilly dans l’édition Coquebert de 1844 du « Foyer Breton »

Peronnik l’idiot

Le troisième et dernier conte de La Hutte du Sabotier se déroule pour partie en forêt de Paimpont/Brocéliande. Il s’agit de Peronnik l’idiot, raconté lui aussi par le sabotier. — Souvestre Émile (1844) op. cit. p.137 (Voir en ligne) —

Selon Souvestre, ce conte remonterait aux temps des bardes, époque où la forêt de Paimpont couvrait une immense étendue. Cette référence à la forêt mythique qui aurait couvert l’Armorique ancre le conte dans le temps celtique des origines, topos commun de cette première moitié du 19e siècle.


Bibliographie

CALVEZ, Marcel, « Druides, fées et chevaliers dans la forêt de Brocéliande. De l’invention de la topographie légendaire de la forêt de Paimpont à ses recompositions contemporaines », Saint-Dié-des-Vosges, 2010, Voir en ligne.

CAMBRY, Jacques et SOUVESTRE, Émile, Voyage dans le Finistère, Rééd. 1835, Come, fils ainé et Bonetbeau, fils, 1799, Voir en ligne.

DU LAURENS DE LA BARRE, Ernest, Veillées de l’Armor, récits populaires de Bretons, Vannes, Caudéran, 1857.

DU LAURENS DE LA BARRE, Ernest, « Les korrigans de Trehoranteuk », 1857, Voir en ligne.

LESBAZEILLES, Eugène, Notice sur la vie d’Émile Souvestre, Michel Lévy, frères éditeurs, 1859, Voir en ligne.

POSTIC, Fanch, « Le rôle d’Émile Souvestre dans le développement du mouvement d’intérêt pour les traditions orales au XIXe siècle », in Actes du colloque : Emile Souvestre, écrivain breton porté par l’utopie sociale, Feb 2006, Brest, France, Brest, Centre de Recherche Bretonne et Celtique /Université de Bretagne Occidentale, 2006, p. 117-136, Voir en ligne.

SOUVESTRE, Émile, Le foyer breton : contes et traditions populaires, Vol. 2, 1853, Bruxelles, Kiessling et Cie, 1844, Voir en ligne.

SOUVESTRE, Émile, Le foyer breton, Rééd. 2000 - Besançon Dominique (pref.), Terre de Brume Éditions, 1844.

WALTER, Philippe, Perceval : le pêcheur et le Graal, Paris, Imago, 2004.


↑ 1 • Le siège de Missolonghi est un épisode clé de la guerre d’indépendance grecque dans les années 1820, plus par son importance politique que militaire car il contribua largement à faire basculer l’opinion européenne en faveur de l’Indépendance grecque.

↑ 2 • Souvestre publie d’ailleurs en 1829 un Résumé de la méthode Jacotot (chez Mellinet, Nantes)

↑ 3 • Les « Journées de Juillet » sont une révolution à la faveur de laquelle un nouveau régime, la monarchie de Juillet portée par Louis-Philippe, succède à la Seconde Restauration. Elle se déroule sur trois journées, les 27, 28 et 29 juillet 1830, dites « Trois Glorieuses ».

↑ 4 • La révolution de 1848 (du 22 au 25 février) marque la fin du règne de Louis-Philippe et l’avènement de la Seconde République. L’élection de Louis-Napoléon Bonaparte, élu président pour quatre ans en décembre 1848, établit le retour des forces conservatrices.

↑ 5 • Lieu de naissance supposé de Merlin, d’après certains auteurs bretons du début du 19e siècle