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2000-1500 av. J.-C.

Le Tombeau des Géants

La Roche à la Vieille

Le Tombeau des Géants à Campénéac (Morbihan) est un grand coffre de l’Âge du Bronze ancien (2000 à 1500 av. J.-C.), constitué à partir du démantèlement d’un alignement de menhirs du Néolithique final (3000-2500 av. J.-C.).

La Roche à la Vieille

Le monument mégalithique, absent de tous les inventaires du 19e siècle, est mentionné pour la première fois sous le nom de « Roche à la Vieille » par Félix Bellamy dans La Forêt de Bréchéliant, ouvrage paru en 1896.

On raconte que ce monument fut construit dans les temps antiques pour servir de sépulture à une vieille princesse, d’où son nom de Roche à la Vieille. BELLAMY, Félix, La forêt de Bréchéliant, la fontaine de Berenton, quelques lieux d’alentour, les principaux personnages qui s’y rapportent, Vol. 1, Rennes, J. Plihon & L. Hervé, 1896, Voir en ligne. page 195

Pour l’archéologue Jacques Briard, cette appellation tire plutôt son origine de traditions populaires locales :

Le monument est parfois dénommé la Roche à la Vieille, désignation diversement interprétée.[...] On peut aussi rappeler que le terme « la vieille » peut correspondre, dans les contes populaires, à la sorcière sinon à la Mort. BRIARD, Jacques, Mégalithes de Haute-Bretagne. Les monuments de la forêt de Brocéliande et du Ploërmelais, structure, mobilier, environnement, Vol. 23, Paris, Maison des Sciences de l’Homme, 1989. [page 29]

Le site mégalithique est encore mentionné sous ce nom en 1923. —  MILLON, abbé Auguste, « Les pierres qui parlent : les mégalithes et leurs légendes », Bulletin et mémoires de la Société archéologique du département d’Ille-et-Vilaine, 1923, p. 33-92, Voir en ligne. pages 77-78 —

Premières descriptions du monument : 1835-1896

On doit peut-être la première description du monument à l’abbé Marot qui mentionne un site mégalithique dans ce secteur en 1835 :

A un kilomètre de là [Chapelle Saint-Jean], sur le chemin de Néant ; j’ai vu à gauche, à 25 m du chemin, un tombeau d’une espèce encore unique pour moi. Il consiste en deux pierres de 7 pieds de long enfoncées sur chant à deux pieds l’une de l’autre, recouvertes par une autre pierre plate ; les deux autres bouts étaient fermés par deux autres pierres enfoncées en terre. Ce tombeau est découvert, mais il n’a pas été fouillé. Entre ces deux grandes pierres qui forment comme une auge, j’ai enfoncé facilement une baguette de bois à deux pieds. Le fond est en rocher. MAROT, abbé Pierre et HÉLIGON, abbé Joseph Judicaël, « Notes de l’abbé Marot », Bulletin de la Société Polymathique du Morbihan, 1907, p. 275-302, Voir en ligne. page 293

La situation géographique du monument ainsi que sa description concordent avec celle du Tombeau des Géants avant les fouilles archéologiques de 1982. Une différence de taille existe pourtant : les mesures prises par l’abbé ne sont pas celles du mégalithe. Les 7 pieds du monument équivalent à un peu plus de 2 mètres alors que celui-ci mesure le double. Si la description de l’abbé est celle du Tombeau des Géants, la dalle de couverture était toujours en place en 1835.

La première description certaine du monument est l’œuvre de Bellamy. Son ouvrage sur la forêt de Brocéliande comprend un recensement des vestiges archéologiques du massif forestier qui inclut une longue description de la Roche à la Vieille :

La Roche à la Vieille - c’est un monument mégalithique situé dans un landier à quelques centaines de pas du village de la Touche-Guérin. Ce village est en Paimpont, mais le monument dont il s’agit est en Campénéac ; il est bien connu dans le pays. Il consiste dans une fosse de 0m80 de profondeur, longue de 4 mètres, dirigée du septentrion au midi. Elle est comprise entre deux blocs bruts de schiste rouge, couchés horizontalement et parallèles entre eux, ils en forment l’un la paroi orientale, l’autre la paroi occidentale. Leur surface libre est au niveau du landier qui recouvre un peu les bouts et le bord externe. La largeur de la fosse, autrement dit la distance entre les deux blocs, est de 0m95 en haut et de 2m10 en bas, la pierre côté du couchant étant d’une coupe oblique. Cette pierre mesure 4m20 de long et 1 mètre de largeur. La pierre orientale n’a que 3m50 de long et 1 mètre de largeur. Au fond de la fosse gisent quelques (deux ou trois) pierres plates de schiste de 1 mètre environ de long. Sur la pierre du bord oriental est couchée une autre pierre de schiste qu’on dit être celle qui fermait la fosse en dessus ; elle a 3m90 de long et 1m20 de large. [...] A huit pas à l’occident se voit une autre pierre de schiste rouge couchée sur le sol. Elle mesure 4m20 de long et 1 mètre de large. Elle est épaisse, irrégulière et non mesurable exactement. Cette pierre est parallèle à la fosse dont il vient d’être question et n’est pas sans ressemblance avec celles qui la forment.Bellamy, Félix (1896) op. cit. p.195-196 (Voir en ligne)

La description de Bellamy montre que la dalle de couverture du monument avait déjà été ouverte en 1896. Selon Jacques Briard, une autre fouille clandestine du tombeau aurait eu lieu dans les années 1920 :

Une autre exploration du monument a eu lieu semble-t-il vers 1920, sans autre résultat que de surcreuser le niveau de base du coffre central, qui se trouve aujourd’hui (1989) à 5 ou 10 cm au-dessous de l’assise des blocs de parement latéraux.Briard, Jacques (1989) op. cit. p.29

La redécouverte du Tombeau des Géants

La Roche à la Vieille, tombée dans l’oubli, n’est plus mentionnée après les années 1920. À partir de 1975, quelques membres de l’Association des Amis du Moulin du Châtenay, parmi lesquels Jacky Ealet, Guy Larcher et Gérard Lelièvre, entreprennent de retrouver et de débroussailler les mégalithes du massif forestier de Brocéliande. Ils retrouvent le monument en s’appuyant sur les descriptions publiées par Félix Bellamy en 1896. Jacques Briard, alors directeur du Laboratoire de Préhistoire de Rennes, est invité à participer à ces recherches :

Il n’était pas toujours facile de se retrouver au milieu des fougères et des ajoncs. Je me souviens d’avoir tourné longtemps en rond pour retrouver le Tombeau des Géants, mais sans doute avais-je alors marché sur la facétieuse "herbe d’oubli" qui fait perdre son chemin à qui la piétine. BRIARD, Jacques, « Mégalithes en Brocéliande, légendes, réalités, éternité », in Brocéliande ou le génie du lieu, Presses Universitaires de Grenoble, 2002, p. 13-29. [page 16]

Le Tombeau des Géants en 1983
Le Tombeau des Géants en 1983

Jacques Briard entreprend la fouille du Tombeau des Géants durant l’été 1982. Cette même année, deux publications le mentionnent sous cette nouvelle appellation. Un article de vulgarisation de l’archéologue destiné aux populations locales —  BRIARD, Jacques, « Fouilles archéologiques 1982 : Le Tombeau des Géants à Campénéac », Le Châtenay - Journal de l’Association des Amis du Moulin du Châtenay, Octobre 1982, p. 5-9. — et un guide touristique où pour la première fois figure le site :

Peu avant la Croix Lucas, un sentier landier sur la gauche conduit en 300 mètres au Tombeau des Géants : c’est une fosse comprise entre deux blocs de schiste ; à huit pas à l’occident on remarque un menhir couché. COTTIN, Alain, Guide touristique et culturel de Brocéliande et annexes, 1982, Syndicats d’Initiative de Brocéliande, 1979. [page 27]

Les fouilles archéologiques de 1982-1983

Le Tombeau des Géants est fouillé du 28 juin au 17 juillet 1982. Les fouilles menées par Jacques Briard parallèlement à celles de l’Hotié de Viviane ont permis de comprendre l’histoire mouvementée, du Néolithique à l’Âge du Bronze, de ce site mégalithique.—  BRIARD, Jacques, Mégalithes de Haute-Bretagne. Les monuments de la forêt de Brocéliande et du Ploërmelais, structure, mobilier, environnement, Vol. 23, Paris, Maison des Sciences de l’Homme, 1989. [page 29] —

Visite au Tombeau des Géants avec Jacques Briard pendant les foulles en 1982
Visite au Tombeau des Géants avec Jacques Briard pendant les foulles en 1982

Par sa structure, il se rattache indiscutablement à la série classique des tumulus armoricains du Bronze ancien. Malheureusement, du fait des fouilles anciennes, sont contenu a disparu. On ne peut le dater archéologiquement que dans une fourchette assez large de l’ordre de 2000 à 1500 av. J.-C.Briard, Jacques (1989) op. cit. p.35

Le site est constitué d’une tombe centrale, orientée N.E/S.O, formée de deux blocs de schiste rouge et d’un bloc isolé de schiste situé à huit mètres de celui-ci. Le bloc Ouest mesure 4,5 m de long, 1,15 m de large et 1,10 m de hauteur. Le bloc Est, un peu plus petit, mesure quant à lui 4 m de long, 0,50 m de large pour 1 m de hauteur. Ces deux blocs étaient surmontés d’une dalle de couverture, l’ensemble appartenant vraisemblablement à un alignement de menhirs préexistants datant du Néolithique.

Le Tombeau des Géants en 2011
Le Tombeau des Géants en 2011

Les parois transversales étaient en pierre sèche, assez mal appareillée et de surcroit un peu dérangée par les fouilles anciennes. Le muret nord était précédé d’une dalle elliptique de 0.75 m de diamètre, probablement une dalle glissée au sommet où elle devait servir d’assise à la dalle de couverture. Celle-ci gît sur le côté Est. [...] elle était plus courte que les parois latérales de la tombe. La couverture devait donc comporter en plus du bloc principal des dalles complémentaires formant une structure légèrement encorbellée. De telles dalles gisent au nord du monument, les unes réutilisées pour former des éléments de clôture dans le talus voisin. F. Bellamy indique en 1896 que ces dalles reposaient au fond du coffre. Une des pierres montre des excavations dues à un essai de débitage par les carriers. Cette structure de tombe est originale par ce système de couverture et l’utilisation d’énorme blocs pour former les parois. C’est un exemple unique en Bretagne.Briard, Jacques (1989) op. cit. p.31

Le tumulus

Un tumulus, constitué d’assise en terre et aujourd’hui partiellement détruit, recouvrait certainement le caveau et sa dalle de couverture, à l’exemple des tumulus des Buttes de Tiot datés de la même époque.

Au centre un massif de pierres assez irrégulier venait buter contre les dalles centrales. Le diamètre maximum de ce cairn devait être de 6 mètres, sa hauteur de l’ordre de 0.80 m. Il est composé essentiellement de dalles de schiste mais aussi de blocs de quartz dont quelques gros éléments. Certains pouvaient correspondre au calage d’un des menhirs utilisés pour bâtir le caveau, en particulier au sud du bloc est (fig. 18). Sous les assises de pierres se trouvait un niveau irrégulier de terre humifiée puis le sous-sol argileux rouge orangé très humide. Deux zones brunes ont été reconnues dans ce sous-sol, peut-être le fond des fosses où étaient érigés deux des menhirs réutilisés pour le caveau.Briard, Jacques (1989) op. cit. p.31

Plan du Tombeau des Géants

Un alignement du Néolithique réutilisé

Un bloc de schiste rouge couché est situé à huit mètres à l’Ouest du Tombeau des Géants (fig. 21). Il mesure 4,25 m de long, 1,30 m de largeur maximale pour la face supérieure et 0,70 m de largeur pour les faces latérales. Il est orienté parallèlement à l’axe du coffre principal.

Menhir près du Tombeau des Géants
Menhir près du Tombeau des Géants

Les fouilles ont montré l’existence d’une fosse de calage à chaque extrémité, indiquant que ce menhir du Néolithique a été volontairement abattu à partir d’un premier calage, puis a été redressé dans l’axe de la tombe pour servir de menhir indicateur à l’Âge du Bronze. Il a été couché une seconde fois à une époque indéterminée.

Plan du menhir près du Tombeau des Géants

Cette découverte permet à Jacques Briard d’avancer que le Tombeau des Géants a été édifié à l’Âge du Bronze ancien (2000 à 1500 av. J.-C.) avec le démantèlement d’un alignement de quatre menhirs orientés nord-sud, daté de la fin du Néolithique (3000 à 2500 av.-J.-C.).

Les arguments favorables à cette hypothèse sont de plusieurs ordres. Tout d’abord la forme et la taille des blocs de schiste utilisés pour les parois et la dalle de couverture correspondent à celles de menhirs d’alignement. Avec le menhir couché on a donc un ensemble de quatre blocs qui avaient été orientés sensiblement nord-sud. Pour démontrer ce fait il reste les traces probables de deux fosses de calage dans le sous-sol, d’un gros blocage de pierres au sud de la paroi est du tombeau et le calage nord du menhir couché.Briard, Jacques (1989) op. cit. p.35

Les objets mis au jour

Les fouilles du Tombeau des Géants ont livré peu de mobilier. Cette pauvreté mobilière s’explique par le fait que le monument a été implanté dans une zone qui, n’ayant pas été occupée précédemment, n’a pas laissé les traces habituelles d’un habitat, meules, taille de silex ou poterie domestique. De plus, le caveau a été l’objet de deux fouilles sauvages, au cours du 19e siècle ainsi que dans les années 1920. Seuls trois objets ont été trouvés :

1- Un disque de schiste

Il a été découvert en surface du cairn. Sa datation reste problématique bien qu’il puisse s’apparenter à ceux qui recouvrent certaines urnes de l’Âge du Fer comme celle du cimetière de Penfoul à Landeleau, Finistère.

2- Tessons de poteries

La céramique découverte se limite à quatre tessons, en partie analysés par Dominique Marguerie.

  • Un fragment de vase à fond plat constitué de pâte brun rougeâtre comprenant des particules minérales de quartz, de muscovite et de feldspath potassique. L’origine des terres n’a pu être précisée. (fig. 19 n°1).
  • Un tesson constitué d’une pâte rougeâtre avec des grains d’argilite.
  • Deux petits tessons de poteries ont été trouvés dans la fosse de calage sud du menhir annexe, attestant peut-être un vase déposé en offrande au moment de l’érection du menhir (fig. 19 n°2 et 3) :

Étant donné le contexte de la découverte et l’aspect de la pâte, il semble que l’on peut attribuer ce tesson soit au chalcolithique soit à l’Âge du Bronze. De toute manière, la céramique a été importée vraisemblablement du nord du Massif Armoricain, là où les formations de roches vertes sont les plus fréquentes et dont les altérations argileuses ont été abondamment utilisées pour fabriquer de la céramique de bonne qualité.Briard, Jacques (1989) op. cit. p.102

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Mobilier du Tombeau des Géants

3- Silex jaune

Le matériel lithique découvert se réduit à un éclat lamellaire en silex jaune trouvé dans le tertre entourant le tombeau (fig. 19, n°4) . Ce silex, probablement importé de Touraine, s’apparente au type pressignien généralement daté de la fin du Néolithique.

L’environnement du site mégalithique

Le Tombeau des Géants a bénéficié d’une étude palynologique réalisée par Dominique Marguerie qui montre une action marquée de l’homme sur la végétation.

Le sol sur lequel repose ce monument daterait donc du Bronze Ancien. Le cortège pollinique qu’il renferme est sensiblement différent de celui rencontré sous les deux précédents monuments [Hotié de Viviane et Jardin aux Moines]. Les arbres sont moins nombreux, ils ne représentent plus que 37 % du stock pollinique total. Les noisetiers et frênes y dominent toujours. Le milieu semble avoir été déforesté. Les nombreuses fougères sont encore témoins d’une ambiance forestière. Parmi celles-ci l’extrême abondance du Pteridium (33 %) indique un terrain alentour découvert. Enfin, parmi les herbacées, les plantains et l’oseille, montrent une fréquentation du site par l’homme avant édification du monument.Briard, Jacques (1989) op. cit. p.87


Bibliographie

BELLAMY, Félix, La forêt de Bréchéliant, la fontaine de Berenton, quelques lieux d’alentour, les principaux personnages qui s’y rapportent, Vol. 1, Rennes, J. Plihon & L. Hervé, 1896, Voir en ligne.

BRIARD, Jacques, « Fouilles archéologiques 1982 : Le Tombeau des Géants à Campénéac », Le Châtenay - Journal de l’Association des Amis du Moulin du Châtenay, Octobre 1982, p. 5-9.

BRIARD, Jacques, « Mégalithes en Brocéliande », in Journées préhistoriques de Bretagne, 1983, p. 16-19.

BRIARD, Jacques et LARCHER, Guy, « Mégalithes en Forêt de Brocéliande », Archéologia, Vol. 199, 1985, p. 30-39.

COTTIN, Alain, Guide touristique et culturel de Brocéliande et annexes, 1982, Syndicats d’Initiative de Brocéliande, 1979.

BRIARD, Jacques, MARGUERIE, Dominique, GEBHARDT, Anne, [et al.], « Archéologie et environnement en forêt de Brocéliande, un exemple d’études pluridisciplinaires », Bulletin de la Société préhistorique française, Vol. 86, n°10, 1989, p. 397-403, Voir en ligne.

BRIARD, Jacques, Mégalithes de Haute-Bretagne. Les monuments de la forêt de Brocéliande et du Ploërmelais, structure, mobilier, environnement, Vol. 23, Paris, Maison des Sciences de l’Homme, 1989.

BRIARD, Jacques, « Mégalithes en Brocéliande, légendes, réalités, éternité », in Brocéliande ou le génie du lieu, Presses Universitaires de Grenoble, 2002, p. 13-29.

MAROT, abbé Pierre et HÉLIGON, abbé Joseph Judicaël, « Notes de l’abbé Marot », Bulletin de la Société Polymathique du Morbihan, 1907, p. 275-302, Voir en ligne.

MILLON, abbé Auguste, « Les pierres qui parlent : les mégalithes et leurs légendes », Bulletin et mémoires de la Société archéologique du département d’Ille-et-Vilaine, 1923, p. 33-92, Voir en ligne.