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Le bras-reliquaire de saint Judicaël

Les reliques d’un roi saint à l’abbaye de Paimpont

Un bras-reliquaire du roi saint est mentionné pour la première fois à l’abbaye de Saint-Méen au 17e siècle. Un bras-reliquaire de saint Judicaël du 15e siècle est actuellement exposé à l’abbaye Notre-Dame-de-Paimpont. S’agit-il d’une seule et même relique ?

Le culte des reliques de saint Judicaël à l’abbaye de Saint-Méen aux 11e et 12e siècles

En 879, les moines de l’abbaye de Gaël et du prieuré de Penpont (Paimpont) fuient les pillages normands. Ils transportent les reliques de Judicaël à Saint-Jouin-de-Marnes, où on perd leurs traces jusqu’en 1130. —  MORICE, Dom Pierre-Hyacinthe, Mémoires pour servir de preuves à l’histoire ecclésiastique et civile de Bretagne, Vol. 1, Paris, Charles Osmont, 1742, Voir en ligne. pages 3-4 — 1

R. Fawtier souligne l’importance du pouvoir guérisseur des reliques :

[…] Au début du 11e siècle, pour qu’un saint guérisse, il faut que son corps ou ses reliques interviennent. Or, au début du 11e siècle, il était difficile à Judicaël de jouer le rôle de médecin parce que ses reliques étaient perdues. FAWTIER, Robert, « Ingomar, historien breton », in Mélanges d’histoire du Moyen Âge, offerts à M. Ferdinand Lot, Slatkine, 1925, Voir en ligne. page 201

Les reliques « corporelles » de Judicaël faisant défaut, elles sont remplacées par des reliques dites « réelles », c’est-à-dire des objets ayant appartenu au saint. Ainsi que le mentionne Ingomar, moine de l’abbaye de Saint-Méen (aujourd’hui Saint-Méen-le-Grand), auteur de la Vita Judicaelis, lors de la reconstruction de l’abbaye de Gaël à Saint-Méen en 1024 :

Ceux qui demandent que leur soient présentés par les ministres de l’église, les sandales de ses pieds ou son bâton ou quelque petit morceau de vêtement sont guéris des fièvres et des autres maux dont ils sont affligés.

En 1130, les reliques « corporelles » de Judicaël retrouvées, après un passage à l’abbaye Saint-Florent de Saumur, rejoignent l’abbaye de Saint-Méen. —  LE DUC, Gwenaël, « Qui était Judicaël ? », in Topoguide FFRandonnée ; Brocéliande à pied, 2011, p. 150-153. [page 152] —

Ces reliques font renaître le culte de Judicaël, probablement aux dépens de celui de saint Méen, fondateur de l’abbaye.

Un bras-reliquaire offert au 15e siècle par le duc de Bretagne

C’est à partir de ces reliques qu’est réalisé le bras-reliquaire de saint Judicaël, aujourd’hui conservé dans la sacristie de l’église de Paimpont. Un fragment d’un os du bras repose à l’intérieur d’une châsse en bois, recouverte d’argent ciselé et de pierres semi-précieuses. La main de Judicaël tient un livre attestant de son rôle de fondateur de l’abbaye de Paimpont.

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Le bras-reliquaire de saint Judicaël

Ce reliquaire est commandé par le duc de Bretagne à un orfèvre régional vers 1453. Le couple ducal, François II de Bretagne et Marguerite de Foix, en aurait fait don à l’occasion de leur mariage vers 1474. Sur l’un des côtés du bras, parmi un décor de guirlandes fleuries, figurent les armes ducales au semis d’hermine flanquées de part et d’autre de la devise « A MA VIE », adoptée par les ducs bretons à partir de Jean IV. Les fleurs de marguerites qui composent l’ensemble du décor, ainsi que le monogramme « M », constituent une allusion probable au prénom de la duchesse Marguerite de Foix. Une troisième inscription, « UTINAM », sur une des faces de la manchette du poignet, que l’on peut traduire par, « Plût à Dieu » ou « Fasse le Ciel », est peut-être une devise personnelle du Duc de Bretagne.

Au 15e siècle, les ducs de Bretagne se réclament de Judicaël, dont ils encouragent fortement le culte :

Ce saint personnage, après avoir conclu une paix durable avec Dagobert roi des francs, passe pour s’être retiré au monastère de Saint-Jean-de-Gaël et avoir fondé celui de Paimpont. Cet épisode de la vie de Judicaël en fit aux yeux de ses successeurs un des modèles du bon gouvernement et l’un des fondateurs de la légitimité dynastique bretonne. RIOULT, Jean-Jacques et VERGNE, Sophie, Les orfèvres de Haute Bretagne, Presses Universitaires de Rennes, 2006. [pages 266-267]

Une mention d’un bras-reliquaire à l’abbaye de Saint-Méen au 17e siècle

Un bras-reliquaire de Judicaël est cité dans les deux abbayes de Saint-Méen et de Paimpont. Au moment de la donation par François II, les abbés des deux communautés religieuses sont tous deux proches de la cour ducale : Robert de Coëtlogon, abbé de Saint-Méen, est chargé d’affaires par François Ier de Bretagne lors de son pèlerinage à Rome en 1451 ; Michel Le Sénéchal, abbé de Paimpont, est quant à lui recommandé au duc François II par lettre apostolique en 1473.

Les plus anciennes mentions concernant un reliquaire de saint Judicaël datent du 17e siècle. Selon Miorcec de Kerdanet, des reliques du saint sont enchâssées dans un reliquaire à l’abbaye de Saint-Méen en 1640 :

Ces reliques retournèrent plus tard à Gaël, où remises dans leurs anciens tombeaux, elles en furent retirées, le 12 juillet 1640, et renfermées dans un reliquaire d’argent, enrichi de pierres précieuses. Ce reliquaire renfermait le chef de Judicaël et quelques-uns de ses ossemens : il a disparu à l’époque de la révolution, et il ne reste aujourd’hui des reliques du saint roi que la partie inférieure d’un fémur. LE GRAND, Albert et MIORCEC DE KERDANET, Daniel-Louis, Les vies des saints de la Bretagne-Armorique par Fr. Albert Le Grand, Brest-Paris, Anner, 1837, Voir en ligne. pages 822-823

Il faut attendre 1646 pour qu’un document d’archives mentionne un bras-reliquaire parmi les objets du trésor de l’abbaye de Saint-Méen-le-Grand, avec le chef reliquaire de saint Judicaël associé à son tombeau 2 :

Il y a dans l’abbaye de Saint-Méen un beau thrésor où l’on garde le chef, le bras et le calice de saint Méen qui est d’argent, aussi bien que le chef et le bras où sont enchâssés ses reliques... On y voit encore le chef et le bras de saint Judicaël roy de Bretaigne et son corps en une autre châsse. Ce chef et ce bras sont enchâssés dans un chef et un bras d’argent.Archives Départementales d’Ille-et-Vilaine, 1 F 500 : Description de l’abbaye de Saint-Méen en 1646, in Monasticum Benedictum, XXVIII, Fonds La Borderie, Saint Méen..

S’agit-il du même bras-reliquaire ou en existait-il deux ? S’il n’y a qu’un seul exemplaire, c’est peut-être à l’occasion de la prise de possession de l’abbaye de Saint-Méen par les Lazaristes en 1646 que cette relique fut déplacée par les bénédictins à Paimpont…

Un bras-reliquaire de saint Judicaël à l’abbaye de Paimpont à la fin du 18e siècle

La première mention d’un bras-reliquaire à Paimpont apparaît seulement sur l’inventaire municipal, du 20 mars 1790, de l’argenterie de la sacristie de l’abbaye de Paimpont.—  Archives Départementales d’Ille-et-Vilaine, 1 Q 850. —

Selon l’abbé Gervy, le reliquaire aurait souffert durant la période révolutionnaire. L’or et les pierres précieuses d’origine auraient été volés. Un constat du diocèse de Rennes précise l’état du reliquaire en 1811 :

Nous, vicaires généraux du diocèse de Rennes, ayant reçu de M. Bigot, curé de la paroisse de Paimpont, en notre diocèse, un reliquaire en forme de bras contenant un ossement qui, de temps immémorial, a été exposé à la vénération publique dans la dite paroisse, sous le nom de relique de saint Judicaël, avons fait la vérification dudit sépulcre, que nous avons trouvé sans sceau, sans garde et sans authentique. Après en avoir fait l’ouverture, nous y avons trouvé un os de bras déposé sur un morceau d’étoffe de soie cramoisie ; cet os a été enchâssé dans un morceau de bois revêtu de lames d’argent, de manière qu’il nous a paru constant que la relique n’a pu être extraite de la châsse depuis qu’elle y fut déposée, sans une fracture du bois qui la renferme et du revêtement qui la couvre, fracture dont nous n’avons pu trouver aucun signe ni indice. Ce considéré, nous avons reconnu la relique dite de saint Judicaël comme authentique et avons fait fermer l’entrée du sépulcre d’un châssis d’argent, long d’environ cinq pouces et large de deux pouces six lignes, dans lequel est inséré un verre au milieu duquel est appliqué un carton portant le sceau de Monseigneur, qui y est apposé sur les deux extrémités d’un cordon de soye de couleur noire, qui fait aussi la ceinture de la relique. En conséquence, nous permettons à M. le curé de Paimpont d’exposer à la vénération des fidèles le précieux reste du corps de saint Judicaël. Donné à Rennes, le 12° jour de juillet 1811. Berthault, vic. gén. Graffart, vic. gén. GERVY, abbé Louis, « Un grand pèlerinage et un charmant pays (2) », Revue de Bretagne, Vol. 38, 1907, p. 276-293, Voir en ligne. page 284

Objet d’une importante restauration au début du 20e siècle par l’atelier Evellin de Rennes, il a été classé aux Monuments Historiques le 22 décembre 1906.—  RIOULT, Jean-Jacques, « Bras-reliquaire de saint Judicaël », Rennes, Association pour l’Inventaire Bretagne, 2002, Voir en ligne. —


Bibliographie

GUILLOTIN DE CORSON, abbé Amédée, Pouillé Historique de l’archevêché de Rennes, Vol. 2, Rennes, Fougeray éditeur, 1891, Voir en ligne.

FAWTIER, Robert, « Ingomar, historien breton », in Mélanges d’histoire du Moyen Âge, offerts à M. Ferdinand Lot, Slatkine, 1925, Voir en ligne.

GERVY, abbé Louis, « Un grand pèlerinage et un charmant pays (2) », Revue de Bretagne, Vol. 38, 1907, p. 276-293, Voir en ligne.

LE DUC, Gwenaël, « Qui était Judicaël ? », in Topoguide FFRandonnée ; Brocéliande à pied, 2011, p. 150-153.

LE GRAND, Albert et MIORCEC DE KERDANET, Daniel-Louis, Les vies des saints de la Bretagne-Armorique par Fr. Albert Le Grand, Brest-Paris, Anner, 1837, Voir en ligne.

MORICE, Dom Pierre-Hyacinthe, Mémoires pour servir de preuves à l’histoire ecclésiastique et civile de Bretagne, Vol. 1, Paris, Charles Osmont, 1742, Voir en ligne.

RIOULT, Jean-Jacques et VERGNE, Sophie, Les orfèvres de Haute Bretagne, Presses Universitaires de Rennes, 2006.

RIOULT, Jean-Jacques, « Bras-reliquaire de saint Judicaël », Rennes, Association pour l’Inventaire Bretagne, 2002, Voir en ligne.

Documents d’archives

Archives Départementales d’Ille-et-Vilaine, 1 F 500, Fonds La Borderie, Saint Méen :
B.N.F. D.M.O. (Paris), fr.22322, Au trésor de st. Méen p. 434 (Voir en ligne)

Description de l’abbaye de Saint-Méen en 1646, in Monasticum Benedictum, XXVIII, 1.

Archives Départementales d’Ille-et-Vilaine, 1 F 500 : Description de l’abbaye de Saint-Méen en 1646, in Monasticum Benedictum, XXVIII, Fonds La Borderie, Saint Méen

Archives Départementales d’Ille-et-Vilaine, 1 Q 850.


↑ 1 • 

DCCCXIX. Normanni omnem minorem Britanniam vastaverunt, cunctis occisis vel ejectis Britonibus. Tunc asportata funt corpora SS. Mevenni & Judichaëli, S. Mevennus apud S. Florentium, & Judichaëlus apud S. Jovinum in pago Pictavensi

↑ 2 • Guillotin de Corson mentionne un document pris au manuscrit français 12685 de la Bibliothèque Nationale (fonds des Blancs-Manteaux) qui cite le bras reliquaire de saint Judicaël :

En 1616, on vénérait dans l’église abbatiale de Saint-Méen, le chef, le bras et le calice de saint Méen, - le chef et le bras de Saint Judicaël, - le chef de Saint Petreuc, - le menton de saint Salomon, - des reliques de saint Uniac et saint Austole. (Bibl. Nat. Blanc-Manteaux, 12685) GUILLOTIN DE CORSON, abbé Amédée, Pouillé Historique de l’archevêché de Rennes, Vol. 2, Rennes, Fougeray éditeur, 1891, Voir en ligne. page 125

Il s’agit d’une erreur de transcription de la part du chanoine puisque sa description correspond à celle tirée du manuscrit fr 22322 de la B.N.F. daté de 1646, qui portait l’ancienne cote Blancs-Manteaux 39 et qui recoupe celle des Archives Départementales d’Ille-et-Vilaine citée plus bas :

Au trésor de St. Méen. - Une chasse de bois couverte d’une étoffe ancienne où sont les reliques de St. Méen et st. Judicaël. - Un chef d’argent où est le crâne entier de st. Judicaël. - Un bras d’argent du même. – Chef bras d’argent de st. Méen plus sa mâchoire en argent dorée. - Le peigne de st. Judicaël enchâssé en bois. – Un reliquaire de bois doré où est le crâne de st. Austole. – Un autre où est un os de st. Méen. – On croit avoir toutes les reliques de st. Méen et de st. Judicaël à peu près. -B.N.F. D.M.O. (Paris), fr.22322, Au trésor de st. Méen p. 434 (Voir en ligne)