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15e siècle

Le bras-reliquaire de saint Judicaël

Les reliques d’un roi saint à l’abbaye de Paimpont

Un bras-reliquaire de saint Judicaël du 15e siècle est aujourd’hui conservé dans la sacristie de l’église de Paimpont.

Selon une tradition, ce bras-reliquaire aurait été offert par le duc François II et sa seconde épouse Marguerite de Foix vers 1474.

Nous proposons une autre hypothèse, celle d’une donation par Jeanne de Laval, fille de Guy XIV, à l’abbaye de Paimpont dans la deuxième moitié du 15e siècle.

Le culte des reliques de saint Judicaël à l’abbaye de Saint-Méen

En 919, les moines de l’abbaye de Gaël fuient les pillages vikings. Ils transportent les reliques de Judicaël à Saint-Jouin-de-Marnes (Deux-Sèvres). —  MORICE, Dom Pierre-Hyacinthe, Mémoires pour servir de preuves à l’histoire ecclésiastique et civile de Bretagne, Vol. 1, Paris, Charles Osmont, 1742, Voir en ligne. col. 4 — 1

L’abbaye de Gaël est reconstruite à Saint-Méen-le-Grand en 1024. À cette époque, les reliques de Judicaël sont toujours à Saint-Jouin-de-Marnes. Leur absence à Saint-Méen porte préjudice au rayonnement de la nouvelle abbaye.

[…] Au début du 11e siècle, pour qu’un saint guérisse, il faut que son corps ou ses reliques interviennent. Or, au début du 11e siècle, il était difficile à Judicaël de jouer le rôle de médecin parce que ses reliques étaient perdues. FAWTIER, Robert, « Ingomar, historien breton », in Mélanges d’histoire du Moyen Âge, offerts à M. Ferdinand Lot, Slatkine, 1925, Voir en ligne. page 201

Les reliques « corporelles » de Judicaël faisant défaut, elles sont remplacées par des reliques dites « réelles », c’est-à-dire des objets ayant appartenu au saint. Ingomar, moine de l’abbaye de Saint-Méen et auteur de la Vita Judicaelis, vers 1024 mentionne leur présence à Saint-Méen.

Ceux qui demandent que leur soient présentés par les ministres de l’Eglise les sandales de ses pieds ou son bâton ou quelque petit morceau de vêtement sont guéris des fièvres et des autres maux dont ils sont affligés.

Ingomar traduit par MERDRIGNAC, Bernard, « Les Voies nouvelles de la Sainteté 605-814 », in Histoire des saints et de la sainteté chrétienne, Vol. IV, Paris, Hachette, 1986. [page 171]

Selon la tradition, des reliques « corporelles » de Judicaël, d’abord présentes à l’abbaye de Saint-Jouin-de-Marnes en 919, sont retrouvées après leur passage à l’abbaye Saint-Florent de Saumur (Maine-et-Loire). Elles auraient été translatée en 1130 à l’abbaye de Saint-Méen. —  LE GRAND, Albert, La vie, gestes, mort et miracles des Saints de la Bretagne Armorique, Rennes, Jean Vatar et Julien Ferré, 1659, Voir en ligne. p. 525 — 2

Ces reliques font renaître le culte de Judicaël, probablement aux dépens de celui de saint Méen, fondateur de l’abbaye. —  LE DUC, Gwenaël, « Qui était Judicaël ? », in Topoguide FFRandonnée ; Brocéliande à pied, 2011, p. 150-153. [page 152] —

Un bras-reliquaire du 15e siècle

Un bras-reliquaire de saint Judicaël, pièce majeure de l’orfèvrerie gothique de haute Bretagne, est aujourd’hui conservé dans la sacristie de l’église de Paimpont.

Il est composé d’un fragment d’os de bras reposant à l’intérieur d’une châsse polyédrique en bois, recouverte d’argent ciselé et de pierres semi-précieuses. Le fragment d’os est visible à travers une petite fenêtre de verre elle-même rectangulaire. Cette partie du reliquaire prend la forme d’une manche. Elle est surmontée d’une main tenant un livre.

Bras-reliquaire de saint Judicaël
Bras-reliquaire de saint Judicaël
(c) Inventaire général, ADAGP
Norbert Lambart

La Direction Régionale des Affaires Culturelles (DRAC) de Bretagne dans son Inventaire général de 1994 expertise l’orfèvrerie du bras-reliquaire et la date de la seconde moitié du 15e siècle.

La rigidité de la manche rappelle les œuvres du XIVe siècle mais le traitement décoratif des rinceaux fleuris ainsi que la découpe en targe de l´écu armorié situent sans conteste l´objet dans la deuxième moitié du XVe siècle. La représentation du livre reproduit fidèlement un modèle de fermoir à deux courroies de cuir venant fermer celui-ci sur le milieu du plat extérieur par deux boutons plats orfévrés, modèle en usage entre le XIVe et la deuxième moitié du XVe siècle, plusieurs fois représenté sur les enluminures contemporaines. Seul le décor de ces deux fermoirs est gravé, tout le reste du décor pointillé, aussi bien sur le plat du livre que sur les côtés du bras, est exécuté à l´aide d´un ciselet. L’arrêt brutal du décor ciselé aux angles du plat du livre, indique qu’à l’image de la pierre centrale, les quatre pierres actuellement posées sur un fond uni devaient très probablement se détacher sur un quatrefeuille d’argent doré.

RIOULT, Jean-Jacques et CASTEL, Yves-Pascal, « Bras-reliquaire de saint Judicaël », 1994, Voir en ligne.

Le bras-reliquaire de saint Judicaël reprend le symbole du livre, déjà présent sur la statue de Judicaël dans l’église abbatiale de Paimpont. Cette statue est datée quant à elle du début du 15e siècle.

La main tenant un livre, iconographie habituelle réservée aux fondateurs, fait évidemment référence au fait que ce saint personnage [...] passe pour s´être retiré au monastère de Saint-Jean de Gaël et avoir fondé celui de Paimpont.

RIOULT, Jean-Jacques et CASTEL, Yves-Pascal, « Bras-reliquaire de saint Judicaël », 1994, Voir en ligne.
Bras-reliquaire de saint Judicaël : livre
Bras-reliquaire de saint Judicaël : livre
(c) Inventaire général, ADAGP
Norbert Lambart

La présence d’un livre tenu par un bras-reliquaire est singulière et rare. Cette présence dénote une intentionnalité, probablement le rappel de la fondation de la première communauté monastique par le saint roi. Elle institue Judicaël comme étant aux origines de l’abbaye notre-Dame de Paimpont.

La statue de saint Judicaël dans l'église de Paimpont
La statue de saint Judicaël dans l’église de Paimpont
L’abbé Olivier Guiho est représenté agenouillé aux pieds du saint.
Roger Blot

Le bras-reliquaire de Paimpont du 18e au 20e siècle

Le bras reliquaire de Paimpont est daté du 15e siècle. Toutefois, la première mention attestant sa présence à Paimpont apparaît seulement le 20 mars 1790 sur l’inventaire municipal de l’argenterie de la sacristie de l’abbaye de Paimpont. —  Archives Départementales d’Ille-et-Vilaine, 1 Q 850. —

L’abbé Gervy évoque une tradition selon laquelle le reliquaire aurait été offert par la première épouse du duc François II à l’abbaye de Paimpont, au 15e siècle.

La tradition en fait un don de la duchesse Marguerite de Bretagne [(1443-1469)], épouse de François II.

GERVY, abbé Louis, « Un grand pèlerinage et un charmant pays (2) », Revue de Bretagne, Vol. 38, 1907, p. 276-293, Voir en ligne. page 284

Selon l’abbé, le reliquaire aurait souffert durant la période révolutionnaire. L’or et les pierres précieuses d’origine auraient été volés. Un constat du diocèse de Rennes précise l’état du reliquaire en 1811.

Nous, vicaires généraux du diocèse de Rennes, ayant reçu de M. Bigot, curé de la paroisse de Paimpont, en notre diocèse, un reliquaire en forme de bras contenant un ossement qui, de temps immémorial, a été exposé à la vénération publique dans la dite paroisse, sous le nom de relique de saint Judicaël, avons fait la vérification dudit sépulcre, que nous avons trouvé sans sceau, sans garde et sans authentique. Après en avoir fait l’ouverture, nous y avons trouvé un os de bras déposé sur un morceau d’étoffe de soie cramoisie ; cet os a été enchâssé dans un morceau de bois revêtu de lames d’argent, de manière qu’il nous a paru constant que la relique n’a pu être extraite de la châsse depuis qu’elle y fut déposée, sans une fracture du bois qui la renferme et du revêtement qui la couvre, fracture dont nous n’avons pu trouver aucun signe ni indice. Ce considéré, nous avons reconnu la relique dite de saint Judicaël comme authentique et avons fait fermer l’entrée du sépulcre d’un châssis d’argent, long d’environ cinq pouces et large de deux pouces six lignes, dans lequel est inséré un verre au milieu duquel est appliqué un carton portant le sceau de Monseigneur, qui y est apposé sur les deux extrémités d’un cordon de soye de couleur noire, qui fait aussi la ceinture de la relique. En conséquence, nous permettons à M. le curé de Paimpont d’exposer à la vénération des fidèles le précieux reste du corps de saint Judicaël. Donné à Rennes, le 12e jour de juillet 1811. Berthault, vic. gén. Graffart, vic. gén. GERVY, abbé Louis, « Un grand pèlerinage et un charmant pays (2) », Revue de Bretagne, Vol. 38, 1907, p. 276-293, Voir en ligne. page 284

Objet d’une importante restauration au début du 20e siècle par l’atelier Evellin de Rennes, il est classé aux Monuments Historiques le 22 décembre 1906.—  RIOULT, Jean-Jacques, « Bras-reliquaire de saint Judicaël », Rennes, Association pour l’Inventaire Bretagne, 2002, Voir en ligne. —

L’hypothèse d’une donation par François II et Marguerite de Foix

Pour la DRAC, ce bras-reliquaire aurait été offert par le duc François II et sa seconde épouse Marguerite de Foix vers 1474 3.

Sur l´un des côtés du bras, parmi un décor de guirlandes fleuries, figurent les armes des ducs de Bretagne flanquées de part et d´autre de la devise « a ma vie », adoptée par les ducs bretons à partir de Jean IV. La forme de l´écu à échancrure, dite en targe, utilisée à partir du milieu du XVe siècle, se retrouve identique sur les monnaies émises sous les ducs François Ier et François II. Elle corrobore la tradition qui attribue la commande de ce bras-reliquaire au duc François II et à son épouse Marguerite de Foix. Les fleurs de marguerites qui composent l´ensemble du décor constituent une allusion probable au prénom de la duchesse. La devise Utinam, que l´on peut traduire par Plût à Dieu ou Fasse le ciel, incisée sur un des côtés du bas de la manche est peut-être une devise personnelle du duc. Tous ces indices concordent pour avancer une datation vers le troisième quart du XVe siècle qui pourrait plus précisément se situer autour de 1474, date du mariage de François II de Bretagne et de Marguerite de Foix. Le bras-reliquaire de Paimpont pourrait ainsi être un présent offert par le couple princier à l´occasion de son mariage.

RIOULT, Jean-Jacques et CASTEL, Yves-Pascal, « Bras-reliquaire de saint Judicaël », 1994, Voir en ligne.
Bras-reliquaire de saint Judicaël : armes de Bretagne
Bras-reliquaire de saint Judicaël : armes de Bretagne
(c) Inventaire général, ADAGP
Norbert Lambart

Selon la DRAC, ce cadeau du couple ducal n’aurait pas été fait à l’abbaye de Paimpont mais à celle de Saint-Méen, ce qui explique qu’il soit encore mentionné en 1646 en cette abbaye. La relique de Judicaël aurait été transférée à l’abbaye de Paimpont au 19e siècle sans que l’on sache ni comment, ni pourquoi.

Ce bras reliquaire provient de l’abbaye de Saint-Méen-le-Grand (Ille-et-Vilaine), dans laquelle il se trouve mentionné en 1646, parmi les objets du trésor, avec le chef-reliquaire de saint Judicaël, associé à son tombeau. La commande de l’objet par le couple ducal de Bretagne, François II et Marguerite de Foix, vers 1475, peu après le mariage du couple princier, est confirmé par l’iconographie portée. A une date inconnue, probablement au début du XIXe siècle, le bras-reliquaire, se retrouva dans l’ancienne église abbatiale de Paimpont, dans laquelle il est conservé depuis. 4

RIOULT, Jean-Jacques et CASTEL, Yves-Pascal, « Bras-reliquaire de saint Judicaël », 1994, Voir en ligne.

Cette donation ducale s’expliquerait par le fait qu’au 15e siècle, les ducs de Bretagne se réclament de Judicaël, dont ils encouragent le culte.

Ce saint personnage, après avoir conclu une paix durable avec Dagobert roi des francs, passe pour s’être retiré au monastère de Saint-Jean-de-Gaël et avoir fondé celui de Paimpont. Cet épisode de la vie de Judicaël en fit aux yeux de ses successeurs un des modèles du bon gouvernement et l’un des fondateurs de la légitimité dynastique bretonne.

RIOULT, Jean-Jacques et VERGNE, Sophie, Les orfèvres de Haute Bretagne, Presses Universitaires de Rennes, 2006. [pages 266-267]

La réfutation de l’hypothèse d’une donation par François II et Marguerite de Foix

Selon la DRAC, le bras-reliquaire de saint Judicaël visible depuis la fin du 18e siècle à Paimpont serait celui mentionné en 1646 à l’abbaye de Saint-Méen. Sa description correspond en effet à celle de l’objet aujourd’hui présent à Paimpont. Pour autant, s’agit-il du même objet ? Plusieurs arguments viennent contredire cette hypothèse.

La mention d’un bras-reliquaire à l’abbaye de Saint-Méen au 17e siècle

Les plus anciennes mentions concernant un bras-reliquaire de saint Judicaël à Saint-Méen datent du 17e siècle. Selon Miorcec de Kerdanet - annotateur en 1837 d’Albert Le Grand - les reliques du saint sont enchâssées dans un reliquaire à l’abbaye de Saint-Méen en 1640.

Ces reliques [...] furent retirées [du tombeau de Judicaël à Saint-Méen], le 12 juillet 1640, et renfermées dans un reliquaire d’argent, enrichi de pierres précieuses. Ce reliquaire renfermait le chef de Judicaël et quelques-uns de ses ossemens : il a disparu à l’époque de la révolution, et il ne reste aujourd’hui des reliques du saint roi que la partie inférieure d’un fémur. LE GRAND, Albert, Les vies des saints de la Bretagne-Armorique par Fr. Albert Le Grand, 1837 - Annotée par Miorcec de Kerdanet, Daniel-Louis, Brest-Paris, Anner, 1637, Voir en ligne. page 823

Le plus ancien document mentionnant un bras-reliquaire parmi les objets du trésor de l’abbaye de Saint-Méen-le-Grand, date de 1646 5 6.

Il y a dans l’abbaye de Saint-Méen un beau thrésor où l’on garde le chef, le bras et le calice de saint Méen qui est d’argent, aussi bien que le chef et le bras où sont enchâssés ses reliques... On y voit encore le chef et le bras de saint Judicaël roy de Bretaigne et son corps en une autre châsse. Ce chef et ce bras sont enchâssés dans un chef et un bras d’argent.Archives Départementales d’Ille-et-Vilaine, 1 F 500 : Description de l’abbaye de Saint-Méen en 1646, in Monasticum Benedictum, XXVIII, Fonds La Borderie, Saint Méen..

L’ouverture du tombeau en 1640 et ses conséquences

L’abbaye de Saint-Méen-le-Grand procède à l’ouverture du tombeau de saint Judicaël le 12 juillet 1640. Le document d’archives certifie qu’il n’y a pas eu d’ouverture du tombeau avant cette date. Aucune relique de Judicaël provenant de Saint-Méen n’a donc pu être utilisée au 15e siècle pour être enchâssée dans le bras reliquaire de Paimpont.

  • En conséquence, l’os du bras reliquaire de Paimpont ne peut provenir de l’abbaye de Saint-Méen.

Par ailleurs, les reliquaires présentés à Saint-Méen en 1646 ont été réalisés, selon les documents d’archives, suite à l’ouverture du tombeau. Le bras reliquaire de Judicaël du trésor de Saint-Méen est donc du milieu du 17e siècle. Or, si nous ne connaissons pas la provenance du bras-reliquaire de Paimpont, nous connaissons l’époque de sa fabrication, puisqu’il a été stylistiquement daté du 15e siècle.

  • En conséquence, le bras-reliquaire de Judicaël mentionné en 1646 à l’abbaye de Saint-Méen ne peut être celui visible à l’abbaye de Paimpont depuis la fin du 18e siècle.

Enfin, Guillotin de Corson mentionne un bras-reliquaire de saint Judicaël dans le trésor de l’abbaye de Saint-Méen en 1791, alors qu’un bras-reliquaire de saint Judicaël en argent est attesté à Paimpont en 1790.

En 1791, ces précieuses reliques étaient déposées comme il suit : les chefs de saint Méen, saint Judicaël et saint Austole et une portion du crâne de saint Petreuc, dans quatre bustes d’argent ; - les bras de saint Méen et saint Judicaël dans deux bras d’argent ; - il y avait, en outre, deux autres reliquaires, dont l’un en forme de châsse, contenant l’un et l’autre de nombreux ossements. GUILLOTIN DE CORSON, abbé Amédée, Pouillé Historique de l’archevêché de Rennes, Vol. 2, Rennes, Fougeray éditeur, 1891, Voir en ligne. page 125

  • En conséquence, il y a vraisemblablement deux bras-reliquaires, l’un à Paimpont, l’autre à Saint-Méen.

La donation de François II et de Marguerite de Foix

L’hypothèse faite par la DRAC concernant la donation par François II et Marguerite de Foix repose :

— Premièrement, sur une « tradition » mentionnée pour la première fois par l’abbé Gervy en 1907.

— Deuxièmement, sur l’analyse stylistique de l’orfèvrerie du bras-reliquaire qui caractérise une création datant de la seconde moitié du 15e siècle.

— Troisièmement, sur la signification des inscriptions qui ornent l’œuvre - un monogramme « M », des marguerites, ainsi que deux inscriptions, « a ma vie » et « Utinam » - que la DRAC rattache à François II et Marguerite de Foix.

  • Le monogramme « M », utilisé pour attribuer l’offrande du bras-reliquaire à Marguerite de Foix, ne constitue pas une preuve. Marguerite était aussi le prénom de la première épouse du duc François II - Marguerite de Bretagne 7 - morte en 1469. Rappelons que pour l’abbé Gervy, la tradition attribue la donation à Marguerite de Bretagne et non à Marguerite de Foix.
Bras-reliquaire de saint Judicaël : monograme "M"
Bras-reliquaire de saint Judicaël : monograme "M"
(c) Inventaire général, ADAGP
Norbert Lambart
  • Selon la DRAC, les motifs floraux qui ornent le reliquaire sont des marguerites en référence au prénom de la duchesse Marguerite de Foix. Or, une observation plus attentive montre que les fleurs représentées ne sont pas des marguerites. Plusieurs espèces de fleurs sont reconnaissables, parmi lesquelles la stellaire holostée 8.
Stellaire holostée
Stellaire holostée
— 365photo.over-blog.com —
Bras-reliquaire de saint Judicaël : devise à ma vie et motifs floraux
Bras-reliquaire de saint Judicaël : devise à ma vie et motifs floraux
(c) Inventaire général, ADAGP
Norbert Lambart
  • « A ma vie » est une devise créée en 1381 par le duc de Bretagne Jean IV 9 suite au second traité de Guérande. Il en fait la devise des membres de l’Ordre de l’Hermine 10. Elle n’est pas celle des ducs qui ont succédé à Jean IV. La devise de François II serait « Il n’est trésor que de liesse ». L’inscription « a ma vie » sur le bras-reliquaire ne peut donc constituer la preuve qu’il soit un don du couple ducal.
Bras-reliquaire de saint Judicaël : devise "a ma vie"
Bras-reliquaire de saint Judicaël : devise "a ma vie"
(c) Inventaire général, ADAGP
Norbert Lambart
  • Une dernière inscription « Utina » interprétée comme étant « Utina[m] » (Plût-à-Dieu) 11 est un mot souvent usité. Sa présence sur le bras-reliquaire n’est donc pas significative.
Bras-reliquaire de saint Judicaël : devise "utinam"
Bras-reliquaire de saint Judicaël : devise "utinam"
(c) Inventaire général, ADAGP
Norbert Lambart

Si la datation de l’orfèvrerie n’est pas remise en cause, en revanche l’interprétation des inscriptions est sujette à caution. En outre, aucun cartulaire ne mentionne cette offrande ducale à l’abbaye de Paimpont.

En conséquence, l’analyse de la DRAC ne peut établir de lien avéré entre le bras-reliquaire et le couple ducal.

Notre hypothèse concernant la donation d’un bras reliquaire à l’abbaye de Paimpont est tout autre. Nous proposons de voir en Jeanne de Laval (1433-1498) la donatrice de cette relique.

L’hypothèse d’une donation par Jeanne de Laval

Jeanne de Laval est la fille de Guy XIV de Laval (1406-1486) 12 et de Isabeau de Bretagne (1411-1442) 13. Seigneur de Montfort, Guy XIV est propriétaire de la forêt de Brécilien où se trouvent les abbayes Saint-Jacques de Montfort et Notre-Dame de Paimpont.

Jeanne de Laval est une princesse lettrée réputée pour son influence culturelle. Ses armes sont à la fois celles des Montfort et celles des Laval. En 1454, elle épouse René d’Anjou (†1480), veuf d’Isabelle de Lorraine (†1453), roi de Jérusalem et de Sicile.

René d’Anjou, « le roi René », gendre et ami de Guy XIV, est un personnage considérable 14.

[A la création de l’Ordre du Croissant, René d’Anjou] refusa la présidence perpétuelle de l’Ordre, et fit nommer sénateur Guy de Laval, son grand chambellan et son ami.

Jeanne se procure des reliques de Judicaël

René d’Anjou, époux de Jeanne de Laval, entretient des relations constantes avec toutes les abbayes angevines. Après son mariage, elle cultive des liens étroits avec l’abbaye de Saint-Florent de Saumur, où sont vénérées les reliques de saint Judicaël et de saint Méen.

[...] Jeanne occupa aussi à l’embellissement de ses heures un religieux de l’abbaye de Saint-Florent, dans laquelle s’était perpétué le culte des arts ; elle rémunérait son talent comme celui des laïques. LECOY DE LA MARCHE, Albert, Le roi René, sa vie, son administration, ses travaux artistiques et littéraires : d’après les documents inédits des archives de France et d’Italie, Vol. 2, Paris, Firmin-Didot frères, fils et Cie, 1875, Voir en ligne. p. 98

Jeanne, par ailleurs reconnue pour son amour des arts, côtoie des orfèvres en mesure de réaliser un reliquaire. Elle offre à l’abbaye Saint-Nicolas d’Angers plusieurs reliques richement enchâssées, entre autres un bras-reliquaire de saint Nicolas, orné d’un diamant.

[...] Cette princesse employa encore, à Angers, plusieurs orfèvres : Guillaume Le Peletier, qui exécuta des émaux à ses armes ; Jean Aragon, qui grava son nouveau sceau à ses armes et à sa devise ; Jean Le Gracieux, qui confectionna pour elle des bassins et des écuelles d’argent, des drageoirs, des émaux ; Jeannin Desperit, [...]LECOY DE LA MARCHE, Albert (1875) op. cit., p. 116 (Voir en ligne)

Il est donc aisé pour Jeanne de Laval, avec l’assentiment des religieux, de se procurer une des reliques de Judicaël à Saint-Florent de Saumur pour faire l’offrande d’une pièce d’orfèvrerie - le bras-reliquaire - à l’abbaye de Paimpont.

L’inscription « A ma vie » et l’emblème floral de Jeanne de Laval sur le bras-reliquaire

Dans l’hypothèse où Jeanne de Laval est la donatrice du bras-reliquaire de l’abbaye de Paimpont, l’inscription de la devise « A ma vie » symbolise les liens forts existant entre les Laval-Montfort et les ducs de Bretagne.

Bras-reliquaire de saint Judicaël : devise "a ma vie" surmontée d'une hermine
Bras-reliquaire de saint Judicaël : devise "a ma vie" surmontée d’une hermine
(c) Inventaire général, ADAGP
Norbert Lambart

Jeanne et sa sœur Artuse sont adoubées chevaleresses de l’Ordre de l’Hermine en 1455. Elles reçoivent du duc de Bretagne Pierre II 15, le collier d’or avec la devise « A ma vie. »

Collier de l'Ordre de l'Hermine
Collier de l’Ordre de l’Hermine
—  ARGENTRÉ, Bertrand d’, L’Histoire de Bretagne, des roys, ducs, comtes, et princes d’icelle, Rééd. 1668, Rennes, Jean Vatar et Julien Ferré, 1582, Voir en ligne. —

[...] Nous n’avons plus la liste des noms de ces chevaliers ; mais voici ceux qui sont employés dans les comptes des trésoriers généraux de Bretagne. [...] Artuse de Laval en 1455, collier d’or. Jeanne de Laval en 1455.[...]
MORICE, Dom Hyacinthe, Histoire ecclésiastique et civile de Bretagne : composée sur les auteurs et les titres originaux, Vol. 15, Guingamp, Benjamin-Jollivet, 1836, Voir en ligne. p. 598-603

La devise de l’Ordre de l’Hermine figure deux fois sur le bras-reliquaire, encadrant les armes de Bretagne. Seule la devise de droite est surmontée d’une hermine. La présence des deux inscriptions rappelle l’appartenance d’Artuse (1437-1461) 16 et de Jeanne à cet Ordre.

Bras-reliquaire de saint Judicaël : devise "a ma vie"
Bras-reliquaire de saint Judicaël : devise "a ma vie"
(c) Inventaire général, ADAGP
Norbert Lambart

Ainsi, c’est en vertu de son appartenance à l’Ordre de l’Hermine que Jeanne de Laval offre le bras-reliquaire.

Bras-reliquaire de saint Judicaël : motifs floraux
Bras-reliquaire de saint Judicaël : motifs floraux
(c) Inventaire général, ADAGP
Norbert Lambart

Parmi les emblèmes utilisés par Jeanne de Laval - notamment dans son psautier - figurent les fleurs de jeannette ou narcisse des poètes (Narcissus poeticus). Les fleurs à six pétales représentées sur un des côtés du bras reliquaire semblent être des jeannettes.

Narcisses des poètes ou jeannettes
Narcisses des poètes ou jeannettes
— Willemse France —

Le contexte justifiant l’hypothèse de la donation de Jeanne à l’abbaye de Paimpont

À partir de 1451, le père de Jeanne de Laval, Guy XIV, entre en rivalité avec les Rohan pour la préséance aux États de Bretagne 17. La donation du bras-reliquaire, appuyée par Guy XIV, s’inscrit dans la stratégie de localisation du mythe de Judicaël sur la seigneurie de Montfort 18, dans le but de contrer les Rohan.

Cinquante ans plus tôt, l’abbé Olivier Guiho (1411 et 1452) avait fait de Judicaël le fondateur de l’abbaye de Paimpont. La donation du bras-reliquaire par Jeanne de Laval renforce l’œuvre initiée par l’abbé. Elle sert les intérêts des Montfort comme ceux de l’abbaye de Paimpont.

Dans un acte du Livre noir de Painpont, Michel Le Sénéchal 19, abbé de Paimpont de 1473 à 1501, reconnait officiellement la fondation de l’abbaye par Judicaël et la prééminence des Montfort-Laval dans cette abbaye.

[...] Michel abbé de Painpont [...] expose que la dite abbaye est une abbaye ancienne fondée par défunt prince de vivante mémoire le roi Giquel 20 en son temps roi de Bretagne. Quelle fondation fut faite d’environ le temps de huit cents ans [7e siècle]. Après laquelle fondation elle fut confirmée par le siège et de l’autorité apostolique [...] a été fait par défunts nobles et puissants les seigneurs de Laval, Montfort, Lohéac et Garun d’eux plusieurs donaisons etc. BIBLIOTHÈQUE NATIONALE DE FRANCE, DÉPARTEMENT DES MANUSCRITS, FRANÇAIS 22322, Recueil d’extraits pour servir à l’histoire de Bretagne. (IXe-XVIIe siècle), Manuscrit, 1601-1700, sans date, Voir en ligne. p. 463


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Bibliographie

GUILLOTIN DE CORSON, abbé Amédée, Pouillé Historique de l’archevêché de Rennes, Vol. 2, Rennes, Fougeray éditeur, 1891, Voir en ligne.

FAWTIER, Robert, « Ingomar, historien breton », in Mélanges d’histoire du Moyen Âge, offerts à M. Ferdinand Lot, Slatkine, 1925, Voir en ligne.

GERVY, abbé Louis, « Un grand pèlerinage et un charmant pays (2) », Revue de Bretagne, Vol. 38, 1907, p. 276-293, Voir en ligne.

LE DUC, Gwenaël, « Qui était Judicaël ? », in Topoguide FFRandonnée ; Brocéliande à pied, 2011, p. 150-153.

LE GRAND, Albert, Les vies des saints de la Bretagne-Armorique par Fr. Albert Le Grand, 1837 - Annotée par Miorcec de Kerdanet, Daniel-Louis, Brest-Paris, Anner, 1637, Voir en ligne.

MORICE, Dom Pierre-Hyacinthe, Mémoires pour servir de preuves à l’histoire ecclésiastique et civile de Bretagne, Vol. 1, Paris, Charles Osmont, 1742, Voir en ligne.

RIOULT, Jean-Jacques et VERGNE, Sophie, Les orfèvres de Haute Bretagne, Presses Universitaires de Rennes, 2006.

RIOULT, Jean-Jacques, « Bras-reliquaire de saint Judicaël », Rennes, Association pour l’Inventaire Bretagne, 2002, Voir en ligne.

Documents d’archives

Archives Départementales d’Ille-et-Vilaine, 1 F 500, Fonds La Borderie, Saint Méen :
B.N.F. D.M.O. (Paris), fr.22322, Au trésor de st. Méen p. 434 (Voir en ligne)

Description de l’abbaye de Saint-Méen en 1646, in Monasticum Benedictum, XXVIII, 1.

Archives Départementales d’Ille-et-Vilaine, 1 F 500 : Description de l’abbaye de Saint-Méen en 1646, in Monasticum Benedictum, XXVIII, Fonds La Borderie, Saint Méen

Archives Départementales d’Ille-et-Vilaine, 1 Q 850.


↑ 1 • 

DCCCXIX. Normanni omnem minorem Britanniam vastaverunt, cunctis occisis vel ejectis Britonibus. Tunc asportata funt corpora SS. Mevenni & Judichaëli, S. Mevennus apud S. Florentium, & Judichaëlus apud S. Jovinum in pago Pictavensi

↑ 2 • Albert Le Grand, (1599 -†entre 1640 et 1644), dominicain, hagiographe.

↑ 3 • Notons que l’abbé Gervy mentionne comme donatrice la première épouse de François II, Marguerite de Bretagne (1443-1469) alors que des auteurs postérieurs attribuent cette donation à Marguerite de Foix (1458-1486), sa deuxième épouse.

↑ 4 • Notons qu’au moment de l’hypothétique donation par François II, les abbés des deux communautés religieuses sont membres de la famille des Coëtlogon : Robert de Coëtlogon, abbé de Saint-Méen, est chargé d’affaires par le duc François Ier en 1451 ; Michel Le Sénéchal, abbé de Paimpont, est quant à lui recommandé au duc François II par lettre apostolique en 1473.

↑ 5 • Guillotin de Corson mentionne un document pris au manuscrit français 12685 de la Bibliothèque Nationale (fonds des Blancs-Manteaux) qui cite le bras-reliquaire de saint Judicaël :

En 1616, on vénérait dans l’église abbatiale de Saint-Méen, le chef, le bras et le calice de saint Méen, - le chef et le bras de Saint Judicaël, - le chef de Saint Petreuc, - le menton de saint Salomon, - des reliques de saint Uniac et saint Austole. (Bibl. Nat. Blanc-Manteaux, 12685) GUILLOTIN DE CORSON, abbé Amédée, Pouillé Historique de l’archevêché de Rennes, Vol. 2, Rennes, Fougeray éditeur, 1891, Voir en ligne. page 125

Il s’agit d’une erreur de transcription de la part du chanoine puisque sa description correspond à celle tirée du manuscrit fr 22322 de la B.N.F. daté de 1646, qui portait l’ancienne cote Blancs-Manteaux 39 et qui recoupe celle des Archives Départementales d’Ille-et-Vilaine citée plus bas :

Au trésor de St. Méen. - Une chasse de bois couverte d’une étoffe ancienne où sont les reliques de st. Méen et st. Judicaël. - Un chef d’argent où est le crâne entier de st. Judicaël. - Un bras d’argent du même. – Chef bras d’argent de st. Méen plus sa mâchoire en argent dorée. - Le peigne de st. Judicaël enchâssé en bois. – Un reliquaire de bois doré où est le crâne de st. Austole. – Un autre où est un os de st. Méen. – On croit avoir toutes les reliques de st. Méen et de st. Judicaël à peu près. -B.N.F. D.M.O. (Paris), fr.22322, Au trésor de st. Méen p. 434 (Voir en ligne)

↑ 6 • 1646 est l’année où les bénédictins de l’abbaye de Saint-Méen sont évincés par l’évêque de Saint-Malo, Achille de Harlay, au profit des prêtres de la Congrégation de la Mission (Lazaristes) - La Congrégation de la Mission (Congregatio Missionis) forme une société de vie apostolique de droit pontifical. Née au 17e siècle de l’expérience faite par Vincent de Paul de la misère spirituelle et corporelle des plus démunis, la « Société des Prêtres de la Mission » a pour but essentiel de suivre le Christ évangélisateur des pauvres. Ses prêtres sont connus aussi sous le nom de Lazaristes.

↑ 7 • Marguerite de Bretagne est la fille aînée du duc François Ier de Bretagne et d’Isabelle d’Écosse, fille du roi Jacques Ier d’Écosse.

↑ 8 • Stellaria holostea. Le nom « holostée » veut dire « entièrement [constitué] d’os », en raison de la forme particulière des tiges, anguleuses, et renflées aux extrémités, ce qui les fait ressembler quelque peu à des os. Certains noms vernaculaires de la plante - collerette de la Vierge, épingles de la Vierge, faisceau de la Vierge ou Herbe à la Sainte-Vierge - pourraient faire référence à Notre-Dame de Paimpont.

↑ 9 • Jean IV le Vaillant, duc de Bretagne de 1365 à 1378 et de 1381 à 1399.

↑ 10 • L’Ordre de l’Hermine est un ordre de chevalerie où les femmes sont admises.

↑ 11 • En paléographie, le trait en fin de mot sur un « a » vaut un « m ».

↑ 12 • Guy XIV est comte de Laval, seigneur de Montfort, de Gaël, de Lohéac, de La Roche-Bernard, de Châtillon, de Gavre, d’Acquigny, d’Aubigné, de Courbeveille, de Tinténiac, de Bécherel, de Romillé, de La Roche-en-Nort ; il est baron de Vitré et vicomte de Rennes, Gouverneur de Bretagne. Elevé à la cour du duc Jean V, il est proche des ducs de Bretagne et des rois de France.

↑ 13 • Isabeau de Bretagne, fille du duc Jean V de Bretagne et de Jeanne de Valois.

↑ 14 • René d’Anjou est comte de Guise, duc de Bar, duc de Lorraine, duc d’Anjou, duc de Touraine et de Calabre, comte de Provence et de Forcalquier, roi de Sicile, roi de Naples, comte de Beaufort-en-Vallée (Maine-et-Loire).

↑ 15 • Pierre II est le deuxième fils de Jean V. Il succède à son frère François I en 1450 et meurt en 1457.

↑ 16 • Artuse ou Arthuse de Laval est née le 17 février 1437. Elle meurt sans alliance en 1461, à Marseille, où elle avait accompagné la duchesse Jeanne, sa sœur.

↑ 17 • De leur côté, les Rohan affirment être issus en droite ligne de Conan Mériadec, premier roi légendaire de Bretagne armoricaine.

↑ 18 • Pierre Le Baud (†1505), historien inféodé aux Montfort-Laval, localise la légende du lépreux aidé par Judicaël à Montfort dans la seconde version des Cronicques des Roys , tandis que les Rohan la localisent à proximité de la Trinité-Porhoët.

↑ 19 • Le bras-reliquaire a été offert à l’abbaye de Paimpont dans la deuxième moitié du 15e siècle, époque où les abbés sont apparentés à la famille des Coëtlogon : Guy de Coëtlogon de 1452 à 1472 et Michel Le Sénéchal, abbé de 1473 à 1501.

↑ 20 • Giquel est un diminutif de Judicaël.