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Brocéliande en forêt de Lorge

Une localisation oubliée

La forêt de Paimpont n’est pas la seule forêt bretonne à avoir été nommée « Forêt de Brocéliande ». Un ouvrage de 1429 associe la forêt légendaire à la forêt de Lorge (aujourd’hui forêt de l’Hermitage) près de Quintin dans les Côtes d’Armor. Au début du 19e siècle, des auteurs romantiques reprennent cette localisation qui sera remise en cause par la « découverte » du Tombeau de Merlin en 1820, en forêt de Paimpont. L’implantation de « Brocéliande » en Quintin sera définitivement abandonnée au terme d’un débat qui va durer une cinquantaine d’années.

Première mention de « Brosséliande » près de Quintin

La première mention d’une forêt de Brocéliande près de Quintin est tirée d’une biographie de Louis II duc de Bourbon, composée en 1429 par Jean d’Orronville (ou d’Orville) dit « Cabaret ». L’ouvrage est une commande de Charles de Bourbon, petit fils de Louis III de Clermont, futur duc de Bourbon. Cabaret l’aurait rédigé d’après les souvenirs de Jean de Châteaumorand, compagnon d’armes de Louis III. Le livre, à la gloire du duc Louis, relate ses combats dans l’ost de Charles V, lors de la guerre de Cent Ans, englobant la guerre de Succession de Bretagne (1341-1364) et ses suites lointaines.

Faisant part du siège de Saint-Brieuc vers 1392, il relate un mouvement des troupes du connétable de France, Olivier de Clisson, devant Quintin :

Et en retournant, prinst on la maison de l’evesque de Saint Brio, qui estoit moult forte, et près de la croix de Malchast où Merlin faisoit les merveilles. Et de là le connestable Clisson et son ost alla devant Quintin, qui est à l’entrée de la forest de Broceliande, laquelle ville se rendit à lui, et à puis Loheach, où il assembla tous ses gens pour vouloir faire plus grande chose 1. ORRONVILLE, Jean d’, La chronique du bon duc Loys de Bourbon, 1876 - Chazaud, Martial-Alphonse (édit. scient.), Paris, Imprimerie Renouard, 1612, Voir en ligne. page 213

La croix de Malchast

Cette croix de Malchast peut être identifiée à une croix située aujourd’hui sur la colline du Marchallac, près de Boqueho (Côtes d’Armor), au nord de Quintin. À notre connaissance, La chronique du bon duc Loys de Bourbon est le seul texte associant Merlin à cette croix.

La littérature médiévale redécouverte au 18e siècle

Des érudits de la seconde moitié du 18e ont redécouvert la littérature du 12e au 15e siècle pour la transmettre à un public friand de curiosités médiévales. S’ils se sont appuyés sur les textes originaux, ils les ont cependant réécrits, sinon défigurés :

Ce fut bien par les érudits de la seconde moitié du XVIIIe siècle que cette redécouverte de la littérature des origines s’est faite : La Curne de Sainte-Palaye, Tressan, Paulmy, Le Grand d’Aussy, dans des perspectives parfois très différentes, se sont donné la peine de rouvrir enfin ces manuscrits des XIIe, XIIIe, XIVe, XVe siècles, et bien des incunables et des éditions anciennes, de les décrire, et surtout de les relire pour en transmettre le contenu à un public friand de ‘curiosités’. Cette transmission s’est réalisée, il est vrai, à un prix souvent très élevé, et les anciens textes, réécrits sinon défigurés, ont été proposés au public sous une forme qui pouvait s’éloigner de beaucoup des originaux. COLOMBO-TIMELLI, Maria, Lancelot et Yvain au Siècle des Lumières, La Curne de Sainte-Palaye et la Bibliothèque Universelle des Romans, Il Filarete. Pubblicazioni della Facoltà di Lettere e Filosofia dell’Università degli Studi di Milano, 2003, Voir en ligne.

L’un d’entre eux, Pierre-Jean-Baptiste Le Grand d’Aussy 2 publie en 1779 un recueil de fabliaux et contes des 12e et 13e siècles, dans lequel il reprend le Lai de Lanval de Marie de France. Une de ses notes, visant à expliquer pourquoi Lanval était un chevalier breton, situe Brocéliande près de Quintin :

Nos romanciers étant François, il étoit tout naturel qu’ils prissent des François pour leurs héros. [...] ils supposoient Artus suzerain de la petite Bretagne ; ils le font venir souvent à Nantes tenir cour plénière et dès lors, cette province devient le théâtre de la plupart des exploits. [...] La forêt où Merlin fut enchanté par Viviane et qu’habitoient les fées, est Brocéliande auprès de Quintin. Enfin ces fables, devenues populaires, avoient fait donner à certains lieux des noms qu’on retrouve encore dans les histoires. C’est ainsi que, dans la vie de Louis III, Duc de Bourbon, on voit une action passée autour du perron de Merlin, une autre à la Croix de Malchast où Merlin faisoit ses merveilles. LE GRAND D’AUSSY, Pierre-Jean-Baptiste, Fabliaux ou contes, fables et romans du XIIe et du XIIIe siècle, Vol. 1, Troisième édition, 1829, Paris, Jules Renouard libraire, 1779, Voir en ligne. page 176

La redécouverte de Brocéliande au 19e siècle et sa localisation

Dans le contexte d’une recherche des origines celtiques de la Bretagne au début du 19e siècle, certains érudits redécouvrent la littérature arthurienne. Les intellectuels bretons de cette époque sont convaincus que ces légendes, comme l’écrit M. de Fréminville en 1834, contiennent une réalité historique :

Il est si constant que les lieux cités dans la Table- Ronde sont historiques et appartiennent à notre Bretagne, que nous les y retrouvons pour la plupart avec les mêmes noms, les mêmes positions, même souvent le même site que ceux que leur donnent ces romans [...] FRÉMINVILLE, Christophe-Paulin de La Poix Chevalier de, « Mémoire sur le château de la Joyeuse-Garde », in Mémoires et dissertations sur les antiquités nationales et étrangères, Vol. 10, Paris, Jules Renouard, 1834, Voir en ligne. page 243

Si tous s’accordent pour affirmer que la forêt de Brocéliande recouvrait une immense partie de l’Armorique 3, une controverse existe concernant sa situation géographique réelle et la localisation des lieux légendaires. Une question se pose suite à son morcellement : quel vestige de cette antique forêt peut encore être appelé Brocéliande ?

La localisation de « Brocéliande en forêt de Lorge » reprise au 19e siècle

Des auteurs réputés de l’époque romantique, au début du 19e siècle, Creuzé de Lesser, l’abbé de la Rue, M. de Roquefort et Edouard Richer reprennent à Le Grand d’Aussy la localisation de Brocéliande à Quintin, négligeant la source médiévale de « Cabaret ».

Le premier auteur à l’évoquer est Creuzé de Lesser dans sa préface de La Table Ronde de 1812 :

Ces savants conviennent que ces romans nous sont en effet arrivés d’Angleterre ; mais ils croient qu’ils y étaient venus de Bretagne, province qui, dans ces siècles barbares, avait souvent plus de rapports avec l’Angleterre qu’avec le reste de la France, et qui d’ailleurs, dans ces récits, adoptait les idées anglaises sur la Table ronde, le saint Gréal, et Merlin. Ils pensent même que quelques-unes de ces idées peuvent y être nées. Ils répètent à cette occasion que le roman du Brut, le père de tous les romans de la Table ronde, est donné, par Geoffroy de Monmouth, comme traduit du bas-breton. Ils remarquent que c’est en Bretagne, dans la forêt de Brocéliande, près Quintin, que Merlin était censé être enseveli. CREUZÉ DE LESSER, Augustin François, La Table ronde, Rééd. 1829, Paris, Amable Gobin et Cie éditeurs, 1811, Voir en ligne. page XXVIII

L’auteur précise : Je dois, sur tous ces faits, les éclaircissements les plus utiles à M. de Roquefort — Creuzé de Lesser Augustin François (1812). op. cit., p. XXVI (Voir en ligne) —

Jean-Baptiste de Roquefort, membre de l’académie celtique depuis 1808, fin connaisseur de littérature médiévale, semble avoir transmis la référence de d’Aussy. Plusieurs de ses œuvres en portent la trace et notamment la préface de son ouvrage, Poésie de Marie de France, paru en 1820, qui renvoie aux Fabliaux de Le Grand d’Aussy : La forêt de Brecheliant ou de Broceliande, près Quintin, qui renfermoit le tombeau de l’enchanteur Merlin —  ROQUEFORT, Jean-Baptiste de, Poésies de Marie de France, Vol. 1, Paris, Chez Chassériau, 1820, Voir en ligne. page 33 — 4

L’abbé de La Rue reprend la localisation de Brocéliande en Quintin. Il écrit en 1815, dans un ouvrage consacré aux origines celtiques de la littérature arthurienne :

Si nous en croyons les auteurs des 12e et 13e siècles, les Fées bretonnes résidaient alors dans la forêt de Brecheliant près Quintin. LA RUE, abbé Gervais de, Recherches sur les ouvrages des bardes de la Bretagne armoricaine dans le Moyen Âge, Caen, Imprimerie de Poisson, 1815, Voir en ligne. page 44

L’auteur décrit la venue de Robert Wace à la fontaine de Berenton en Bréchéliant, sans donner les raisons qui l’amènent à la situer près de Quintin. L’opinion de l’abbé de La Rue, savant fort respecté à son époque, va être reprise par de nombreux auteurs qui se contenteront de le citer pour situer Brocéliande.

C’est enfin le cas d’auteurs du Lycée Armoricain parmi lesquels Edouard Richer 5 et de l’avocat Daniel Miorcec de Kerdanet qui écrit en 1818, Bressélian, aujourd’hui la Forêt de Lorges (près Quintin dans le département des Côtes-du-Nord). —  MIORCEC DE KERDANET, Daniel-Louis, Notices chronologiques sur les théologiens, jurisconsultes philosophes, artistes, littérateurs, poètes, bardes, troubadours et historiens de Bretagne, Brest, Imprimerie de G-M-F Michel, 1818, Voir en ligne. —

1820 : Controverse à propos de la localisation de Brocéliande

En 1820, la « découverte » par J.-C. Poignand des tombes de Merlin et de son épouse Viviane, en forêt de Paimpont, remet la localisation de la forêt de Brocéliande en question. Dans un ouvrage dédié à son ami Miorcec de Kerdanet, Poignand écrit :

Cette forêt de Brécilien a été mal à propos supposée être la forêt de Lorges, proche Loudéac, parce qu’Éon de l’Étoile se trouvait natif de Loudéac ; mais ce n’est pas ordinairement dans son propre pays que l’on peut devenir prophète. Celui-ci essaya de l’être ou l’avait été Merlin, où il passait pour reposer avec son épouse sous des aubépines, où était son perron fameux, ainsi que la miraculeuse fontaine de Barenton, en haute forêt, proche la commune de Concoret. POIGNAND, Jean Côme Damien, Antiquités historiques et monumentales de Montfort à Corseul par Dinan et au retour par Jugon, Rennes, Duchesne, 1820, Voir en ligne. page 89

Contrairement aux auteurs précédents, Poignand justifie sa localisation de la forêt de Brécilien/Brocéliande par une argumentation longuement développée et appuyée sur une preuve matérielle, pour lui de premier plan : les tombeaux de Merlin et de Viviane.

En 1821, Miorcec de Kerdanet, se référant à la démonstration de son ami, abandonne la forêt de Lorge à son sort et écrit : c’est en Bretagne, dans la forêt de Brécilien ou de Brocéliande que Merlin est enseveli. Il ajoute dans ses notes : Dans la forêt de Brécilien, vers Concoret —  MIORCEC DE KERDANET, Daniel-Louis, Histoire de la langue des Gaulois et par suite de celle des Bretons, Rennes, chez Duchesne, 1821, Voir en ligne. page 57 —

Bien que la « découverte » du Tombeau de Merlin en forêt de Paimpont soit confirmée par Miorcec de Kerdanet, l’idée de la localisation à Lorge perdure.

En 1825, paraît Tristan le voyageur, écrit par Louis de Marchangy, oeuvre romanesque dont deux volumes sont consacrés au voyage du héros en Armorique au 16e siècle. La forêt de Brocéliande parcourue par Tristan est peuplée de sites fantaisistes : le « Val périlleux », la « Clairière des injures et des pardons », le « Carrefour des douze croix sanglantes », etc. Dans ses notes de bas de page, l’auteur évoque le débat sur la localisation de la forêt merveilleuse et tranche en faveur de Lorge :

Quelques-uns l’ont placée dans les environs de Montfort, et disent que c’est aujourd’hui la forêt de Paimpont (M. Poignand [ref]). Mais des hommes plus versés dans la topographie de l’Armorique, et notamment le savant abbé de La Rue, placent cette forêt près Quintin et Loudéac ; ce serait aujourd’hui la forêt de Lorges (L’abbé de La Rue [ref]) MARCHANGY, Louis-Antoine-François de, Tristan le voyageur, ou la France au XIVe siècle, Vol. 2, Paris, Chez Maurice libraire, 1825, Voir en ligne. page 421

« Tristan le voyageur » rencontre un grand succès. Diffusé auprès d’un large public, il appuie la cause d’une « Brocéliande en forêt de Lorge ».

1840-1870 : Paimpontais contre Costarmoricains

En 1836, François Habasque intervient dans la controverse sur la localisation de Brocéliande. Ce défenseur de la forêt de Lorge emprunte à Louis de Marchangy un passage de « Tristan le voyageur » :

La forêt de Lorge où se sont passés tant de faits d’armes remarquables, joue un rôle distingué dans les romans de la table ronde. C’est, selon l’opinion la plus accréditée, l’ancienne forêt de Brocéliande. Là, étaient le perron de Merlin, la fontaine de Barenton, le val périlleux, la clairière des injures et du pardon, le carrefour des douze croix sanglantes. Dans la forêt habitaient des animaux effrayans ; on y voyait des prodiges sans nombre. Là, à l’ombre d’un bois d’aubépine, Merlin vit enchanté ; là, est aussi sa mie Viviane. HABASQUE, François, Notions historiques, géographiques, statistiques et agronomiques sur le littoral du Département des Côtes-du-Nord, Guingamp, Chez B. Jollivet, 1836, Voir en ligne. page 59

François Habasque est bien incapable de situer précisément les lieux attachés à la légende dans la forêt de Lorge. Il mentionne la venue de Wace à Barenton : qui en 1155 mis en vers le Bruty-Breuhined, vint d’Angleterre pour être témoin des merveilles qui s’y opéraient [...]— Habasque François (1836). op. cit., p. 60 (Voir en ligne) —

Il montre ainsi son ignorance de l’oeuvre de Wace, puisque c’est dans son Histoire des ducs de Normandie, le Roman de Rou qu’est décrit son séjour à la Fontaine de Barenton et non pas dans le Roman de Brut. À défaut de pouvoir justifier ses assertions par des arguments, Habasque imagine une promenade en forêt de Lorge où lui apparaît Merlin :

[...] tu as vu Viviane et moi ; tu feras tomber par là l’opinion qui veut que nous reposions dans la forêt de Paimpont, et tu rendras à celle de Lorges ainsi que tu l’appelles, le juste éclat qu’elle mérite, puisqu’elle est, et que l’on ne lui contestera plus, la véritable forêt de Brocéliande. Habasque François (1836). op. cit., p. 66 (Voir en ligne)

À ses possibles détracteurs il ne manque pas d’affirmer non sans humour :

Et qu’on ne se presse pas à crier à l’anachronisme, car j’atteste que Merlin m’a entretenu de tous ces points.Habasque François (1836). op. cit., p. 63 (Voir en ligne)

Aimé Baron du Taya, beau-frère d’Habasque, est magistrat à Quintin et propriétaire d’une partie de la forêt de Lorge et de domaines en forêt de Paimpont. Il apparaît comme un juge éclairé dans la polémique en cours. Il affirme :

[...] notre forêt de Painpont a conservé le nom de Brecelien, et les auteurs du 12e et 13e siècles en font le théâtre des aventures et des enchantements. BARON DU TAYA, Aymé-Marie-Rodolphe, Brocéliande, ses chevaliers et quelques légendes, Rennes, Imprimerie de Vatar, 1839, Voir en ligne. page 165

Dans un chapitre de Brocéliande ses chevaliers et quelques légendes, le comte de Lorge, illustre seigneur du dix-septième siècle, revient sur ses terres après avoir glorieusement servi Louis XIV :

Le vieux guerrier voulut parler de ses domaines et entendre quelques récits Quintinais. Il appela donc le petit fils de son sénéchal. Le jeune adolescent était grand ami des livres.[...]

— Mais parle-moi de la forêt de Brocéliande.
— Broceliande ! C’est un beau nom, dit Emia.
— Etait-il donc inconnu dans ce pays ?
— C’est la première fois que j’entends ainsi appeler votre forêt de l’Hermitage.
— Mais qu’est-ce donc que Broceliande ? dit le maréchal d’une voix haute.
— N’en déplaise à M. le duc de Quintin, c’est Painpont, dit Emia.
— Et la preuve ?
— Monseigneur, j’en ai plus d’une. [...]

Contrairement à son beau-frère, Baron du Taya développe alors de solides arguments : les principaux sont tirés de la venue de Wace en forêt de Bréchéliant et des Usements de la forêt de Brécilien. Le dialogue trouve ainsi sa conclusion :

— Et ces romans ne parlent pas de ma forêt de Quintin ?
— De votre forêt de Quintin ? Monseigneur… point de nouvelles...
Baron du Taya Aymé-Marie-Rodolphe (1839). op. cit., p. 103-110 (Voir en ligne)

Benjamin Jollivet, éditeur d’Habasque, prend la plume à son tour en 1843 pour défendre la thèse de « Brocéliande-Lorge ». L’auteur n’apporte cependant aucun argument nouveau, reprenant les assertions d’Habasque, ainsi que ses emprunts à Marchangy. —  JOLLIVET, Benjamin, « Revue des monuments : lieux historiques et objets d’art remarquables de l’arrondissement de Saint-Brieuc », in Bibliothèque Bretonne, Rééd. 1851, Saint-Brieuc, Ch Lemaout, 1843, p. 212-222, Voir en ligne. [page 241] —

En 1865, Aurélien de Courson et Gauthier du Mottay situent encore le « Val Périlleux » en forêt de Lorge. L’ouvrage auquel ont participé ces deux historiens briochins est l’un des derniers à accréditer la thèse costarmoricaine : —  BENOIST, Félix, La Bretagne contemporaine, Paris, Henri Charpentier, 1865. —

M. Paulin Paris trouve un argument lui permettant de situer la forêt légendaire dans les Côtes-d’Armor, en utilisant la toponymie avec la légèreté de l’époque. L’historien écrit en 1868, dans le tome deuxième des romans de la Table Ronde :

Ce nom de Broceliande pourrait bien avoir le sens de terre de Brioc [...] On a souvent désigné la forêt de Quintin sous le nom de Saint-Brieux, et son premier nom semble avoir été Brioc ou Briosque. En tout cas, elle devait se réunir vers le nord à la forêt de Broceliande, si même ces deux noms, Brioc et Broceliande, ne répondent pas au même circuit. PARIS, Paulin, Les Romans de la Table Ronde mis en nouveau langage et accompagnés de recherches sur l’origine et le caractère de ces grandes compositions, Vol. 2, Paris, Leon Techener Libraire, 1868, Voir en ligne. page 173

Cependant, les auteurs costarmoricains de renom, Luzel, Sébillot, Le Braz, Renan se désintéressent de la polémique sur la localisation de Brocéliande, qu’ils jugent secondaire.

La fin de la polémique lors du Congrès de Quintin en 1880

En 1880 se déroule le congrès de L’Association Bretonne à Quintin. La localisation de Brocéliande est une des questions mises à l’ordre du jour. Une controverse étymologique autour d’un « menhir de Quintin » apporte un premier élément de réponse :

J’arrive maintenant à un menhir dont le nom a soulevé une vive discussion au sein du Congrès. En effet, deux légendes bien différentes permettent de l’appeler différemment. [...] Les uns disent avec M. Audo : Ar-Roc’h-lin, en français la roche de Merlin ; les autres Hroéc’hlin le Rocher de la Vieille, de la Sorcière.
M. Audo a fait remarquer que le menhir qui nous occupe n’était pas loin de la fameuse forêt de Broceliande et que, par conséquent, il n’était pas impossible que le souvenir de Merlin fut demeuré attaché à ce monument.

Cette argumentation sur Merlin est rejetée :

Il y a encore une raison pour repousser la première étymologie. Aucune des légendes qu’on peut recueillir dans le pays ne parle de Merlin. BONNEMÈRE, Lionel, « Rapport sur les travaux de la section d’archéologie et d’histoire du congrès de l’Association bretonne, tenue à Quintin, du 6 au 12 septembre 1880 », Bulletins de la Société d’anthropologie de Paris, Vol. 3, n° 1, 1880, p. 670-671, Voir en ligne. [pages 670-671]

Dans son intervention intitulée la Forêt de Brocéliande, Hersart de la Villemarqué rejoint l’idée selon laquelle la Forêt de Lorge serait un « démembrement » de la grande forêt centrale de Brécilien, qui couvrait jadis l’Armorique. Il ajoute cependant que le coeur de cette forêt se trouve à Paimpont, d’après le texte des Usements de Brécilien de 1467 :

Le témoignage authentique, peut-être le plus ancien, quoique le style soit du bas moyen-âge, concernant la forêt de Brocéliande et la fontaine de Baranton, paroisse de Concoret, est celui de Maître Lorence, chapelain du Comte de Laval, seigneur de Montfort et propriétaire de la forêt. HERSART DE LA VILLEMARQUÉ, Théodore, « La forêt de Brocéliande », Bulletin archéologique de l’Association bretonne, 1881, p. 244-264, Voir en ligne. page 249

Le Congrès de l’Association Bretonne discrédite ainsi les dernières prétentions de Lorge à porter le nom de Brocéliande.

Confirmation par Félix Bellamy de la localisation en forêt de Paimpont

C’est cependant Félix Bellamy qui, dans La forêt de Bréchéliant parue en 1896, clôt définitivement le débat concernant la localisation prés de Quintin.

L’auteur consacre plusieurs pages de son Chapitre Premier à la réfutation de la localisation de Brocéliande en forêt de Lorge. Il admet, lui aussi, un morcellement de la grande forêt centrale de Brécilien :

Dans la partie septentrionale la forêt englobait Quintin [...] Les forêts de Paimpont et de Quintin conservèrent le nom de Brocéliande, de sorte qu’il y eut la Brocéliande de Paimpont et la Brocéliande de Quintin.

Reprenant les thèses des uns et des autres, il ajoute :

Plusieurs écrivains en parlant de Brocéliande disent Brocéliande près de Quintin, et veulent réserver à la forêt de Quintin le titre de Brocéliande à l’exclusion de celle de Paimpont. BELLAMY, Félix, La forêt de Bréchéliant, la fontaine de Berenton, quelques lieux d’alentour, les principaux personnages qui s’y rapportent, Vol. 1, Rennes, J. Plihon & L. Hervé, 1896, Voir en ligne. page 15

Bellamy s’applique à démontrer la localisation de Brocéliande en forêt de Paimpont à partir d’arguments historiques : Usements de Brécilien de 1467, authenticité de la Fontaine de Barenton, Tombeau de Merlin...

Le débat opposant Lorge à Paimpont comme prétendante au titre de Forêt de Brocéliande perd de son intérêt et disparaît à l’orée du XXe siècle. Poignand, Baron du Taya, et surtout Bellamy ont fait valoir une véritable argumentation, référée à un corpus de textes, pour justifier la localisation en forêt de Paimpont. Les érudits, tenants de la forêt de Lorge, sont passés à côté de la citation de la Vie de Louis III de Bourbon, datée de 1429, qui aurait pu donner du crédit à leur thèse. Ils se sont contentés de reprendre l’assertion non justifiée de l’abbé de La Rue, à laquelle ils ont ajouté des emprunts littéraires. Les paroles que François Habasque prête à Merlin sont-elles suffisantes pour justifier la localisation de Brocéliande en forêt de Lorge ?


Bibliographie

BARON DU TAYA, Aymé-Marie-Rodolphe, Brocéliande, ses chevaliers et quelques légendes, Rennes, Imprimerie de Vatar, 1839, Voir en ligne.

BELLAMY, Félix, La forêt de Bréchéliant, la fontaine de Berenton, quelques lieux d’alentour, les principaux personnages qui s’y rapportent, Vol. 1, Rennes, J. Plihon & L. Hervé, 1896, Voir en ligne.

BENOIST, Félix, La Bretagne contemporaine, Paris, Henri Charpentier, 1865.

BONNEMÈRE, Lionel, « Rapport sur les travaux de la section d’archéologie et d’histoire du congrès de l’Association bretonne, tenue à Quintin, du 6 au 12 septembre 1880 », Bulletins de la Société d’anthropologie de Paris, Vol. 3, n° 1, 1880, p. 670-671, Voir en ligne.

COLOMBO-TIMELLI, Maria, Lancelot et Yvain au Siècle des Lumières, La Curne de Sainte-Palaye et la Bibliothèque Universelle des Romans, Il Filarete. Pubblicazioni della Facoltà di Lettere e Filosofia dell’Università degli Studi di Milano, 2003, Voir en ligne.

CREUZÉ DE LESSER, Augustin François, La Table ronde, Rééd. 1829, Paris, Amable Gobin et Cie éditeurs, 1811, Voir en ligne.

FRÉMINVILLE, Christophe-Paulin de La Poix Chevalier de, « Mémoire sur le château de la Joyeuse-Garde », in Mémoires et dissertations sur les antiquités nationales et étrangères, Vol. 10, Paris, Jules Renouard, 1834, Voir en ligne.

HABASQUE, François, Notions historiques, géographiques, statistiques et agronomiques sur le littoral du Département des Côtes-du-Nord, Guingamp, Chez B. Jollivet, 1836, Voir en ligne.

HERSART DE LA VILLEMARQUÉ, Théodore, « La forêt de Brocéliande », Bulletin archéologique de l’Association bretonne, 1881, p. 244-264, Voir en ligne.

JOLLIVET, Benjamin, « Revue des monuments : lieux historiques et objets d’art remarquables de l’arrondissement de Saint-Brieuc », in Bibliothèque Bretonne, Rééd. 1851, Saint-Brieuc, Ch Lemaout, 1843, p. 212-222, Voir en ligne.

LA RUE, abbé Gervais de, Recherches sur les ouvrages des bardes de la Bretagne armoricaine dans le Moyen Âge, Caen, Imprimerie de Poisson, 1815, Voir en ligne.

LE GRAND D’AUSSY, Pierre-Jean-Baptiste, Fabliaux ou contes, fables et romans du XIIe et du XIIIe siècle, Vol. 1, Troisième édition, 1829, Paris, Jules Renouard libraire, 1779, Voir en ligne.

MARCHANGY, Louis-Antoine-François de, Tristan le voyageur, ou la France au XIVe siècle, Vol. 2, Paris, Chez Maurice libraire, 1825, Voir en ligne.

MIORCEC DE KERDANET, Daniel-Louis, Notices chronologiques sur les théologiens, jurisconsultes philosophes, artistes, littérateurs, poètes, bardes, troubadours et historiens de Bretagne, Brest, Imprimerie de G-M-F Michel, 1818, Voir en ligne.

MIORCEC DE KERDANET, Daniel-Louis, Histoire de la langue des Gaulois et par suite de celle des Bretons, Rennes, chez Duchesne, 1821, Voir en ligne.

ORRONVILLE, Jean d’, La chronique du bon duc Loys de Bourbon, 1876 - Chazaud, Martial-Alphonse (édit. scient.), Paris, Imprimerie Renouard, 1612, Voir en ligne.

PARIS, Paulin, Les Romans de la Table Ronde mis en nouveau langage et accompagnés de recherches sur l’origine et le caractère de ces grandes compositions, Vol. 2, Paris, Leon Techener Libraire, 1868, Voir en ligne.

POIGNAND, Jean Côme Damien, Antiquités historiques et monumentales de Montfort à Corseul par Dinan et au retour par Jugon, Rennes, Duchesne, 1820, Voir en ligne.

RICHER, Edouard, « Les souvenirs de l’Armorique », Le Lycée Armoricain, Vol. 1, 1823, p. 17-27, Voir en ligne.

ROQUEFORT, Jean-Baptiste de, Poésies de Marie de France, Vol. 1, Paris, Chez Chassériau, 1820, Voir en ligne.

ROQUEFORT, Jean-Baptiste de, Glossaire de la langue romane, Vol. 1, Paris, Chez Chassériau et Hécart, 1820, Voir en ligne.

ROQUEFORT, Jean-Baptiste de, De l’état de la poésie Françoise dans les XIIème et XIIème siècles, Paris, Chez Audin et Pluquet, 1821, Voir en ligne.


↑ 1 • Toutes nos citations sont tirées de l’ouvrage publié à Paris en 1876 par Chazaud Martial-Alphonse. La chronique fut publiée pour la première fois en 1612 par Jean Masson, archidiacre de Bayeux, frère de Papire Masson, d’après un manuscrit de la bibliothèque de son frère, qui venait de mourir, sous le titre : « Histoire de la vie, faicts héroïques et voyages de très valleureux prince Louys III, duc de Bourbon... en laquelle est comprins le discours des guerres des français contre les anglais, flamans, affricains, et autres nations sous la conduicte dudict duc », Imprimerie de François Huby

↑ 2 • Né à Amiens en 1737. A la fin de ses études au collège des jésuites, il devient professeur de rhétorique à Caen. A la dissolution de l’ordre des Jésuite, en 1763, il est invité par La Curne de saint Palaye et le Marquis de Paulmy à collaborer, l’un à ses recherches pour le Glossaire Français, l’autre à ses Mélanges. Poursuivant ses recherches sur les antiquités françaises, il publie les fabliaux en 1779

↑ 3 • Historiens et archéologues d’aujourd’hui s’accordent pour rejeter l’existence de cette grande forêt centrale (voir l’article Forêt de Brécilien)

↑ 4 • On trouve aussi la mention de Quintin/Brocéliande dans : Le perron merveilleux de la forêt de Brecheliant ou Broceliande près Quintin en Basse Bretagne —  ROQUEFORT, Jean-Baptiste de, Glossaire de la langue romane, Vol. 1, Paris, Chez Chassériau et Hécart, 1820, Voir en ligne. page 238 — ou encore : Elle l’enferma dans la forêt Broceliande, auprès de Quintin en Basse Bretagne —  ROQUEFORT, Jean-Baptiste de, De l’état de la poésie Françoise dans les XIIème et XIIème siècles, Paris, Chez Audin et Pluquet, 1821, Voir en ligne. page 154 —

↑ 5 • On sait que l’enchanteur Merlin disparut dans la forêt de Brocéliane ou Brocéliand, aujourd’hui la forêt de Lorge, près de Quintin, dans le département des Côtes du Nord. —  RICHER, Edouard, « Les souvenirs de l’Armorique », Le Lycée Armoricain, Vol. 1, 1823, p. 17-27, Voir en ligne. page 24 —