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La forêt de Brocéliande

Une fiction littéraire implantée à Paimpont

Du 15e siècle jusqu’à sa localisation en forêt de Paimpont au 19e siècle, cette fiction littéraire s’est vu progressivement attribuer une réalité géographique.

« Brocéliande » est aujourd’hui une réalité touristique qui englobe le massif forestier de Paimpont. Sur les sites des offices de tourisme, le visiteur est invité à marcher sur les traces du roi Arthur et des chevaliers de la Table Ronde, à se recueillir sur le Tombeau de l’enchanteur Merlin après avoir admiré la fontaine de Barenton, auprès de laquelle il a rencontré la fée Viviane, ou à parcourir le Val sans Retour où la fée Morgane retenait prisonniers les amants infidèles…

Quelle est l’origine de cette mise en scène ? Repose-t-elle sur des bases historiques ? Comment le massif forestier de Paimpont est-il devenu la mythique forêt de Brocéliande ? Ces personnages qui fréquentent Brocéliande ont-ils même existé ? D’où viennent ces légendes et pour quelles raisons se sont-elles enracinées en forêt de Paimpont ?

Pour répondre à ces questions, nous tenterons de décrypter les textes qui citent la forêt de Brocéliande de la fin du 12e siècle à nos jours, en les replaçant dans leur contexte historique. En effet, les mentions successives de Brocéliande dépendent du contexte de leur époque. Chacune amène une transformation de son contenu, que chaque auteur modifie par ses apports et nourrit de sa sensibilité. Nous ne manquerons pas de nous appuyer sur les ouvrages contemporains en la matière. Ce processus de transformation peut être décrit en trois étapes.

  • Du territoire à l’œuvre : les origines de la forêt de Brocéliande.
  • Les transformations de Brocéliande dans la littérature médiévale
  • De l’œuvre au territoire : vers une localisation de la Brocéliande arthurienne.

Du territoire à l’œuvre : les origines de la forêt de Brocéliande aux 12e et 13e siècles

Dans son Roman de Rou écrit vers 1160-1170, l’écrivain normand Wace évoque une forêt de Bréchéliant et une fontaine de Bérenton ayant des caractères merveilleux.

Au cours des années 1160, le roman de Rou, écrit par Wace, sous commande d’Henri II d’Angleterre, rapporte ainsi que les veneurs de Brocéliande, par temps de grande chaleur, obtiennent de la pluie en versant de l’eau sur le perron de la fontaine, dont il nous apprend le nom de Barenton. AURELL, Martin, La légende du roi Arthur, Paris, Édition Perrin, 2007. [page 274]

E cil de verz Brecheliant,
Dunc Bretunz vont sovent fablant,
Une forest mult lunge è lée,
Ki en Bretaigne est mult loée.
La Fontaine de Berenton
Sort d’une part lez le perron ;
Aler i solent venéor [Les chasseurs ont coutume d’y aller]
A Berenton par grant chalor,
Et o lor cors l’ewe puisier [pour y puiser de l’eau avec leur cor]
Et li perron de suz moillier, [et mouiller le perron]
Por ço soleient pluée aveir : [pour avoir de la pluie]
Issi soleit jadis pluveir
En la forest tut envirun,
Vers 11514-11526 — WACE, et LE ROUX DE LINCY, Antoine, Le roman de Brut, Vol. 2, Rééd. 1838, Rouen, Edouard frères éditeurs, 1155, Voir en ligne. page 143

Bréchéliant est évoquée par Wace comme une forêt réelle située en petite Bretagne, célèbre à la fin du 12e siècle pour ses merveilles et le « rituel » de la fontaine de Bérenton. Aucune évocation du roi Arthur, de ses chevaliers, de Merlin, de Viviane dans cette forêt chantée par Wace. Il s’agit d’un lieu marqué par un rituel antérieur au 12e siècle et à son insertion dans la geste arthurienne par Chrétien de Troyes.

« La Fontaine aux Merveilles » chez les chroniqueurs du 13e siècle

La Bréchéliant originelle est évoquée par des auteurs contemporains de Wace. Quatre chroniqueurs de la fin du 12e et du début du 13e siècle, Girald de Cambrie (vers 1185), Alexandre Neckham (vers 1195), Guillaume le Breton (vers 1214-1224) et Gautier de Metz (vers 1245) situent une « fontaine merveilleuse » en petite Bretagne, en dehors de tout contexte arthurien.

Parmi ces chroniqueurs, Guillaume Le Breton, chapelain de Philippe-Auguste, né vers l’an 1165 dans le diocèse de Léon en Bretagne, parle de cette miraculeuse fontaine dans sa Philippide. Ce poème historique est divisé en douze livres, composé pour célébrer les grands évènements du règne de ce roi de France et pour l’instruction du prince Louis, son fils.

Voici une traduction de l’extrait de la Philippide se rapportant à la fontaine :

Vous qui avez le pouvoir de connaître les transformations cachées de la nature ; cherchez, vous qui, tandis que les esprits des mortels ne sont accoutumés qu’à une muette stupeur, savez, ayant une intelligence divine, soumettre tous les faits à des causes précises ; cherchez, vous qui dites que, grâce à la science physique, vous connaissez clairement quelle rencontre de circonstances ou quelle combinaison de faits, entraîne le prodige étonnant de la fontaine de Brocéliande ; car si quelqu’un, d’une légère aspersion, arrose de son eau la pierre couchée près d’elle, immédiatement l’air se transforme en nuages énormes, mêlés de grêle, et se trouve contraint de mugir des grondements soudains du tonnerre, et de s’épaissir en ténèbres aveugles. Et ceux qui sont présents, et qui auparavant demandaient à être témoins du fait, préféreraient déjà que la chose leur fût cachée comme avant ; si grande est la stupeur qui pénètre leur cœur, si grande est la défaillance qui s’empare de leurs membres ! Chose étonnante en vérité, et pourtant vraie et garantie par de nombreux témoins ! 1 FOULON, Charles, « Brocéliande et sa fontaine dans la littérature latine médiévale », in Au Miroir de la Culture Antique : Mélanges offerts au président René Marache, Rennes, P.U.R., 1992. [pages 234-235]

« Brocheliande » apparaît chez Chrétien de Troyes

Dans le roman de Chrétien de Troyes, Le Chevalier au Lion (1177-1181), Yvain trouve l’aventure dans la forêt de Brocheliande 2. C’est la première fois que le nom de « Brocéliande » est associé au mythe arthurien.

Au début du roman, Calogrenant s’engage à travers une voie fort mauvaise, pleine de ronces et d’épines au milieu d’une épaisse forêt. Au sortir de celle-ci, citée une première fois au vers 189 sous la forme Brocheliande, il pénètre dans une lande où il voit la façade d’un château (breteche) :

Je trouvais un chemin à ma droite,
au milieu d’une forêt épaisse.
C’était une voie très pénible,
pleine de ronces et d’épines.
Non sans douleur, ni sans peine,
Je suivis ce chemin et ce sentier.
Pendant presque toute la journée
je chevauchais de la sorte ;
puis je finis par sortir de la forêt :
c’était en Brocéliande.
Je passais de la forêt dans une lande,
et je vis une bretèche
à une demie-lieue galloise,
Au moins, sinon un peu davantage 3. Vers 180-193 — CHRÉTIEN DE TROYES, Le Chevalier au Lion, Rééd. 2009, Le Livre de Poche, Lettres gothiques, 1176. [pages 60-61]

Brocheliande est citée une deuxième fois au vers 695 ; lorsque Yvain entend le récit des aventures de Calogrenant à la Fontaine aux Merveilles, il décide de s’y rendre.

Et qui que ce soit qui préfère demeurer en repos,
lui veut être là avant trois jours,
en Brocéliande, et il poursuivra sa quête,
s’il peut, jusqu’à ce qu’il trouve
l’étroit sentier tout buissonneux
(car il en est par trop désireux),
et la lande, et le château fort 4, Vers 693-699 — Chrétien de Troyes (1176-1181). op.cit., p. 92-93

Chrétien de Troyes ne donne aucune précision géographique sur l’emplacement de la forêt de Brocheliande. Alan J. Raude et Bernard Rio y voient évoquée la forêt de Celyddon.

Selon Alan J. Raude :

Yvain avant d’être héros de roman, fut historiquement Owein, prince de Reget, royaume breton situé au nord de l’actuelle frontière de l’Ecosse, au VIe siècle. Pour le poète, « Brocéliande » est un pays de merveilles, d’aventures et de sortilèges, où les chevaliers d’Arthur pénètrent à leurs risques et périls. Sans l’ombre d’un doute il s’agit de la forêt appelée Nemus Caledonis dans l’Histoire des Rois de Bretagne par Gaufrei de Monmouth. En gaëlique on dit Ceilden et en gallois Celyddon. En vieux Breton « Bro-Kelidon » était la marche calédonnienne. En passant par la langue romane d’Oil le nom perdait son « d » et devenait Broceleon, dont Chrétien a tiré « Brocéliande » c’est donc une création du poète RAUDE, Alan Joseph, « Bretagne des Livres », Revue de l’Institut Culturel de Bretagne, Vol. 36, 1997. [page 9]

Bernard Rio partage cet avis :

Chrétien évoque la périlleuse forêt outre-Manche. Les aventures du Chevalier au Lion devaient se dérouler dans le Reghet, royaume d’Yvain et de son correspondant gallois Owein, l’actuel Cumberland. L’évocation de Chrétien de Troyes […] correspondrait donc à l’antique forêt de Calydon, parfois orthographiée Celyddon et antérieurement citée par Geoffroy de Monmouth. RIO, Bernard, Avallon et l’autre monde, géographie sacrée dans le monde celtique, Fouesnant, Yoran Embanner, 2008. [page 99]

Cependant, la plupart des historiens voient dans la Brochéliande de Chrétien un emprunt à la forêt de Bréchéliant située par Wace en petite Bretagne. En effet, nulle trace d’une Fontaine aux Merveilles en forêt de Celyddon. En revanche, la fontaine de Bérenton décrite par Wace dans le Roman de Rou se retrouve dans le « rituel » du Chevalier au Lion. Chrétien insère donc dans le monde arthurien le couple « Fontaine merveilleuse/forêt de Brocéliande », deux éléments du merveilleux de petite Bretagne.

À partir de Chrétien, la forêt de Brocéliande devient un motif littéraire inscrit dans la geste arthurienne. Désormais toute citation de la forêt légendaire évoquera plus ou moins implicitement les aventures des chevaliers de la Table Ronde.

Les transformations de « Brocéliande » dans la littérature médiévale

Le Chevalier au Lion de Chrétien de Troyes connaît un tel succès que la forêt de Brocéliande devient un motif littéraire récurrent des romans de chevalerie. Ce thème se transforme peu à peu au gré de ses apparitions dans la littérature, chaque auteur le nourrissant de sa sensibilité propre. C’est ainsi que Brocéliande s’épaissit d’un contenu littéraire toujours plus vaste (Viviane et l’enserrement de Merlin, les joutes du chevalier Ponthus à la fontaine des Merveilles…).

Il ne faudrait cependant pas surestimer l’importance de Brocéliande dans les romans de chevalerie médiévaux. Le corpus des textes du 12e au 16e siècle évoquant la forêt légendaire ou des épisodes censés s’y dérouler se limite à une douzaine de romans 5 :

  • Le Chevalier au Lion de Chrétien de Troyes, écrit vers 1176-1180, insère la forêt de Brochéliande et le rituel de la Fontaine aux Merveilles dans la geste arthurienne.— Chrétien de Troyes (1176-1181). op.cit. —
  • Le roman occitan de Jaufré écrit vers 1220, raconte la lutte d’Arthur contre un mage en forêt de Brecelianda.—  ANONYME, Jaufre, Ed. 2000, rev. 2002, Ed. Charmaine Lee, Rialc, 1220, Voir en ligne. —
  • Le Cycle du Lancelot-Graal, écrit entre 1215 et 1235, comprend l’épisode du Val Périlleux dans le Lancelot en Prose —  MICHA, Alexandre, Lancelot, roman en prose du XIIIe siècle, Vol. 1, Genève, Librairie Droz, 1978, Voir en ligne. —, celui de la Fontaine Bouillante dans la Quête du Graal —  PAUPHILET, Albert, La queste del saint Graal, roman du XIIIe siècle, Paris, Honoré Champion éditeur, 2003. —, l’épisode du Cerf blanc dans l’Histoire du saint Graal —  SZKILNIK, Michelle et ROBERT DE BORON, L’archipel du Graal : étude de l’Estoire del Saint Graal, Librairie Droz, 1991, Voir en ligne. — et la rencontre entre Merlin et Viviane en forêt de Briosque, ainsi que l’enserrement de l’enchanteur en forêt de Brocéliande dans l’Histoire de Merlin —  FABRY-TEHRANCHI, Irène, Texte et images des manuscrits du Merlin et de la Suite Vulgate (XIIIe-XVe siecle) : l’Estoire de Merlin ou les Premiers faits du roi Arthur, Turnhout, Belgium, Brepols, 2014. —
  • Huon de Méry raconte sa venue en Berceliande à la Fontaine aux Merveilles dans le Tornoiement de l’antéchrist écrit vers 1234. —  MÉRY, Huon de et TARBÉ, Prosper (trad.), Le Tornoiement de l’antéchrist, Rééd. 1851, Reims, Imp. P. Régnier, 1234, Voir en ligne. —
  • Bercéliande dans Claris et Laris
  • Bersillant dans le roman de Brun de la Montagne—  MEYER, Paul, Brun de la Montaigne, Rééd. 1875, Paris, Librairie Firmin Didot et Cie, v. 1300, Voir en ligne. —
  • Le roman de Ponthus et Sidoine, écrit entre 1390 et 1425, narre les combats du chevalier Ponthus à la Fontaine aux Merveilles en forêt de Berthelien —  ANONYME, Le roman de Ponthus et Sidoine, Edition critique de Marie-Claude de Crécy, rééd. 1997, Genève, Librairie Droz, 1400, Voir en ligne. —

Si la plupart de ces romans évoquent Brocéliande en petite Bretagne, quelques-uns semblent le situer outre-Manche comme dans l’histoire du saint Graal. De même, le couple initial du Chevalier au Lion, associant Brocéliande et sa fontaine merveilleuse n’est pas toujours respecté. Parfois seule la forêt est citée, comme dans l’introduction du roman de Jaufré, parfois uniquement la fontaine comme dans la quête du Graal. En outre, toutes les mentions associant une fontaine féerique à une forêt merveilleuse comme dans la fin du roman de Jaufré, ne peuvent être associées à la forêt de Brocéliande.

La signification de « Brocéliande » dans les romans arthuriens

La « greffe » de Brechéliant dans Le Chevalier au Lion de Chrétien a d’autant mieux réussi que les forêts merveilleuses sont un élément constant de l’univers arthurien. La Vie de Merlin de Geoffroy de Monmouth évoque déjà la forêt et les chênes de Celyddon.—  MONMOUTH, Geoffroy de, Vie de Merlin suivie des prophéties de ce barde, Rééd. 1837, Paris, F. Michel et T. Wright, 1149, Voir en ligne. —

D’ailleurs, l’invention de « Brocéliande » et sa diffusion dans les romans médiévaux n’a pas aboli les références aux autres forêts légendaires : Darnantes et Norgales, Celyddon ou Briosque...

Bien plus qu’une localisation de l’action romanesque, l’évocation de Brocéliande ou de toute autre forêt représente l’entrée dans un monde féerique propice aux aventures merveilleuses et initiatiques.

Les chevaliers pérégrinent d’un château à l’autre et dans la solitude. Il ne s’agit pas d’un déplacement géographique mais de la recherche d’un autre monde. […] Pour parvenir dans cet au-delà, le chevalier doit voyager en dehors de la cité et en son for intérieur. Les landes et les forêts, « cette terre gaste » qu’ils traversent correspondent aux paysages en mutation de l’Europe. […] Dans le roman, cet espace inculte devient le lieu d’ensauvagement d’Yvain, Lancelot, Tristan. Les prud’hommes et courtois chevaliers s’y perdent et se métamorphosent en bêtes échevelées. […] La forêt est dans ces romans d’édification un refuge et un lieu d’enseignement où iront et d’où sortiront les meilleurs tels le Perceval de Chrétien de Troyes. Rio Bernard (2008). op.cit., p. 96-97

En franchissant la lisière de la forêt les héros arthuriens abandonnent la civilisation pour pénétrer dans

[...]le lieu de manifestations surnaturelles et terrifiantes […] Lieu délaissé de Dieu, [la forêt] hante l’imagination médiévale en y mettant en scène diverses figures de l’étrangeté : monstres, bêtes, forestiers obtus et nains difformes s’y trouvent sans cesse sur les chemins de la Quête qu’empruntent les chevaliers. BERTIN, Georges, « Les ermites et la forêt dans le roman arthurien », 1997, Voir en ligne.

Située hors du monde civilisé, la forêt est un des lieux de l’initiation chevaleresque. Les héros romanesques sont mis sur le chemin de la quête à travers leur rencontre avec la figure du Roi pêcheur ou encore avec l’ermite ou l’homme sauvage, avatars de Merlin.

Enfin, la forêt arthurienne est étroitement associée avec le motif de la fontaine aux fées. La Bréchéliant de Wace comme la Brocheliande de Chrétien sont en effet indissociables de la Fontaine aux Merveilles.

Hantée par les fées, (la fontaine facilite) le passage dans l’Autre Monde aux humains qui viennent à s’y égarer, entreprise risquée et périlleuse qui vient encore renforcer la fonction initiatique de la forêt médiévale.Bertin Georges (1997) : op.cit. (Voir en ligne)

Les érudits de la fin du 18e siècle réécrivent la geste arthurienne

Les romans de chevalerie tombent dans l’oubli à partir de la fin du 15e siècle. Il faut attendre la seconde moitié du 18e siècle pour voir des bibliophiles érudits redécouvrir et transmettre la littérature arthurienne des 12e au 15e siècle à un public friand de curiosités médiévales. S’appuyant sur les manuscrits médiévaux, ces érudits les réécrivent à leur façon, ce qui entraîne une nouvelle transformation de la geste arthurienne. Ces adaptations au goût du jour des romans de chevalerie uniformisent notamment la graphie de la forêt légendaire sous la forme de « Brocéliande ». C’est à travers ces adaptations que la génération romantique du début du 19e siècle, loin des manuscrits médiévaux, redécouvrira la geste arthurienne.

Jean-Baptiste de La Curne de Sainte-Palaye (1697-1781), philologue, historien et lexicographe, est un des premiers érudits du 18e siècle à s’intéresser à la littérature médiévale. Il recopie dès 1749 des extraits des romans de Chrétien de Troyes afin de constituer un Glossaire de l’ancienne langue française. —  LA CURNE DE SAINTE-PALAYE, Jean-Baptiste de, Dictionnaire historique de l’ancien langage françois ou Glossaire de la langue françoise : depuis son origine jusqu’au siècle de Louis XIV, Vol. 4, Rééd. 1875-1882, Niort, H. Champion, 1749, Voir en ligne. —

Il rédige ensuite un mémoire sur les romans de chevalerie —  LA CURNE DE SAINTE-PALAYE, Jean-Baptiste de, Mémoires sur l’ancienne chevalerie, Vol. 1, Rééd. 1826, Paris, Girard libraire éditeur, 1753, Voir en ligne. — qui lui vaut d’entrer à l’Académie Française en 1753. Un recueil inédit daté de 1760-1770 6, destiné à son usage personnel, contient un résumé du Chevalier au Lion de Chrétien de Troyes. Le philologue, s’il cite des vers des manuscrits du 13e siècle, y opère aussi des synthèses :

La description de la fontaine merveilleuse que Chrétien reprend deux fois à peu de distance l’une de l’autre est remplacée par une brève formule allusive qui permet d’ignorer une bonne cinquantaine de vers : « trouver la forest et la fontaine, enfin tout ce qu’on lui avoit conté », et peu après : Yvain « trouva tout ce que son cousin lui avoit dit ». COLOMBO-TIMELLI, Maria, Lancelot et Yvain au Siècle des Lumières, La Curne de Sainte-Palaye et la Bibliothèque Universelle des Romans, Il Filarete. Pubblicazioni della Facoltà di Lettere e Filosofia dell’Università degli Studi di Milano, 2003, Voir en ligne. page 23

La Curne de Sainte-Palaye, qui porte une attention marquée aux noms propres du Chevalier au Lion relève celui de la forêt sous la forme de « Broceliande » et non sous celle de Brocheliande comme dans le premier manuscrit de Chrétien.

La première réécriture, en français du 18e siècle, d’un roman de chevalerie médiéval est l’œuvre de Louis-Élisabeth de la Vergne, comte de Tressan (1705-1783) 7 qui adapte en 1775 la Morte d’Artur de Thomas Malory 8. Elle paraît dans la Bibliothèque Universelle des Romans, prolifique collection périodique publiée entre juillet 1775 et juin 1789. Erec et Enide, Cligès, Yvain et Lancelot de Chrétien de Troyes paraissent sous forme d’extraits de résumés appelés « miniatures », au cours de la seule année 1777. Suivent aussi Arthus de Bretagne et Tristan de Léonais.

Le comte de Tressan modifie le contenu des manuscrits : par exemple, s’il évoque bien les amours de Viviane et de Merlin, il ne les situe pas en forêt de Brocéliande mais outre-Manche en forêt d’Arnantes. —  CAMPENON, François Nicolas Vincent, Œuvres du Comte de Tressan, Vol. 3, Paris, Impr. Firmin Didot, 1823, Voir en ligne. page 76 —

Le marquis de Paulmy 9, collaborateur de La Curne de Sainte-Palaye et du comte de Tressan à la Bibliothèque Universelle des Romans, est l’un des plus grands bibliophiles du 18e siècle. Il possède une bibliothèquequi comprend environ cent mille volumes.

Ses Mélanges tirés d’une grande bibliothèque, en 69 volumes, parus entre 1779 et 1787, mêlent extraits, réécritures et commentaires relatifs aux romans de chevalerie, à la geste arthurienne ainsi qu’à la forêt de Brocéliande. Dans sa réécriture, la rencontre entre Merlin et Viviane ne se déroule pas en forêt de Briosque, comme dans le Lancelot-Graal, mais dans une forêt devenue Brocéliande. —  PAULMY, Marc Antoine-René marquis de, Mélanges tirés d’une grande bibliothèque. De la lecture des livres françois, Paris, Moutard, 1780, Voir en ligne. page 153 —

C’est aussi au marquis de Paulmy que l’on doit une adaptation du roman de Ponthus comprenant l’épisode du tournoi à la Fontaine aux Merveilles. — Paulmy, Marquis de (1780). op. cit., p. 26 (Voir en ligne)  —

La Table Ronde de Creuzé de Lesser au 19e siècle

La Table Ronde, vaste réécriture de la geste arthurienne en 50 000 vers par Creuzé de Lesser paraît en 1811. L’auteur explique dans sa préface tout ce qu’il doit à la Bibliothèque Universelle des Romans et en particulier au comte de Tressan :

Un poème de chevalerie sans romances, surtout de nos jours, paraîtrait incomplet. J’en ai donc fait quelques unes ; j’en ai rajeuni et quelquefois transcrit d’autres quand elles étaient trop heureuses ou trop consacrées. Que dirait-on d’une histoire d’Yseult, où l’on ne trouverait pas à-peu-près cette romance, avec Yseult et les amours, de M. de Tressan ! Ce ne sont pas les seules obligations que j’aie à cet écrivain ingénieux et à ses collaborateurs de la bibliothèque des romans, qui a tant contribué à révéler aux Français leurs vieilles richesses ignorées. CREUZÉ DE LESSER, Augustin François, La Table ronde, Rééd. 1829, Paris, Amable Gobin et Cie éditeurs, 1811, Voir en ligne. page XXXVII

L’ouvrage, fort célèbre en son temps, n’est pas dénué de toute innovation, bien qu’il soit essentiellement écrit à partir des reprises arthuriennes du 18e siècle. Ainsi, Creuzé de Lesser est le premier à situer en forêt de Brocéliande l’épisode du Val sans Retour. Il est à noter que l’auteur utilise, comme ses modèles du 18e siècle, la graphie « Brocéliande ». — Creuzé de Lesser Augustin François (1811). op. cit., p. 18 (Voir en ligne)  —

L’ouvrage de Creuzé de Lesser s’impose comme référence à la génération romantique. Il sert de point d’appui à Blanchard de la Musse, dans son article paru dans le Lycée Armoricain en 1824, pour implanter le Val sans Retour en forêt de Paimpont.

De l’œuvre au territoire : vers une localisation de la Brocéliande arthurienne.

Brocéliande localisée en petite Bretagne du 12e siècle au 16e siècle

Entre la fin du 12e siècle et le 16e siècle, cinq mentions de Brocéliande apparaissent hors de tout contexte littéraire. La forêt est alors extraite des œuvres romanesques pour devenir une forêt réelle. Les commanditaires et leurs auteurs utilisent ces mentions à des fins politiques : des noms de lieux et des personnages empruntés à la geste arthurienne sont implantés dans des forêts de petite Bretagne. On flatte un puissant en le nommant « Seigneur de Brocéliande », on valorise un prince en le faisant conquérir un lieu où Merlin a prophétisé, on accroît son prestige par la possession de la Fontaine de Barenton où le chevalier Ponthus est venu combattre.

— Brocéliande apparaît dans l’œuvre poétique du seigneur occitan Bertran de Born, en 1183 et 1196 sous la forme Bresilianda. Par deux fois il place la forêt légendaire en petite Bretagne, tout en l’associant au comte Geoffroy Plantagenêt ainsi qu’à des références arthuriennes plus ou moins explicites. —  BOYSSON, Richard de, « Études sur Bertrand de Born, sa vie, ses œuvres et son siècle », Bulletin de la Société Scientifique, Historique et Archéologique de Corrèze, Vol. 24, 1902, p. 149-204, Voir en ligne. page 90 —

— La chronique du bon duc Loys de Bourbon composée en 1429 par Jean d’Orronville, dit « Cabaret », contient une localisation de Brocéliande. Cette biographie relate un mouvement des troupes du connétable de France vers 1392 devant Quintin, située à l’entrée de la forêt de Brosseliande —  ORRONVILLE, Jean d’, La chronique du bon duc Loys de Bourbon, 1876 - Chazaud, Martial-Alphonse (édit. scient.), Paris, Imprimerie Renouard, 1612, Voir en ligne. page 213 —

— Cette localisation, reprise en 1779 par Legrand d’Aussy 10 dans une note consacrée au Lai de Lanval de Marie de France 11 est à l’origine de la « tradition » plaçant Brocéliande en forêt de Lorge. —  LE GRAND D’AUSSY, Pierre-Jean-Baptiste, Fabliaux ou contes, fables et romans du XIIe et du XIIIe siècle, Vol. 1, Troisième édition, 1829, Paris, Jules Renouard libraire, 1779, Voir en ligne. page 176 —

— Guy XIV de Laval rédige les Usements de la forêt de Brécilien en 1467, au Château de Comper en Concoret.—  COURSON, Aurélien de, « En suivent les usemens et coustumes de la forest de Brécelien, et comme anciennement elle a esté troictée et gouvernée », in Cartulaire de l’Abbaye de Redon en Bretagne [832-1124], Paris, Imprimerie impériale, 1863, p. CCCLXXII, Voir en ligne. — Un chapitre insolite intitulé De la décoration de la dicte forest et des mervoilles estan en ycelle contraste avec le contenu juridique de la charte. Le comte de Laval, héritier des seigneurs de Gaël-Montfort, cherche à valoriser sa forêt en y introduisant un personnage de roman, le chevalier Ponthus. Il met en avant la Fontaine de Barenton auprès de laquelle le bon chevalier Pontus fit ses armes. Guy XIV prétend être le seul à détenir le pouvoir de déclencher la pluie. C’est la première citation de Barenton en dehors de tout contexte arthurien depuis Wace.

— En 1578, Noël du Fail préface le Demostérion, traité de médecine paracelsique de son ami Roch le Baillif. L’écrivain breton y souligne les richesses en minéraux et les merveilles de l’Armorique, notamment celles de la forêt de Brocéliande. Il situe la fontaine de Balanton et le Perron de Merlin dans la forêt de Bresselian ou Brécilien, appelée aujourd’hui forêt de Paimpont.—  ROCH LE BAILLIF, Le Demosterion, edelphe medecin spagiric, auquel sont contenuz trois cens Aphorismes latins et français. Sommaire véritable de la médecine Paracelsique, extraicte de luy en la plus part par ledict Baillif, Rennes, P. Le Bret, 1578, Voir en ligne. page 13 —

La redécouverte de Brocéliande au 19e siècle

La littérature arthurienne, redécouverte dans la seconde moitié du 18e siècle par des bibliophiles érudits, fait l’objet d’un nouvel intérêt dans les cercles intellectuels au début du 19e siècle. Alors que la Révolution et l’Empire avaient mis l’Antiquité gréco-romaine à l’ordre du jour, le retour de la monarchie en 1815 renouvelle l’intérêt pour les romans de chevalerie. Dès 1811, La Table Ronde de Creuzé de Lesser, vaste réécriture en vers de l’épopée arthurienne, connaît un vif succès.

Très rapidement la question de l’origine du cycle arthurien est mise en débat. Les théories les plus en vue privilégient une origine provençale, occitane ou française. L’abbé de La Rue, spécialiste de littérature médiévale, permet à un public averti de découvrir la poésie des trouvères bretons de la fin du 12e siècle. Il faut cependant attendre 1840 pour voir La Villemarqué apporter des arguments décisifs en faveur de l’antériorité celtique du cycle arthurien :

En vain l’abbé de La Rue tenta de prouver par le témoignage des trouvères eux-mêmes que les chanteurs armoricains avaient servi de modèles aux poètes de La Table Ronde. En vain M. Paulain Paris soutenait savamment que l’on peut regarder les exploits d’Arthur et de ses compagnons comme le dépôt des traditions les plus anciennes et les plus incontestables de la nation Bretonne. L’opinion contraire l’emporta.

HERSART DE LA VILLEMARQUÉ, Théodore, Les romans de la Table Ronde et les contes des anciens bretons, Troisième édition, Paris, Didier et Cie libraires-éditeurs, 1860, Voir en ligne. page vii

À l’intérieur du débat concernant l’origine du cycle arthurien, la question de sa localisation est abordée par les défenseurs de la thèse celtique. Elle va faire l’objet de discussions chez les intellectuels bretons. Ces derniers, réunis autour du Lycée Armoricain, première revue romantique régionaliste qui parait à partir de 1824, sont convaincus que les romans arthuriens des 12e et 13e siècles reprennent de manière déformée des faits historiques antérieurs. Ils décryptent alors cette littérature afin d’y trouver des indices leur permettant de localiser les aventures de la Table Ronde. Comme l’écrit M. de Fréminville en 1834 :

Il est si constant que les lieux cités dans les romans de la Table-Ronde sont historiques, et appartiennent à notre Bretagne, que nous les y retrouvons pour la plupart avec les mêmes noms, les mêmes positions, même souvent le même site que ceux que leur donnent ces romans : tels sont la forêt de Brocéliande ou plutôt Bréchilient près Paimpou, le château de la Joyeuse-Garde, la fontaine de Barenton, etc. FRÉMINVILLE, Christophe-Paulin de La Poix Chevalier de, « Mémoire sur le château de la Joyeuse-Garde », in Mémoires et dissertations sur les antiquités nationales et étrangères, Vol. 10, Paris, Jules Renouard, 1834, Voir en ligne. page 243

Cette quête des origines amène Chateaubriand, La Villemarqué et d’autres auteurs romantiques à reprendre le mythe d’une grande forêt centrale primitive couvrant la péninsule armoricaine : la Brocéliande des romans arthuriens, dont les forêts bretonnes actuelles seraient les vestiges morcelés. Ils transmettent leur exaltation à des historiens qui, à partir de 1840, entreprennent de démontrer l’existence de cette forêt mythique. Aurélien de Courson et Arthur de La Borderie lui donnent le nom de Brécilien, emprunté à la charte de Comper de 1467. —  LA BORDERIE, Arthur le Moyne de, Histoire de Bretagne : de l’année 753 à l’année 995, Vol. 2, Rennes, Plihon & Hervé, 1893, Voir en ligne. page 44 —

Une première localisation de Brocéliande près de Quintin

La chronique du bon duc Loys de Bourbon, composée en 1429, situe la « forêt de Brocéliande » près de Quintin.

Et en retournant, print on la maison de l’evesque de Sainct Brio, qui estoit moult forte, & près de la croix de Malchast où Merlin faisoit les merveilles. Et de là le connestable Clisson & son ost alla devant Quintin, qui est à l’entrée de la forest de Brosséliande, laquelle ville se rendit à luy, & à puis Loheach, où il assembla tous ses gens pour vouloir faire plus grande chose.Orronville Jean d’ ; Chazaud M.-A (1876). op. cit., p. 213 (Voir en ligne)

Reprenant cette citation, Creuzé de Lesser, puis l’abbé de la Rue en 1812, désignent la forêt de Lorge près de Quintin comme étant la forêt de Brocéliande.

Brocéliande en forêt de Paimpont

J.C.D. Poignand, juge à Montfort et antiquaire, fait part, dans un ouvrage paru en 1820, de sa découverte des tombeaux de Merlin et Viviane. Pour lui ces personnages historiques sont enterrés près du village des Landelles, en forêt de Paimpont :

Le Tombeau de Merlin et celui de son épouse, sont situés au bord de la forêt de Brécilien. Ils ont été abattus depuis environ vingt ans par le peuple, pour y chercher des trésors ; mais les débris se voient encore sur le lieu, dans un endroit appelé les Landaïls, commune de Saint-Malon. POIGNAND, Jean Côme Damien, Antiquités historiques et monumentales de Montfort à Corseul par Dinan et au retour par Jugon, Rennes, Duchesne, 1820, Voir en ligne. page 141

Cette « découverte archéologique » 12 ne s’inspire pas des œuvres arthuriennes du 12e siècle. Dans son ouvrage, Poignand montre son ignorance de la Matière de Bretagne ; il utilise d’ailleurs « Brécilien » pour parler de la forêt fameuse dans les romans de la Table Ronde, mais pas une seule fois il n’emploie le terme « Brocéliande ». Son intérêt se limite quasi exclusivement à la figure de Merlin, qu’il considère comme un personnage historique, archidruide du roi Arthur. Les mégalithes étant alors considérés comme des sépultures druidiques, un peu d’étymologie permet à notre antiquaire d’en déduire qu’il s’agit de celles de Merlin et de son épouse Viviane. Avec le recul, sa découverte apparaît fantaisiste ; elle fut cependant considérée par certains comme tout à fait convaincante au vu des connaissances de l’époque.

En 1821, Miorcec de Kerdanet, qui situait jusqu’alors Brocéliande près de Quintin, se laisse convaincre par les arguments de Poignand :C’est en Bretagne, dans la forêt de Brécilien ou de Brocéliande que Merlin est enseveli… Il précise dans ses notes qu’il s’agit de la forêt de Paimpont, qui en 540 partageait la Bretagne en deux parties et ajoute plus loin que Brécilien se situe vers Concoret. —  MIORCEC DE KERDANET, Daniel-Louis, Histoire de la langue des Gaulois et par suite de celle des Bretons, Rennes, chez Duchesne, 1821, Voir en ligne. page 57 —

Blanchard de la Musse dans le Lycée Armoricain de 1824, implante le « Val sans Retour » au Val de la Marette, à proximité des « tombes de Merlin et Viviane ».

La petite rivière affluente dans cet endroit se nommait Mell-aon, rivière de Mell, c’est-à-dire du Gymnaste. Elle est rendue célèbre dans le chant 9e du poème de la Table Ronde, sous le nom allégorique du vieux Meliadus, qu’il faut suivre le long du Val-sans-Retour, jusque vers sa source dans la forêt de Brécilien, pour trouver les tombeaux de Merlin et de son épouse Viviane, qui sont en effet au bord de la forêt, sur une montagne à main droite, en remontant cette rivière du Mell, laquelle va se perdre dans le lac du Pont des Géans, aujourd’hui étang du Pont Domjan, d’où l’on arrive, comme Lancelot, par une forêt très épaisse, au très beau pavillon qu’habitait la fée Morgain, sœur du roi Artur, c’est-à-dire au château de Compere. BLANCHARD DE LA MUSSE, François-Gabriel-Ursin, « Aperçu de la ville de Montfort-sur-le-Meu, vulgairement appelée Montfort-la-Canne », Le Lycée Armoricain, Vol. 4, 1824, p. 300-313, Voir en ligne. page 303

Blanchard de la Musse et Poignand méconnaissent totalement les textes médiévaux. Leur localisation du Val sans Retour s’appuie directement sur une publication de 1811, la Table Ronde de Creuzé de Lesser, inspirée des réécritures arthuriennes du 18e siècle.

La Fontaine de Barenton redécouverte

La Fontaine de Barenton est mentionnée dans la Charte des Usements de Brécilien de 1467. Elle apparaît sporadiquement dans des écrits tels que ceux de Noël du Fail en 1578, de l’abbé Guillottin durant la Révolution, de Poignand en 1820 et du chanoine Mahé dans son inventaire des mégalithes du Morbihan de 1825 13. Il faut cependant attendre la venue de Brizeux en 1836, pour voir la fontaine associée à un contexte arthurien.—  CRENN, Louis, « Brizeux chargé de mission en Bretagne », Bulletin de la société Historique et Archéologique de Bretagne, Vol. 35, 1955, p. 105-121. [pages 112-114] —

Hersart de la Villemarqué s’y rend un an plus tard, faisant renouer la fontaine avec son passé arthurien :

J’avais tant de fois, dans mon enfance, entendu parler de Merlin, et lu, dans nos romans de chevalerie bretonne, de si merveilleuses choses sur son tombeau, la forêt de Brécilien, la fontaine de Baranton, et la vallée de Concoret que je fus pris d’un vif désir de visiter ces lieux, et qu’un beau matin je partis. HERSART DE LA VILLEMARQUÉ, Théodore, « Visite au Tombeau de Merlin », Revue de Paris, Vol. 40, 1837, p. 45-62, Voir en ligne. pages 46-62

Comme Poignand et Brizeux, La Villemarqué perçoit la forêt à travers un prisme néo-druidique. Mais cette Visite au Tombeau de Merlin se différencie cependant de la « découverte archéologique » de Poignand par une localisation de sa tombe à Barenton :

à l’une de ses extrémités, coule une fontaine près de laquelle on voit deux pierres couvertes de mousses que domine une vieille croix de bois vermoulue ; c’est la fontaine de Barandon et le tombeau de Merlin ; là dort, dit-on, le vieux druide […]

Sa redécouverte de la fontaine réactive la légende arthurienne en forêt de Brocéliande, peuplée désormais de Merlin et Viviane mais aussi d’Owein, ou Lancelot. Félix Bellamy écrit d’ailleurs à son propos :

[…] M. de La Villemarqué a exhumé la fontaine de Bérenton ; et on est forcé de reconnaître que sur cette lande de Lanbrun, maigre terre de labour, mais riche de souvenirs et de poésie, il n’a laissé à ceux qui sont venus après lui que de rares et chétives pailles à glaner. BELLAMY, Félix, La forêt de Bréchéliant, la fontaine de Berenton, quelques lieux d’alentour, les principaux personnages qui s’y rapportent, Vol. 2, Rennes, J. Plihon & L. Hervé, 1896, Voir en ligne. page 210

Baron du Taya en 1839, mais surtout Félix Bellamy à partir de 1868, prolongeront les travaux de La Villemarqué en associant à nouveau la fontaine à la littérature arthurienne. La renommée de La Villemarqué dans les cercles intellectuels de l’époque va donner à la forêt de Paimpont et à sa Fontaine de Barenton une reconnaissance dépassant largement la sphère bretonne.

Nous savons aujourd’hui que les interprétations des intellectuels bretons du 19e siècle reposent sur une large confusion entre la civilisation des mégalithes, la civilisation celtique et la redécouverte du druidisme. C’est à partir d’une perception déformée de l’histoire que ces auteurs ont fixé Brocéliande à Paimpont, alors que « Brocéliande » est une forêt imaginaire et Chrétien de Troyes son inventeur.


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BELLAMY, Félix, La forêt de Bréchéliant, la fontaine de Berenton, quelques lieux d’alentour, les principaux personnages qui s’y rapportent, Vol. 2, Rennes, J. Plihon & L. Hervé, 1896, Voir en ligne.

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↑ 1 • Le texte original en latin de Le Breton est le suivant :

Quaerite, vos quibus est occultos scire potestas
Naturae cursus ; qui, cum mortalia tantum
Corda stupere solent, divinum pectus habentes,
Omnia novistis sub certas ponere causas,
Esse patens vobis physica qui dicitis arte,
Quis concursus agat, vel quae complexio rerum ,
Brecelianensis monstrum admirabile fontis,
Cujus aqua, lapidem qui proximus accubat illi
Si quacumque levi quivis aspergine spargat,
Protinus in nimios commixta grandine nimbos
Solvitur, et subitis mugire tonitribus aether
Cogitur, et caecis se condensare tenebris :
Quique assunt, testesque rei magis esse petebant,
Jam mallent quod eos res illa lateret, ut ante ;
Tantus corda stupor, tanta occupat extasis artus !
Mira quidem res, vera tamen multisque probata !
Vers 528-543 — LE BRETON, Guillaume, Philippide : chant VI, Vol. 12, 1825 - Guizot, François, Paris, J.-L.-J. Brière, 1825, (« Collection des mémoires relatifs à l’histoire de France, depuis la fondation de la monarchie française jusqu’au 13e siècle »), Voir en ligne.

Charles Foulon indique que Guillaume le Breton

n’a pas parlé de Brocéliande ; il a écrit Brecelianensis [...] ou Breceliacensis [...] C’est donc que le premier nom de la forêt (de Paimpont) était Brécilien ou Bréchéliant. Nous devons savoir gré à Chrétien de Troyes d’avoir, dans son roman d’Yvain ou le Chevalier au Lion, très harmonieusement créé le nom de Brocéliande (p.235)

↑ 2 • En plus de Brocheliande, Félix Bellamy recense quatre autres orthographes dans les transcriptions du seul Chevalier au Lion : Brocéliande, Bréchéliande, Brécéliande, Brescéliande. (Voir en ligne)

↑ 3 •  

Texte original :
Et trouvai un chemin a destre,
Par mi une forest espesse.
Mout y ot voie felenesse,
De ronses et d’espines plaine ;
A quel qu’anui, et a quel que paine,
Ting chele voie et chel sentier.
A bien pres tout le jour entier,
M’en alai chevauchant ainsi,
Tant que de la forest issi,
Et che fu en Brocheliande.
De la forest en une lande
Entrai, et vi une breteche
A demie lieue galesche ;
Tant i ot, bien plus n’i ot pas.

↑ 4 •  

Texte original :
Et, qui que remaingne a sejour ;
Il y veut estrë, ains tierz jour,
En Brocheliande, et querra,
Së il puet, tant qu’il trouvera
L’estroit sentier tot boissoneus,
Que trop an est cusançoneus,
Et la lande, et le maison fort,

↑ 5 • Félix Bellamy écrit à ce sujet :

Les auteurs qui, dans les temps modernes, ont fait le panégyrique de Bréchéliant, me semblent avoir singulièrement exagéré, pour la plupart, son rôle et son importance dans l’œuvre de la Table-Ronde. D’après ce qu’ils insinuent, ceux de ces romans dans lesquels figurent Bréchéliant et Bérenton formeraient une volumineuse collection, seraient presque innombrables ; et Marchangy ose même prétendre que tous en parlent. Je crois que c’est par la suite d’une méprise que nos auteurs ont émis de telles assertions ; et s’ils y sont tombés, c’est d’abord faute de s’être donné la peine de faire le recensement de la matière et de l’avoir évaluée ; et ensuite par l’émulation que chacun a mise à renchérir sur un devancier. Il faut donc en rabattre beaucoup, et, le triage fait, on demeure étonné du peu de romans qui restent à l’avoir de Bréchéliant. En effet, les seuls qui nous introduisent dans la grande forêt sont ceux dont il a été rendu compte précédemment, à savoir : La dame de la Fontaine, Yvain, Le tournoiement, Claris et Laris, Brun de la Montagne, le Livre de Ponthus. En tout, une demi-douzaine. A la suite nous aurons, il est vrai, à ajouter l’épisode final du Roman de Merlin. BELLAMY, Félix, La forêt de Bréchéliant, la fontaine de Berenton, quelques lieux d’alentour, les principaux personnages qui s’y rapportent, Vol. 2, Rennes, J. Plihon & L. Hervé, 1896, Voir en ligne. page 212

↑ 6 • Le Manuscrit Moreau 1724 de la B.N.F.

↑ 7 • Louis-Élisabeth de la Vergne, comte de Tressan, est un militaire, physicien et écrivain français, connu principalement pour ses adaptations de romans de chevalerie du Moyen Âge.

↑ 8 • Thomas Malory (1405-1471), écrivain anglais, est l’auteur ou le compilateur de Le Morte d’Arthur, considéré comme le premier roman arthurien moderne.

↑ 9 • Antoine-René de Voyer, marquis de Paulmy puis d’Argenson (1722-1787), est un diplomate et homme d’État français.

↑ 10 • Pierre Jean-Baptiste Legrand d’Aussy (1737-1800) est un historien français.

↑ 11 • Marie de France (1160-1210), est une poétesse qui vécut en France et surtout en Angleterre. Les Lais de Marie de France est un recueil de douze courts récits poétiques en anglo-normand.

↑ 12 • Il s’agit en réalité de mégalithes du Néolithique.

↑ 13 • Le chanoine Mahé associe Éon de l’étoile à la Fontaine de Barenton :

Tandis que cet homme extraordinaire était cantonné dans la forêt de Brécilien, il conduisait nuitamment les sectateurs qu’il avait à Concoret près de la fontaine de Barenton, pour y célébrer avec eux ses orgies… MAHÉ, chanoine Joseph, Essai sur les antiquités du département du Morbihan, Vannes, Galles aîné, 1825, Voir en ligne. page 425