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La christianisation de la fontaine de Barenton

Une croix à la fontaine de Barenton au 18e siècle

En 1467, le chevalier Ponthus, héros de roman, entre dans l’histoire de la forêt de Brécilien. Deux siècles plus tard, il est associé aux origines de l’abbaye Notre-Dame de Paimpont par les Génovéfains. Au 18e siècle, la présence d’une croix atteste que la fontaine de Barenton a été christianisée. La présence d’une chapelle près de la fontaine est aussi évoquée dès le 12e siècle. Elle aurait donné naissance à des processions attestées au 18e et 19e siècles.

Présence d’une croix à la fontaine de Barenton

Au cours du 19e siècle, Hersart de la Villemarqué puis Félix Bellamy évoquent dans leurs écrits, la présence d’une croix aux abords de la fontaine de Barenton.

  • Hersart de la Villemarqué, lors de sa Visite au Tombeau de Merlin en 1837 1 note la présence d’une ancienne croix près de la fontaine de Barenton :

    A l’une de ses extrémités, coule une fontaine près de laquelle on voit deux pierres couvertes de mousse que domine une vieille croix de bois vermoulue ; c’est la fontaine de Barandon et le tombeau de Merlin.

    HERSART DE LA VILLEMARQUÉ, Théodore, « Visite au Tombeau de Merlin », Revue de Paris, Vol. 40, 1837, p. 45-62, Voir en ligne. Page 46
  • Félix Bellamy rapporte le témoignage oral d’un homme du village de la Saudraie (voisin de la fontaine) :

    Un homme fort ancien (quatre-vingts ans) du village de la Saudraie, m’a dit, en 1888, avoir vu dans sa jeunesse cette croix de bois. Elle était plantée sur un piédestal bâti de grosses pierres. Tout a été dispersé, et les quelques pierres que l’on voit encore autour de la fontaine proviennent peut-être autant des débris de cette construction que de ceux de la fontaine elle-même.

    BELLAMY, Félix, La forêt de Bréchéliant, la fontaine de Berenton, quelques lieux d’alentour, les principaux personnages qui s’y rapportent, Vol. 2, Rennes, J. Plihon & L. Hervé, 1896, Voir en ligne. Page 288

Pourtant aucune croix n’est visible actuellement à la fontaine de Barenton. En l’absence de preuve de sa présence, ces témoignages ont été mis en doute durant tout le 20e siècle.

Attestation d’une croix à la fontaine de Barenton

Au début du 21e siècle, un document judiciaire est mis au jour aux archives d’Ille-et-Vilaine. Il confirme la présence d’une croix près de la fontaine de Barenton. En l’an XII (1804), quatre hommes comparaissent devant le Tribunal de Montfort : Lemasle Jules, Lairie Eutrope, Perrin Joachim et Leroux Jean. Il leur est fait procès

[…] pour avoir coupé un chêne avec lequel ils auraient déplacé la grosse pierre au pied de la Croix de Barenton, mais faute de preuve, ils sont renvoyés hors d’assignation le 5 brumaire an 12.

Il est intéressant de faire un rapprochement entre ce fait divers et une croyance concernant la fontaine. Elle est rapportée par Félix Bellamy à la toute fin du 19e siècle et parait expliquer la raison du déplacement de cette grosse pierre.

Cette croix a tombé de vétusté il y a environ cinquante ans, et dans le fol espoir d’y trouver un trésor, des gens firent des fouilles dans son emplacement, mais ils ne découvrirent rien. C’est du reste une croyance qui s’est transmise jusqu’à nos jours dans le pays, qu’il y a un trésor enfoui à Barenton.

La fontaine de Barenton s’est donc trouvée christianisée à une date que nous ignorons. Cette christianisation prend fin avec la disparition de la croix dans la première moitié du 19e siècle. Aucun document ni aucune tradition ne témoignent de l’existence de cette croix avant 1804. Sa présence en ce lieu pourrait être due à un personnage de roman introduit sur les lieux au 15e siècle.

Guy XIV de Laval amène Ponthus à la fontaine de Barenton

En 1467, le comte Guy XIV de Laval rédige une charte des Usements de la forêt de Brécilien. Il cite le nom de Ponthus dans la charte pour donner du prestige à sa forêt. Il s’agit d’un héros d’une œuvre littéraire Ponthus et Sidoine, rédigée par un auteur inconnu à la fin du 14e ou au début du 15e siècle. Guy XIV de Laval utilise un passage du livre dont l’action se déroule dans sa forêt de Brécilien à la fontaine de Barenton et profite du succès du roman pour associer le nom de Ponthus à sa forêt lors de la rédaction des Usements.

[...] Il y a également près de ce breil un autre breil nommé le Breil-de-Bellenton 2 et auprès de celui-ci une fontaine appelée fontaine de Bellenton, auprès de laquelle le bon chevalier Pontus fit ses armes, ainsi qu’on peut voir par le livre qui en fut composé 3.

Texte traduit dans le langage actuel par PUTON, Alfred, « Usages, anciennes coutumes et administrations de la forêt de Brécilien. De ceux qui ont droit d’usage et droit de prendre du bois dans cette forêt pour leurs besoins nécessaires. », in Coutume de Brécilien. Titres, jugements et arrêts concernant les usages de Paimpont et Saint-Péran, Nancy, Imprimerie E. Réau, 1879, p. 1-30, Voir en ligne.

Guy XIV fixe le personnage de Ponthus à la fontaine de Barenton 4. Grâce au succès du roman aux 15e et 16e siècles, Ponthus devient célèbre dans le duché de Bretagne et au-delà. Nous pensons que ce succès a des répercussions sur la forêt et que Ponthus est considéré comme faisant partie de son histoire. Le nom de Ponthus est utilisé par l’Église à partir de la seconde moitié du 17e siècle.

Ponthus dans la réforme de l’abbaye de Paimpont

Au 17e siècle, l’abbaye Notre-Dame de Paimpont doit se réformer 5. Elle fait appel comme d’autres abbayes bretonnes à la congrégation de Sainte-Geneviève. Les Génovéfains ont pour mission de transmettre l’esprit de la Contre-Réforme catholique aux populations dont elles ont la charge. Les trois axes principaux de la réforme sont :
— le culte de l’eucharistie
— le culte des saints, et en premier lieu celui de la sainte Vierge
— le rôle d’intercesseurs des ecclésiastiques

Le chanoine réformateur à qui est confiée cette tâche est Vincent Barleuf, prieur de 1647 à 1656 de l’abbaye Saint-Jacques de Montfort (Montfort-sur-Meu). Le chanoine Barleuf établit les plans d’un nouveau bâtiment pour l’édification du logis conventuel de Paimpont 6. À l’occasion de cette reconstruction, Barleuf rédige une « histoire de l’abbaye » datée du 14 septembre 1649. Curieusement, le chanoine « récupère » le personnage du roman déjà célèbre à la fontaine de Barenton, pour l’intégrer dans les origines de l’abbaye de Paimpont.

En effet, Vincent Barleuf connait bien la forêt de Brécilien et sa seigneurie dirigée par Henri III de la Trémoille, héritier des Laval. Il ne peut ignorer que le roman de Ponthus et Sidoine et les Usements de Guy XIV de Laval ont mis en scène Ponthus à la fontaine de Barenton.

[L’abbaye] était autrefois un hermitage, ou se retira quelque temps un vertueux personnage, qui vivoit d’aumosnes et entre aultres, des libéralités d’un ancien chevalier nommé Pontus dont la dicte abbaye, selon la commune tradition, a tiré son non : Panis ponti, comme qui dirait l’aumosne, ou le pain de Pontus. Ce Pontus icy avait un chasteau basti dans la forest de Brécilien, au diocèze de Sainct-Malo, proche une fontène assés célèbre dans le païs appelée la fontène de Baranton ; et on voit encore une tour fort antique dans le chasteau de Comper, distant d’une lieue du dict Painpont qui s’appelle la tour de Pontus [...]

BARLEUF, abbé Vincent, « Relation de l’Abbaye de Nostre-Dame de Painpont en Bretagne, Ordre des Chanoines réguliers de la Congrégation de France », Archives Départementales d’Ille-et-Vilaine 5 J 164, v. 1670.

Vincent Barleuf fait de Ponthus le plus ancien seigneur de Brécilien, bien avant Judicaël, roi historique, considéré comme le fondateur de l’abbaye. Le chanoine ne se contente pas de placer Ponthus à l’origine de l’abbaye, il va beaucoup plus loin en imposant son nom dans ce qu’il y a de plus sacré, l’eucharistie : Panis ponti, le « pain du pont », à l’origine du nom de Paimpont 7, devient Panis Ponthus, le « pain de Ponthus ». Cette sacralisation montre à quel point le chanoine Barleuf veut impliquer le personnage dans le contexte de sa réforme.

En intégrant Ponthus dans l’histoire de l’abbaye de Paimpont, les Génovéfains participent au processus de christianisation de la fontaine de Barenton. Comme le montre Yves Breton, les Génovéfains accomplissent un travail de missionnaires qui peut inclure l’érection de croix.

[Les Génovéfains] se consacrent à l’enseignement du catéchisme, à la prédication, à l’administration des sacrements et aux confessions. Si le travail mené par ces premiers réformés ne nous a pas laissé de trace patente, érection de croix ou de calvaires, mentions dans les registres paroissiaux, n’est-ce pas parce que cette tâche s’exerce tout simplement au quotidien dans les actes les plus naturels pour des prêtres ?

BRETON, Yves, Les génovéfains en Haute-Bretagne, en Anjou et dans le Maine aux XVIIe et XVIIIe siècles, Editions Hérault, 2006. [Page 591]

En effet, il est vraisemblable qu’ils aient implanté une croix à Barenton au cours de la seconde moitié du 17e siècle, même si une christianisation plus ancienne n’est pas exclue.

Vers un lieu unique de dévotion

Pour mener à bien la réforme de l’Église à l’abbaye de Paimpont, les Génovéfains relancent le pèlerinage voué à la Vierge qui a lieu chaque année à la Pentecôte.

On y venait en foule pour obtenir la guérison d’une espèce de rage à laquelle ceux de la Basse-Bretagne sont particulièrement sujets et qu’ils nomment le mal de Painpont, à cause qu’ils en sont guéris en ce lieu.

FÉRET, abbé Pierre, L’abbaye de Sainte-Geneviève et la congrégation de France : précédées de la vie de la patronne de Paris d’après des documents inédits., Vol. 2, Paris, Champion, 1883, Voir en ligne. page 89

Selon l’historien Yves Breton, cet ancien pardon serait tombé en désuétude et les chanoines auraient cherché à lui redonner du lustre.

A-t-on voulu éradiquer les nombreuses pratiques cultuelles qui avaient lieu dans la forêt en officialisant un lieu de dévotion unique ? Rien ne permet de le dire.

Breton, Yves (2006). op.cit., p. 593

De très nombreux fidèles viennent se recueillir devant la statue de la Vierge, assise avec l’enfant Jésus dans les bras. Selon Barleuf, ces manifestations populaires de la Pentecôte draineraient des 30 et 40 mille personnes qui viennent rendre leurs vœux à la Sainte Vierge. Yves Breton note que ces chiffres sont sans doute surestimés.

Yves Breton constate la multiplicité des croyances locales sur lesquelles s’appuient néanmoins les Génovéfains, faute de pouvoir les supprimer.

Dans l’esprit du temps, il n’y a aucune incompatibilité entre la fréquentation de l’église et des sacrements et les diverses croyances dans des saints populaires dont les cultes sont entourés de tout un ensemble d’attitudes qui relèvent davantage de la magie que d’une foi raisonnée. S’y ajoutent tous les cultes qui se déroulent autour des fontaines ou de certains animaux, mélange de vraie foi, de folklores et de superstitions qui font que les fidèles « sont en beaucoup de choses des idolâtres baptisez ».Breton, Yves (2006). op.cit., p. 587-588

L’historien y voit cependant un relatif échec dans la reprise en main d’une population encore trop attachée à ses formes de croyances primitives.

Yves Breton donne un autre exemple de la réutilisation par les Génovéfains de croyances populaires 8. Vincent Barleuf rapporte avoir été témoin, le 27 mai 1649, de l’apparition d’une cane sur l’étang Saint-Nicolas de Montfort. Il n’hésite pas à rectifier la version populaire pour en donner une plus conforme à l’esprit de la réforme catholique.—  BARLEUF, abbé Vincent, Récit véritable de la venue d’une canne sauvage depuis long-temps en la ville de Montfort, comté de la province de Bretagne, et particulièrement ce qui s’est passé les dernières années sur ce sujet : par un chanoine régulier de l’abbaye de S.-Jacques, près Montfort, étant sur les lieux, Rennes, Michel Hellot, 1652, Voir en ligne. —

Une chapelle à la fontaine de Barenton ?

Chrétien de Troyes, créateur de l’univers arthurien, met en scène dans son roman Le chevalier au lion (1176-1181), un monastère (cité deux fois) et une chapelle à la fontaine de Barenton. Le héros est Yvain, un des chevaliers de la Table ronde.

A côté de la fontaine, tu trouveras
un perron — tu verras bien de quelle sorte,
mais je ne saurais te le décrire,
car je n’en ai jamais vu de comparable —
et, de l’autre côté, une chapelle
qui est petite mais très belle. 9Vers 387-392 — CHRÉTIEN DE TROYES, Le Chevalier au Lion, Rééd. 2009, Le Livre de Poche, Lettres gothiques, 1176. [pages 72-73]

Chrétien de Troyes connait la fontaine de Barenton, il sait le prodige qui fait tomber la pluie quand on la répand sur le perron. Il est aisé d’admettre qu’il s’inspire du Roman de Rou écrit par Wace vers 1160. Il faut cependant noter qu’au-delà de la fiction, Chrétien ajoute un détail qui témoigne d’une connaissance plus personnelle de la fontaine lorsqu’il mentionne son « eau qui bout ».

Tu verras la fontaine qui bout,
et qui est pourtant plus froide que du marbre. 10 Vers 378-379 — Chrétien de Troyes (1176-1181). op. cit., p. 72-73

Wace ne fait pas allusion à ce phénomène, pas plus qu’à la présence d’une chapelle. Une partie des aventures du roman se déroule autour de cette chapelle.

Pendant qu’il se lamente de la sorte,
une prisonnière, une malheureuse,
se trouvait enfermée dans la chapelle ; 11 Vers 3559-3561 — Chrétien de Troyes (1176-1181). op. cit., p. 270-271

Dans la seconde moitié du 12e siècle, Chrétien de Troyes rassemble dans la même histoire ce qui a trait à la seigneurie des Gaël-Montfort : une forêt de Brocheliande, une fontaine en lien étroit avec un château et une chapelle qui est citée à sept reprises dans ce roman.

Il ne s’agit pas de rendre crédible la présence de la chapelle à partir d’une œuvre littéraire du 12e siècle. Il peut être judicieux de constater qu’à la fin du 18e siècle, l’abbé Guillotin mentionne une tradition selon laquelle un château et une chapelle existaient à proximité de Barenton. Cette chapelle remonterait au temps des moines de la « Croix Richard » 12, c’est-à-dire à l’époque du couvent de Moinet où aurait vécu Éon de l’Étoile au 12e siècle.

L’abbé Guillotin indique cette chapelle comme étant celle du château de Bellanton (ou Ponthus) 13, dont le châtelain serait fondateur de Concoret. Les fidèles avaient coutume de se rendre à la chapelle chaque année à la même date. Suite à la disparition de la chapelle, les habitants de Concoret auraient continué de se rendre religieusement à la fontaine par temps de sécheresse pour obtenir de la pluie.

Jusqu’à la Révolution et même plus tard, les gens de Concoret se rendaient en procession à la chapelle de Bellanton un certain jour de l’année, et chaque année, sans doute, par reconnaissance pour le châtelain, fondateur de leur paroisse et plus tard, par amitié pour les moines de la Croix Richard, envoyés en disgrâce à ce couvent de Bellanton. La chapelle étant démolie, on continue la procession surtout par temps de sécheresse. GUILLOTIN, abbé Pierre-Paul, « Registre de l’abbé Guillotin », Concoret, 1791-1800.

Félix Bellamy rapporte le témoignage d’un autre prêtre, l’abbé Piéderrière (1819-1886). Dans une lettre, ce dernier ajoute des notes complémentaires aux écrits de Guillotin sur le couvent de Moinet :

[...] Il [le seigneur de Montfort-Gaël, vers 1140] fit donc approprier le château de Ponthus à sa nouvelle destination. [...] Les seigneurs de Ponthus avaient une chapelle à Balenton qui survécut à la destruction du château et monastère, et où on allait en procession [...]

Bellamy Félix (1896). op. cit., vol. 2, p. 283-284 (Voir en ligne)

Dans les témoignages rapportés, ni l’abbé Guillotin, ni l’abbé Piéderrière ne font allusion au légendaire, quelle que soit sa nature. Ils n’évoquent pas le prodige de l’eau sur la pierre et négligent totalement le côté profane décrit par Wace et Chrétien de Troyes.

Félix Bellamy sous-entend que les écrits des deux abbés témoignent d’un détournement du prodige pré-chrétien de la fontaine au profit d’un miracle lié à la foi catholique :

[...] on s’y rendait autrefois en procession solennelle dans les années de sécheresse, non pour invoquer la Fontaine elle-même, cela eût été la restauration de cérémonies païennes, et céder le terrain gagné à grand’peine sur l’idolâtrie ; mais on s’y rendait comme à l’emplacement de l’antique chapelle des seigneurs de Ponthus ; et là où des moines autrefois avaient chrétiennement prié, on venait maintenant invoquer les saints qu’on y avait honorés, et les supplier d’intercéder auprès du Maître de toutes choses pour obtenir de lui un temps propice aux biens de la terre ; or cela n’est pas déraisonnable.Bellamy Félix (1896). op. cit., vol. 2, p. 319 (Voir en ligne)

La procession de 1835

Il n’existe pas de preuves que la fontaine ait jamais été dédiée à un saint. Selon des témoignages du 19e siècle, deux saints, Joseph et Mathurin, auraient été honorés lors de processions à la fontaine. Il semble que la procession était placée par le prêtre sous l’invocation d’un saint au départ de l’église de Concoret.

En 1835, année de grande sécheresse, Félix Bellamy fait part d’une procession religieuse, que suit la foule des paroissiens, parmi lesquels les châtelains du Rox, en Concoret. Il perçoit dans cette manifestation un lien de pensée avec le « rituel profane » de la fontaine, laissant supposer qu’il avait perduré après la Révolution, malgré la disparition des seigneuries garantes de ce rituel.

[…] Elle [la procession] partit du bourg avec croix et bannières, au son des cloches. Elle s’acheminait pieusement à travers la lande, chantant des hymnes et des cantiques. Quand elle fut arrivée au but, la foule se rangea tout autour de la Fontaine, les uns à genoux, les autres debout, mais tous pénétrés d’humilité et bien recueillis […] Les prières de circonstance furent récitées, l’assistance y répondait dévotement ; le saint patron fut invoqué. L’histoire rapporte que la source prodigieuse ayant été bénie, M. le Recteur y trempa le pied de la croix ; puis, au défaut du haut et puissant seigneur de Gaël-Montfort, […] se faisant avec juste raison l’héritier et le continuateur du privilège, […] aspergea avec l’eau de la Fontaine le Perron de Bellanton.
Oh miracle ! A peine le rite traditionnel était-il accompli que, soudain, les nuages se forment au bas de la vallée ; ils accourent gros d’humidité, le ciel s’obscurcit, le tonnerre gronde, les éclairs sillonnent l’espace, et de grosses gouttes de pluie viennent à tomber. C’était un signe ; les ferventes prières avaient été exaucées : le ciel semblait ratifier la transmission du privilège seigneurial ; la procession revint hâtivement. Et d’abondantes ondées rendirent sa fertilité à la terre desséchée […] Ainsi, devant la foule remplie d’espérance et de foi, se manifestait la preuve que la vertu merveilleuse de la Fontaine était toujours persistante, vertu dont une faveur du ciel avait accordé aux seigneurs de Brécilien de pouvoir provoquer la mise en acte et l’efficacité, pour qu’ils fussent les bienfaiteurs de leur peuple dans sa détresse. Après eux ce rôle échoyait naturellement au pasteur de la paroisse. Bellamy Félix (1896). op. cit., vol. 2, p. 320 (Voir en ligne)

Bellamy est de ceux qui pensent qu’au 19e siècle, la récupération religieuse d’une pratique est le signe d’une croyance pré-chrétienne. Les quelques éléments dont nous disposons ne nous permettent pas de trancher sur l’origine de ce rituel. Parlant de la littérature du 12e siècle, la plus ancienne qui traite de la fontaine de Barenton et de son prodige, l’historien Martin Aurell explique :

[…] Il est impossible d’affirmer si ces rites, trop tardivement attestés, proviennent d’anciennes pratiques païennes dont se feraient l’écho Wace, Chrétien et d’autres clercs dans les années 1160, ou s’ils sont plutôt une réfection savante, réalisée à partir de la création littéraire du XIIe siècle, par les seigneurs de Montfort à la fin du Moyen Age. AURELL, Martin, La légende du roi Arthur, Paris, Édition Perrin, 2007. [page 274]


Bibliographie

AURELL, Martin, La légende du roi Arthur, Paris, Édition Perrin, 2007.

BARLEUF, abbé Vincent, Récit véritable de la venue d’une canne sauvage depuis long-temps en la ville de Montfort, comté de la province de Bretagne, et particulièrement ce qui s’est passé les dernières années sur ce sujet : par un chanoine régulier de l’abbaye de S.-Jacques, près Montfort, étant sur les lieux, Rennes, Michel Hellot, 1652, Voir en ligne.

BARLEUF, abbé Vincent, « Relation de l’Abbaye de Nostre-Dame de Painpont en Bretagne, Ordre des Chanoines réguliers de la Congrégation de France », Archives Départementales d’Ille-et-Vilaine 5 J 164, v. 1670.

BELLAMY, Félix, La forêt de Bréchéliant, la fontaine de Berenton, quelques lieux d’alentour, les principaux personnages qui s’y rapportent, Vol. 2, Rennes, J. Plihon & L. Hervé, 1896, Voir en ligne.

BRETON, Yves, Les génovéfains en Haute-Bretagne, en Anjou et dans le Maine aux XVIIe et XVIIIe siècles, Editions Hérault, 2006.

CHRÉTIEN DE TROYES, Le Chevalier au Lion, Rééd. 2009, Le Livre de Poche, Lettres gothiques, 1176.

COURSON, Aurélien de, « En suivent les usemens et coustumes de la forest de Brécelien, et comme anciennement elle a esté troictée et gouvernée », in Cartulaire de l’Abbaye de Redon en Bretagne [832-1124], Paris, Imprimerie impériale, 1863, p. CCCLXXII à CCCXCI, Voir en ligne.

FÉRET, abbé Pierre, L’abbaye de Sainte-Geneviève et la congrégation de France : précédées de la vie de la patronne de Paris d’après des documents inédits., Vol. 2, Paris, Champion, 1883, Voir en ligne.

GUILLOTIN, abbé Pierre-Paul, « Registre de l’abbé Guillotin », Concoret, 1791-1800.

HERSART DE LA VILLEMARQUÉ, Théodore, « Visite au Tombeau de Merlin », Revue de Paris, Vol. 40, 1837, p. 45-62, Voir en ligne.

PUTON, Alfred, « Usages, anciennes coutumes et administrations de la forêt de Brécilien. De ceux qui ont droit d’usage et droit de prendre du bois dans cette forêt pour leurs besoins nécessaires. », in Coutume de Brécilien. Titres, jugements et arrêts concernant les usages de Paimpont et Saint-Péran, Nancy, Imprimerie E. Réau, 1879, p. 1-30, Voir en ligne.

TIGIER, Hervé, Mauvais coups et Coups du sort de Paimpont et du canton de Plélan au Tribunal de Montfort, Paimpont, 2012, Voir en ligne.


↑ 1 • Pour Hersart de la Villemarqué Merlin est enterré à la fontaine de Barenton.

↑ 2 • Bellenton pour Barenton.

↑ 3 • Texte original —  COURSON, Aurélien de, « En suivent les usemens et coustumes de la forest de Brécelien, et comme anciennement elle a esté troictée et gouvernée », in Cartulaire de l’Abbaye de Redon en Bretagne [832-1124], Paris, Imprimerie impériale, 1863, p. CCCLXXII à CCCXCI, Voir en ligne. p. CCCLXXXVI. (Voir en ligne) —

↑ 4 • Bellenchon dans le roman.

↑ 5 • Paimpont et Montfort sa voisine, sont parmi les nombreuses abbayes qui se trouvent dans un état de délabrement avancé suite aux guerres encourues entre le 14e et le 16e siècle : guerres de succession de Bretagne (1341-1364), guerre de Cent Ans, guerre de la Ligue. Les conséquences sont multiples au niveau du temporel. Les communautés religieuses sont corrompues : le recrutement, les offices, la vie spirituelle, la règle, etc. Aux début du 17e siècle, les anciennes abbayes canoniales sont en train de traverser une crise très grave […] Ces abbayes ne sont plus les maisons prestigieuses que les populations connaissaient jusqu’alors. Elles ont la plupart du temps perdu leur protecteurs, en l’occurrence les descendants des seigneurs fondateurs.—  BRETON, Yves, Les génovéfains en Haute-Bretagne, en Anjou et dans le Maine aux XVIIe et XVIIIe siècles, Editions Hérault, 2006. p. 24-25 — En 1638, l’évêque de Saint-Malo donne son consentement pour l’implantation des Génovéfains dans son diocèse.

↑ 6 • Sont encore visibles actuellement : la mairie, la bibliothèque et le logement du curé.

↑ 7 • Le « pain du pont » était alors le « pain consacré », actuellement l’hostie. Les moines, seuls occupants des lieux pendant une longue période, établiront le nom francisé de Panis ponti en Painpont, ainsi écrit au 15e siècle dans la charte des Usements de la forêt de Brécilien.

↑ 8 • Yves Breton n’évoque pas la « récupération » de Ponthus par Barleuf.

↑ 9 • 

Texte original :
Les la fontaine trouveras
Un perron tel com tu venras,
Mais je ne te sai dire quel,
Que je n’en vi onques nul tel,
Et d’autre part une chapele
Petite, mais ele est mout bele.

↑ 10 • 

Texte original :
La fontaine venras qui bout,
S’est ele plus froide que mabres.

↑ 11 • 

Texte original :
Quoi quë il ainsi se demente,
Une chaitive, une dolente
Estoit en la chapele enclose ;

↑ 12 • La « Croix Richard » ou « Croix Richeux » est le lieu où se dressait une petite croix de bois plantée sur le chemin du Rox et Tubœuf à Mauron

↑ 13 • L’abbé Guillotin cite indifféremment château ou châtelain de Bellanton et château ou châtelain de Ponthus. Ces deux dénominations qui évoquent le même personnage, Ponthus, créent une confusion. Bellanton (Barenton) est le lieu où vit Ponthus.