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Le Jardin aux Moines

Un tertre funéraire de l’ensemble des Buttes aux Tombes

Le Jardin aux Moines est un monument mégalithique situé sur la commune de Néant-sur-Yvel. Il appartient à l’ensemble néolithique des Buttes aux Tombes.

Le « Jardin aux Moines » est un site mégalithique de l’ensemble néolithique des Buttes aux Tombes. Il se présente actuellement sous la forme d’un trapèze de vingt-trois à vingt-cinq mètres de long sur cinq à six mètres de large, constitué de blocs de poudingue quartzeux et de schiste pourpré. Il est décrit pour la première fois en 1825 par l’abbé Mahé. Les campagnes de fouilles de 1983 et 1984, menées par Jacques Briard, ont permis de dévoiler une partie de son histoire. Le « Jardin aux Moines » est également au coeur d’une légende, Les pierres maudites de Tréhorenteuk, publiée par Ernest du Laurens de la Barre en 1863.

Le temps des antiquaires : 1825-1847

Le chanoine Mahé, 1825

L’inventaire de l’abbé Mahé, publié en 1825 est le premier ouvrage à s’intéresser aux sites mégalithiques de la Bretagne intérieure. —  MAHÉ, chanoine Joseph, Essai sur les antiquités du département du Morbihan, Vannes, Galles aîné, 1825, Voir en ligne. — Le chanoine Mahé livre la première description de l’ensemble des « Buttes aux Tombes » en Tréhorenteuc et Néant-sur-Yvel, parmi lesquels il mentionne dix monuments. On peine à reconnaitre dans sa description les lieux tels qu’ils se présentent aujourd’hui. L’abbé est-il venu à Tréhorenteuc ? Baron du Taya et Félix Bellamy en doutent. Le septième monument, seul reconnaissable dans la description, est vraisemblablement le « Jardin aux Moines ».

Des alignements de roches, hautes de quatre ou cinq pieds, nous invitèrent à les aborder. Elles sont au nombre de cinquante-cinq, les unes verticales, d’autres renversées, et elles dessinent un trapèze long de soixante-dix pieds et large de quinze, au milieu duquel on voit encore quelques pierres et les places de plusieurs autres qui en ont été enlevées.[...]Mahé, Joseph (1825) op. cit. p. 196-202 (Voir en ligne)

Cayot-Delandre, 1847

François-Marie Cayot-Delandre est un des successeurs de l’abbé Mahé à la Société archéologique du département du Morbihan‎. En 1847 il inclut le site du « Jardin aux Moines » dans son inventaire des mégalithes du Morbihan, en reprenant la description de son prédécesseur.

Les vestiges du culte druidique se retrouvent sur divers points de cette petite commune. Le plus remarquable de ces monumens est une figure trapézoïdale de 24 mètres sur 5, formée d’une soixantaine de pierres de 1 mètre 30 à 1 mètre 60 de hauteur, et dont une partie sont renversées. CAYOT-DELANDRE, François-Marie, Le Morbihan, son histoire et ses monuments, Vannes, A. Caudéran, libraire éditeur, 1847, Voir en ligne. pages 333-334

Sigismond Ropartz, 1861

En 1861, Sigismond Ropartz (1824-1878) se rend dans les « landes du Cerisier » en Néant-sur-Yvel. Il est le premier auteur à nommer le site mégalithique sous le nom de « Jardin-des-Moines », mais ne mentionne pas les autres tumulus des « Buttes aux Tombes » :

[...] quand tout-à coup, au milieu même de la lande, nous nous trouvâmes en face d’un de ces monuments étranges, que nous ont légués, sans nous en transmettre la signification précise, les habitants de notre péninsule aux temps anté-historiques. C’est une enceinte elliptique, qui mesure vingt-cinq pas dans un sens et quatre ou cinq dans l’autre, formée par une cinquantaine de pierres brutes de moyenne grosseur. Cela s’appelle, parmi les pâtres qui mènent sur ces bruyères des bandes de brebis naines, le Jardin-des-Moines. C’est évidemment une sépulture. Respectées par vingt siècles, ces pierres funéraires me semblent gravement menacées aujourd’hui ; on vient de partager la lande immense ; chacun enclot déjà la parcelle qui lui est devenue propre ; quelle que soit l’infécondité de cette terre sur laquelle de gros rochers de schiste rouge montrent partout leur arête moussue, le progrès moderne voudra la défricher, et ceux dont le poète a dit : "De la tombe d’Arthur ils feraient une borne", n’éprouveront, à coup sûr, aucun scrupule de broyer ces beaux cailloux de quartz blanc, pour macadamiser les futurs chemins vicinaux de Tréhoranteuc. ROPARTZ, Sigismond, « Pèlerinage archéologique au tombeau de sainte Onenne », Revue de Bretagne et de Vendée, Vol. 10 / deuxième semestre, 1861, Voir en ligne. Page 206

Félix Bellamy,1896

En 1896, Félix Bellamy inventorie les sites mégalithiques de la forêt de Paimpont. Il consacre plusieurs pages à ce site qu’il nomme indifféremment « Jardin aux Moines » ou « Jardin aux Tombes » :

Ce monument, que son nom de Jardin aux Tombes désigne comme une sépulture, est une enceinte assez régulièrement rectangulaire, ayant vingt-six pas de long et six de large, la longueur est dans le sens de la route de Tréhorenteuc [en réalité Néant]. Cette enceinte est formée par environ quarante-huit blocs de pierre bruts. Je dis environ, quoique cela semble facile à compter. C’est que plusieurs de ces blocs sont presque enfouis en terre et qu’il n’est pas aisé de reconnaitre si telle pierre est unique ou double. BELLAMY, Félix, La forêt de Bréchéliant, la fontaine de Berenton, quelques lieux d’alentour, les principaux personnages qui s’y rapportent, Vol. 1, Rennes, J. Plihon & L. Hervé, 1896, Voir en ligne. Pages 184-186

Félix Bellamy remarque un état de dégradation avancé.

Elle a déjà été ravagée. S’il y a encore un assez grand nombre de pierres debout, plusieurs sont renversées et couchées sur le sol. L’une de celles-ci se voit vers le milieu de l’enceinte et deux autres à quelques pas en dehors.Bellamy, Félix (1896) op. cit. p. 185 (Voir en ligne)

L’auteur de La Forêt de Bréchéliant donne ensuite une description détaillée du site.

Des quarante-cinq ou quarante-six pierres restant en alignement, il n’y en a qu’une au petit côté le plus rapproché de Tréhorenteuc et deux au petit côté opposé. Le grand côté, qui est à gauche quand on marche dans l’axe en allant vers Tréhorenteuc, en a vingt-et-une, et le grand côté de droite vingt-deux. Ces blocs ne sont pas de grande dimension : les plus hauts n’ont guère qu’un mètre au dessus du sol, leur forme n’est point régulière. Le plus grand nombre, trente-trois sur les quarante-huit, sont des poudingues quartzeux étrangers au sol de la lande qui est du schiste rouge, mais commun un peu plus loin de Tréhorenteuc à Néant, ainsi qu’il a été dit. Ce poudingue sert au loin pour l’empierrement des routes. Les quatorze ou quinze blocs sont du schiste rouge. Ils sont intercalés entre les poudingues sans ordre et sans intention, semble-t-il. Ainsi en commençant à compter la rangée de gauche, allant de la Saudraie vers Tréhorenteuc, ils occupent les places : 8,14, 15, 17, 21, 22, 24, 25, 26, 28, 29, 32, 33. Le bloc 22 est dans l’enceinte. Quelques-uns ont imaginé que ces blocs rouges marquent les témoins ou ceux qui présidèrent aux funérailles. Je répète ce dire pour ce qu’il vaut.Bellamy, Félix (1896) op. cit. p. 185 (Voir en ligne)

Étonnamment, Félix Bellamy ne mentionne pas le conte des Pierres maudites de Tréhoranteuk, publié par Ernest Du Laurens de la Barre en 1863.

Je ne sais si dans le pays on a gardé quelque tradition concernant l’origine et la destination de ce monument dit : le Jardin aux Moines ou Jardin aux Tombes. Les quelques personnes que j’ai interrogées à ce sujet n’en savaient rien. Les livres ne fournissent aucun renseignement.Bellamy, Félix (1896) op. cit. p. 185-186 (Voir en ligne)

Le « Jardin aux Moines » et l’archéologie contemporaine : 1983-1984

Le « Jardin aux moines » a été retrouvé en 1981, complètement enfoui sous la végétation, par des membres de l’Association des Amis du Moulin du Châtenay. Jacques Briard, archéologue du C.N.R.S., l’inclut dans son programme de fouilles de 1983-1984.

Les campagnes de 1983 et 1984

Les premières campagnes de fouilles archéologiques menées par Jacques Briard commencent en juillet 1983. Le monument était sous la menace d’une remise en exploitation forestière de ce secteur de la forêt de Paimpont. Il apparait alors comme une série de petits blocs rocheux de 0,50 à 0,80 m, noyés dans la végétation assez dense qui a repoussé après l’incendie de la forêt.

Jacques Briard présente les fouilles en cours sur le site
Jacques Briard présente les fouilles en cours sur le site

La première opération a consisté en un débroussaillage puis une reconnaissance des limites extérieures du monument par une série de dégagements périphériques. BRIARD, Jacques, Mégalithes de Haute-Bretagne. Les monuments de la forêt de Brocéliande et du Ploërmelais, structure, mobilier, environnement, Vol. 23, Paris, Maison des Sciences de l’Homme, 1989. [page 42]

La première campagne révèle la structure interne du monument en trois parties inégales avec ses deux séparations transversales, dont une est entièrement mise au jour. Le mobilier découvert est pauvre. Un grand foyer apparait au milieu de la partie nord.

Une seconde campagne de fouilles commence en mars 1984. Elle reprend en juillet et en septembre de la même année en raison des disponibilités des équipes de fouilles.

Le premier secteur sondé, dans la partie nord, livre deux pointes de flèches et un grattoir situé sous le foyer découvert un an plus tôt. Le deuxième secteur fouillé un peu plus au centre du grand rectangle n’a révélé qu’une seule pierre plate dans le vieux sol. Enfin, le sondage le plus important des fouilles de 1984 a lieu dans la partie centrale du « Jardin aux Moines ».

[Le sondage] a révélé un massif complexe de pierres formant comme une structure en tombelle très irrégulière, à pourtour grossièrement circulaire, les pierres étant plus abondantes du côté sud au niveau des blocs périphériques du tertre.[...] Par ailleurs, le levé de nombreuses sections transversales et les élévations des structures ont été menés lors des trois campagnes de fouilles de 1984. Elles permettent de compléter la connaissance du monument qui aura été presque intégralement exploré. BRIARD, Jacques, Mégalithes de Haute-Bretagne. Les monuments de la forêt de Brocéliande et du Ploërmelais, structure, mobilier, environnement, Vol. 23, Paris, Maison des Sciences de l’Homme, 1989. [page 45]

Visite au Jardin aux Moines

La composition interne du tertre

Quatre coupes réalisées entre 1983 et 1984 ont permis de comprendre l’organisation interne du « Jardin aux Moines ».

Le tertre apparait comme une structure trapézoïdale orientée NE-SO. Le côté nord comprend 26 blocs répartis sur 25 m de long, le côté sud 27 blocs sur 23 m de long ; la largeur du tertre varie entre 5 et 6 m. Les pierres qui constituent l’enceinte sont en poudingue quartzeux, provenant du vallon de Tréhorenteuc distant de 3 à 4 km. Les autres sont en schiste pourpré affleurant à proximité du site. Dans la partie nord, les blocs de poudingue sont de plus grande taille et plus nombreux que ceux de schiste. Dans la partie sud, les blocs sont d’une taille plus modeste et la répartition entre schiste et poudingue sensiblement égale.

Le tertre tumulaire [dans sa partie nord] est très difficile à étudier en ce qui concerne son remplissage perturbé par les remaniements probables successifs, les fouilles antérieures, la végétation abondante et les incendies de forêt. Le remplissage se présente ainsi comme une zone fortement humifiée, remaniée et dénuée de tout vestige archéologique dans les couches supérieures. BRIARD, Jacques, Mégalithes de Haute-Bretagne. Les monuments de la forêt de Brocéliande et du Ploërmelais, structure, mobilier, environnement, Vol. 23, Paris, Maison des Sciences de l’Homme, 1989. [page 45]

Toutes les sections pratiquées à l’intérieur du tertre se sont révélées stériles. La majeure partie des pierres d’entourage sont penchées vers l’extérieur. Ces deux éléments permettent d’imaginer que le monument a été initialement un tertre allongé dont les pierres contenaient la masse interne. Cependant Jacques Briard évoque une autre hypothèse contradictoire.

On peut même se demander si la partie septentrionale du monument n’était pas ouverte, le remplissage interne correspondant à un comblement progressif par suite du développement de la végétation. BRIARD, Jacques, Mégalithes de Haute-Bretagne. Les monuments de la forêt de Brocéliande et du Ploërmelais, structure, mobilier, environnement, Vol. 23, Paris, Maison des Sciences de l’Homme, 1989. [page 45]

Les campagnes de fouilles ont révélé l’existence de deux structures transversales en pierres, séparant le tertre en trois rectangles inégaux et irréguliers.

  • La transversale située au nord, presque uniquement réalisée en dalles de schiste pourpre, comprend dix pierres dont deux véritables pierres d’angle. Il pourrait s’agir d’une première fermeture du monument.
  • La seconde transversale est plus irrégulière et certaines des pierres qui la constituaient semblent manquer, d’autres ont été dérangées ou cassées. Elle comprend une alternance régulière de pierres blanches en poudingue et de schistes pourpré, certainement fondée sur des raisons symboliques.

Le rectangle central délimité par les deux cloisons est bordé par un massif de pierres, ou cairn, découvert sur son côté sud. Ce massif déborde sur l’extérieur du tertre. Des fragments de deux vases néolithiques y ont été trouvés. Un second massif de pierres, plus modeste, existe sur une partie du côté nord du rectangle central.

Si l’on regarde le plan d’ensemble terminal de la fouille [Fig. 27], on s’aperçoit qu’entre les cloisons S11-N12 et S2-N5 [rectangle central] avait été édifiée une structure irrégulière mais de forme grossièrement circulaire, un peu comme une grande tombelle. L’irrégularité de la structure, il ne faut pas l’oublier, a été accentuée par les chercheurs de trésor. Ils ont pu enlever une partie du cairn et visiblement, des blocs on été cassés et débités, sinon déplacés. BRIARD, Jacques, Mégalithes de Haute-Bretagne. Les monuments de la forêt de Brocéliande et du Ploërmelais, structure, mobilier, environnement, Vol. 23, Paris, Maison des Sciences de l’Homme, 1989. [page 48]

Figure 27
Figure 27

Les quelques éclats de silex et des tessons de poteries découverts dans cette « tombelle » ne prouvent cependant pas qu’il s’agit d’un véritable dépôt funéraire.

Le matériel archéologique

Le matériel archéologique retrouvé sur le site est pauvre, mais permet néanmoins de mieux comprendre l’occupation chronologique et fonctionnelle du site.

  • Un trapèze mésolithique du Type de Téviec

L’occupation la plus ancienne du site est marquée par la présence d’un petit trapèze mésolithique en silex du Type de Téviec 1 (fig. 34, n°4). La découverte de ce silex au pied d’une pierre dressée à l’extrémité nord du monument (fig. 37, n°1) atteste d’une fréquentation du site par des chasseurs antérieure à sa construction.

Figure 37
Figure 37

Un [...] petit silex trouvé au Nord du monument est un microlithe trapézoïdal qui ressemble à ceux des chasseurs pêcheurs mésolithiques vivant vers 6000-5000 ans dans les îles du Morbihan. Ceci suppose des relations avec la côte sud qui fournissait des silex pour l’armement et l’outillage. Inversement ces morbihannais pouvaient venir échanger, en forêt de Brocéliande, des bois de cerfs dont ils recouvraient leurs morts aux îles Téviec et Hoëdic... BRIARD, Jacques, « Mégalithes en Brocéliande, légendes, réalités, éternité », in Brocéliande ou le génie du lieu, Presses Universitaires de Grenoble, 2002, p. 13-29. [page 22]

Mobilier du Jardin aux Moines
  • Des éclats de débitage néolithique

Quelques morceaux de silex ont été découverts dans la partie centrale du « Jardin aux Moines », interprétée comme étant la partie funéraire du monument (fig. 37, n°6).

Les autres silex recueillis au niveau du vieux sol sont des éclats de débitage néolithiques. Une partie est réalisée en silex noir, peut-être importé des côtes du Morbihan. Les éléments en grès tertiaires pourraient provenir de gisements situés à l’est et au nord de Néant-sur-Yvel, en particulier dans les Côtes-du-Nord [aujourd’hui Côtes d’Armor] (couverture tertiaire) Briard, Jacques (1989) op. cit. p. 50

  • Deux fragments de poterie du Néolithique final

Des tessons de poteries on été retrouvés en trois endroits du monument. Les fragments de céramique, souvent de taille minime, sont sans décor et à pâte assez grossière.

Quelques tessons ont été découverts au nord, à l’extérieur du grand rectangle (fig. 37, n°3). Les nombreux fragments de poteries retrouvés au cœur de la partie centrale ou « tombelle » (fig. 37, n°4) laissent supposer qu’elle a été la partie funéraire du monument composée de tombelles individuelles juxtaposées.

Les tessons trouvés au sud du « Jardin aux Moines », dans le massif de pierres débordant à l’extérieur de la partie centrale (fig. 37, n°5) sont du type du Néolithique final, datables entre 3000 et 2500 ans avant J.-C. Il s’agit de tessons appartenant à deux vases déposés en offrande dans le cairn recouvrant les tombelles.

L’un est un petit godet assez fin avec rebord renforcé par un petit bourrelet. L’autre est un fragment de vase grossier à fond rond du type assez fruste trouvé dans les contextes SOM des allées couvertes (fig. 35, 36).Briard, Jacques (1989) op. cit. p. 50

Le mobilier du Jardin aux Moines
  • Les pointes de flèches du Néolithique final

Un grand foyer découvert au centre du grand rectangle, à hauteur des pierres en poudingue les plus hautes (fig. 37, n°2), a livré trois pièces intéressantes qui avaient subi l’action du feu.

La première est une pointe de flèche à pédoncule central et ailerons embryonnaires en silex blanchâtre avec petites cupules dues à l’action thermique. Elle mesure 31 mm (fig. 34, n°1). La deuxième pièce est une pointe de flèche également à pédoncule central et ailerons embryonnaires, de plus grande taille (41 mm). Elle est en grès lustré tertiaire (fig. 34, n°2). Un grattoir en silex blanc également cuit complète la série. Il semble usé en bout et retouché sur les côtés (fig. 34, n°3).Briard, Jacques (1989) op. cit. p. 50

Les pointes de flèches et le grattoir sont datables du Néolithique final ou du début de l’Âge du Bronze, estimation confirmée par la datation radiocarbone du foyer (2290 à 1695 av. J.-C.). Le secteur nord du monument a donc été réutilisé à l’extrême fin du Néolithique ou au début de l’Âge du Bronze. L’analyse anthracologique 2 du foyer a montré que les hommes y ont brûlé exclusivement du chêne à feuilles caduques.

Vers 2000 av. J.-C., les métallurgistes du début de l’Âge du Bronze édifièrent, au centre des pierres blanches du Jardin aux Moines, un foyer dans lequel ils déposèrent des pointes de flèches triangulaires en silex, en hommage à l’un de leurs chefs décédé. Il est intéressant de constater que le bois utilisé pour la sépulture ??? est du chêne caduque, absent de l’analyse pollinique du sous-sol de l’époque. On a dû ramener le bois d’un chêne sacré assez éloigné du monument. Ainsi tout geste funéraire répondait à des rites ou à l’emploi de matériaux bien précis. BRIARD, Jacques, « Mégalithes en Brocéliande, légendes, réalités, éternité », in Brocéliande ou le génie du lieu, Presses Universitaires de Grenoble, 2002, p. 13-29. [page 22]

  • Un percuteur en quartz

Il a été découvert à l’extrémité nord du « Jardin aux Moines », quelques pas en dehors du monument (fig. 37, n°7).

Les autres éléments lithiques sont quelques percuteurs en quartz : quelques fragments de schiste ont pu servir éventuellement de lissoir. Mais tout cela reste très pauvre.Briard, Jacques (1989) op. cit. p. 50

La déesse mère

L’archéologue Jacques Briard laisse entendre dans certains de ses écrits que l’une des pierres d’entourage du « Jardin aux Moines » pourrait être une « déesse-mère néolithique » :

[...] Le monument comprend une première partie composée essentiellement de gros blocs de quartz blanc, couleur symbolique, dont les gisements les plus proches se trouvent dans le vallon de Tréhorenteuc. Ils ont dû être amenés en remontant toute la crête schisteuse. Dans cet ensemble on trouve cependant une grande dalle de schiste rouge à épaulement, placée au milieu des quartz blancs. C’est peut-être une déesse mère néolithique, très schématisée, veillant sur les défunts à la façon des déesses à paire de seins des allées couvertes. BRIARD, Jacques, « Mégalithes en Brocéliande, légendes, réalités, éternité », in Brocéliande ou le génie du lieu, Presses Universitaires de Grenoble, 2002, p. 13-29. [page 22]

La "déesse mère" au Jardin aux Moines

Permettons-nous d’aller un peu plus loin dans l’hypothèse. En portant le regard sur le sommet de la dalle, on imagine une tête humaine (plus facile à cerner dans le viseur d’un appareil photo !). Peut-on en conclure que les hommes du Néolithique sélectionnaient des pierres pour leurs formes évocatrices ? Est-ce là l’origine de la version de l’homme pétrifié, tant de fois répétée dans les légendes ? Et notamment dans celle des Pierres maudites de Tréhorenteuk ?

Étude palynologique

L’analyse des pollens sur le site a montré l’existence d’une végétation forestière relativement dense.

Un échantillon de sol prélevé à la base d’un des piliers a livré de nombreux pollens et spores. Le comptage donne plus de 55 % d’arbres dont frênes dominants suivis de noisetiers. Les fougères sont nombreuses et les herbacées ne représentent que 7 % du cortège avec graminées et cichoriées 3 dominantes.Briard, Jacques (1989) op. cit. p. 87

Le type de végétation contemporain du « Jardin aux Moines » est à rapprocher de celui analysé à l’Hotié de Viviane :

Les analyses effectuées sur l’Hotié de Viviane et le Jardin aux Moines sont d’une grande similitude. Ceci tendrait à démontrer une relative contemporanéité dans l’édification de ces deux monuments. Ils ont tous deux été construits au milieu d’un paysage forestier relativement dense à frênes et noisetiers.Briard, Jacques (1989) op. cit. p. 87

Interprétation chronologique

L’utilisation du site reste difficile à expliquer, d’autant plus que le « Jardin aux Moines » fait partie de l’ensemble des « Buttes aux Tombes », comprenant actuellement huit monuments qui n’ont pas été fouillés, dont la « Butte aux Tombes » et la « Butte Ronde ».

Le monument apparait comme un tertre néolithique d’un modèle mal connu en Bretagne. Selon Jacques Briard, il est constitué de trois parties :

  • La partie la plus ancienne du « Jardin aux Moines » est vraisemblablement la partie nord constituée d’un grand rectangle construit majoritairement en gros blocs de poudingue ponctué de quelques dalles de schiste pourpré. Cette première aire de 15 mètres de long, interprétable comme une partie rituelle, devait s’arrêter sur une cloison avec deux pierres d’angles taillées en schiste pourpre. Elle a été occupée antérieurement à l’érection du monument vers 6000 à 5000 av. J.-C. comme l’atteste la découverte d’un trapèze mésolithique. Son occupation principale est attestée au Néolithique moyen, vers 3500 - 3000 av. J.-C. 4.
  • La partie centrale avec massif de pierres est peut-être une grande tombelle du Néolithique final riche en petits tessons de céramiques. Elle a été l’objet de fouilles sauvages qui ont dégradé le cairn qui la recouvrait. Deux vases datés du Néolithique final, entre 3000 et 2500 ans avant J.-C. ont été déposés en offrandes à l’extérieur du parement.
  • La partie la plus méridionale, séparée de la tombelle par une seconde cloison transversale, semble la plus récente. Elle est de forme trapézoïdale, peu fournie en pierres de parement. Les sondages menés vers le sud n’ont révélé aucun reste de structure conservé dans le sol actuel.

Le monument a été réutilisé au début de l’Âge du Bronze (2290 à 1695 av. J.-C.) comme l’atteste la découverte d’un foyer comprenant des pointes de flèches à pédoncules.

Comparaison avec d’autres monuments

L’interprétation de Jacques Briard sur l’organisation spatiale et chronologique du « Jardin aux Moines » s’appuie principalement sur les fouilles archéologiques menées entre 1983 et 1984 mais aussi sur des sites armoricains comparables.

Cette idée [...] est confortée par des comparaisons avec certains monuments mégalithiques du Néolithique final armoricain, comme les sépultures à entrée latérale. Dans ces derniers, un secteur à muret de pierres entoure une masse de terre sans structure interne et un autre secteur ceint la sépulture mégalithique collective elle-même. Un bon exemple breton en est fourni par la sépulture de Creach Quillé à Saint-Quay-Perros, fouillée par J. L’Helgouach 5. Ce monument des Côtes d’Armor dégage un grand tertre avec sépulture décalée, tertre bordé de petits menhirs reliés par des murets en pierres sèches. Mais il existe aussi en Bretagne toute une série de tertres funéraires néolithiques sans chambre funéraire mégalithique qui peuvent se rapprocher du « Jardin aux Moines ».Briard, Jacques (1989) op. cit. p. 52

Cinq sites bretons se présentent comme des tertres tumulaires pouvant être comparés au « Jardin aux Moines » :

  • Le tertre du Manio en Carnac (Morbihan)
  • Le tertre néolithique de Bilgroix à Arzon (Morbihan)
  • Une série de tertres funéraires à Saint-Just (Ille-et-Vilaine)
  • Le tertre de Notre-Dame de Lorette à Quilio (Côtes-d’Armor)
  • Le tertre de Brétineau ou de Boga à Guérande (Loire-Atlantique) —  POULAIN, Henri, PIRAULT, Lionel, LE GOUESTRE, Didier, [et al.], « Introduction à l’étude du tertre néolithique de Brétineau à Guérande (Loire-Atlantique) », Revue Archéologique de l’Ouest, Vol. 15, 1998, p. 29-37, Voir en ligne. —

Ces tertres tumulaires de Bretagne laissent entrevoir une certaine parenté. Ils sont concentrés en Haute Bretagne avec des variantes dans la région de Carnac et l’exemple exceptionnel du Brétineau en Loire-Atlantique. Ils diffèrent dans le détail : menhirs indicateurs à Saint-Just et au Quilio, dalles de séparation transversales au Jardin aux Moines et peut-être au quadrilatère du Manio, séparation interne longitudinale au Brétineau, mais ils montrent un même type de monument. Leur datation varie suivant les cas mais on note la présence d’éléments anciens comme la céramique chasséenne, ce qui n’exclut pas une réutilisation tardive au Néolithique final et même à l’Âge du Bronze (Jardin aux Moines)Briard, Jacques (1989) op. cit. p. 56

Ce type de monument semble avoir son origine dans le nord de l’Europe en Pologne, en Cujavie, région située entre la Vistule et la Warta. On y trouve des tertres trapézoïdaux de 15 à 150 m de long, comprenant une à plusieurs fosses à inhumation datées des Ve et IVe millénaires. Des tumulus allemands (Mecklembourg) ou danois (Jutland) pourraient servir de transition entre les découvertes polonaises et les tertres de Loire-Atlantique et du Morbihan.

Les théories fantaisistes de Jean Markale

Jean Markale a consacré un chapitre au « Jardin aux Moines » dans un ouvrage paru en 1996, soit plus de dix ans après les fouilles archéologiques de Jacques Briard. Il projette sur le site des « landes du Cerisier » ses fantasmes sur les Celtes et la classe sacerdotale des druides, contribuant à entretenir le mythe druidique en forêt de Brocéliande, sur un site pourtant daté du Néolithique !

On peut penser que le Jardin des Moines était un tombeau collectif en rapport avec les nombreux tumuli qui parsèment la Butte aux Tombes, mais une hypothèse peut être formulée à ce sujet. En effet, le soin apporté à l’architecture du monument, connoté avec l’appellation elle-même, fait penser à un cimetière collectif réservé à la classe sacerdotale : c’était peut-être des prêtres qui étaient inhumés dans le Jardin des Moines.[...] Le Jardin des Moines est peut-être une des portes qui s’ouvre vers la merveilleuse ile d’Avalon, où règne la fée Morgane, en un pays qui ne connait ni souffrance, ni maladie, ni vieillesse, ni mort, là où Arthur en dormition, attend le jour où il pourra revenir sur cette terre pour y instaurer cette société fraternelle dont rêvent tous les hommes de bonne volonté. MARKALE, Jean, Guide spirituel de la forêt de Brocéliande, Monaco, Éditions du Rocher, 1996. [Pages 79-80]


Bibliographie

BELLAMY, Félix, La forêt de Bréchéliant, la fontaine de Berenton, quelques lieux d’alentour, les principaux personnages qui s’y rapportent, Vol. 1, Rennes, J. Plihon & L. Hervé, 1896, Voir en ligne.

BRIARD, Jacques, « Le Jardin aux Moines à Néant-sur-Yvel », in Journées archéologiques de Bretagne, Travaux du laboratoire d’anthropologie de Rennes, 1984, p. 28-30.

BRIARD, Jacques, « Fouilles archéologiques 1983 : L’Hôtié de Viviane à Paimpont, le Jardin des Moines à Néant-sur-Yvel », Le Châtenay - Journal de l’Association des Amis du Moulin du Châtenay, Mai 1984, p. 13-18.

BRIARD, Jacques, Mégalithes de Haute-Bretagne. Les monuments de la forêt de Brocéliande et du Ploërmelais, structure, mobilier, environnement, Vol. 23, Paris, Maison des Sciences de l’Homme, 1989.

BRIARD, Jacques, « Mégalithes en Brocéliande, légendes, réalités, éternité », in Brocéliande ou le génie du lieu, Presses Universitaires de Grenoble, 2002, p. 13-29.

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↑ 1 • Du nom d’îlot de Téviec, situé à l’ouest de l’isthme de la presqu’île de Quiberon, à Saint-Pierre-Quiberon en Bretagne. L’île est un important site archéologique fouillé entre 1928 et 1934, l’un des rares sites bretons du Mésolithique

↑ 2 • L’anthracologie est une discipline de l’archéobotanique qui repose sur l’étude des charbons de bois mis au jour en contexte archéologique (sols, foyers, structures de maisons brûlées, etc.) ou dans des couches naturelles (charbons intégrés dans le sol après des incendies naturels ou provoqués par l’Homme).

↑ 3 • composées liguliflores de la famille des Astéracées

↑ 4 • Bien que les céramiques ayant permis la datation aient été découvertes dans la partie sud vraisemblablement plus récente.

↑ 5 • Article de J. L’Helgouach sur la sépulture de Creach.—  L’HELGOUACH, « La sépulture mégalithique à entrée latérale de Crec’h-Quillé en Saint-Quay-Perros (Côtes-du-Nord) », Bulletin de la Société préhistorique française. Études et travaux, Vol. 64, 1967, p. 659-698, Voir en ligne. —