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vers 1890

Le voyage d’Eugénie à 0 fr 20 la livre

Une voyageuse naïve est victime de l’abus de pouvoir du chef de gare de Mauron vers 1890.

Une voyageuse naïve victime de l’abus de pouvoir d’un chef de gare

Vers 1958, Joseph Boulé a entendu deux vieilles personnes de Mauron affirmer qu’elles avaient vu, de leurs yeux vu, une scène peu ordinaire qui se serait déroulée vers 1890 à la gare de Mauron.

Cette histoire a été transcrite par Joseph Boulé en 2009.

Le voyage d’Eugénie à 0 fr 20 la livre

Laissez-moi vous raconter le voyage d’Eugénie. La gare toute neuve de Mauron est environnée de fleurs pimpantes grâce aux soins de l’épouse du chef de gare.

Cet aspect champêtre rassure les voyageurs qui, au fond de leur esprit, restent bien effrayés par les halètements des locomotives tirant vaille que vaille leur chenille de wagons. Ceux de 3ème classe sont dépourvus de toit. Il faut avoir peu de sous et le goût de l’aventure pour s’y risquer. Pensez ! On y roule, seulement retenu par de basses ridelles, à 35 km à l’heure, au risque d’y perdre le souffle, d’y avoir le vertige, d’y recevoir les escarbilles que la cheminée généreuse de la locomotive dissimule dans une sombre fumée. Les passagers de 3ème classe arrivent à Rennes aussi noirs que des Africains.

Eugénie, lingère dans un hôtel de Mauron, a franchi le pas. Elle va aller, par le train, voir sa sœur mariée à Rennes. Son métier lui a fait prendre goût à la toilette. Bien qu’elle ait les rebondis qui conviennent, elle n’hésite pas à ajouter surcot lacé sur cotte, cotillons sur jupons, pour gagner en ampleur, tout en laissant un peu de ‘‘respiration’’ à sa poitrine qu’elle savait jolie. Une marche alerte découvre volontiers des pieds menus glissés dans des sabots parés de sculptures dignes d’une Quimpéroise et terminés par un bout rebiqué comme seules les filles impertinentes savent en choisir. Une belle coiffe à oreille de cochon encoquine son visage. A son bras, un grand panier, rempli de victuailles et d’un bouquet de fleurs qu’elle a éloigné du bec d’un canard ficelé comme un nourrisson, témoigne de son intention de faire fête à sa sœur.

Rêvant de ce voyage, elle avait souvent regardé passer les trains, bien décidée à ne pas monter en 3ème pour conserver sa fraîcheur.

Pour faire durer son plaisir, elle se présente avec près d’une heure d’avance à la gare. Comme toujours quelques badauds passionnés de modernité sont là, bobant devant des affiches vantant La Baule, la Côte d’Émeraude, la Tour Eiffel, en attendant l’arrivée des trains pour voir les efforts des bielles, entendre le souffle de la vapeur crachée par les tiroirs mécaniques et partager tous les commentaires que ces observations nécessitent.

Le chef de gare, qui s’ennuyait, voit approcher notre pimpante Eugénie, souriante, belle comme un cœur.
— Je voudrais un billet de train. C’est pour aller voir ma sœur à Rennes et patati et patata. Elle lui raconte toute la famille avant d’expliquer qu’elle veut un des meilleurs wagons.
— Oui, oui, ma belle Demoiselle. Mais combien pesez-vous ? fait-il clignant de l’œil aux badauds.
— Moi ? Je sais-t-il ? Pourquoi donc ?
— Le prix des premières et secondes classes dépend du poids. Montez sur la bascule, on va voir.

Eugénie, surprise et embarrassée, monte sur la bascule. Le chef dispose les poids, sort son calepin, fait des calculs, pose son crayon sur l’oreille, montre les comptes aux témoins approbateurs.
— Vous faites 121 livres. Çà vous fait 24 fr 20.
— Quoi que vous dites ? 24 fr ! C’est pas, Dame ! possible. Je gagne 60 sous par jour. C’est trop cher.
— Oui ? Vous pourriez me laisser votre panier. Je vous ferais un prix.
— Ah ! Dame, nenni ! C’est pour ma sœur. J’ai passé tout mon temps à tuer le cochon, j’ai nourri le canard avec ce qu’y avait de meilleur au restaurant, même des écorces d’orange. C’est pour elle, c’est point pour d’autres.
— Hum ! Hum ! Vous êtes bien chaudement vêtue. Vous pourriez vous débarrasser de quelques vêtements. Voyons ça… Remontez sur la bascule.

Quelque peu énervée, Eugénie le fait. Elle enlève son châle, tant de grammes. Elle se contorsionne pour enlever un jupon, tant de grammes.
— 18 fr, dit le chef.
— C’est toujours ben de trop !
— Eh bien ! continuez…

Eugénie continue donc. Elle enlève ses beaux sabots, retire ses bas hauts attachés. L’affaire commence d’intéresser plus vivement les témoins qui y vont de leurs conseils.
— Tirez-donc ceci, Eugénie.
— 13 fr.
— Tirez-donc cela…

Alors la sueur perlant de son front, la respiration oppressée, le visage empourpré, elle retire tous ses jupons les uns après les autres. Elle retire même, avec bien de la peine, sa brassière, aidée par quelques hommes des plus galants. Il ne lui reste pas beaucoup plus que son corsage et sa robe de dessus. On en est à 11 fr quand le sifflet du train retentit.

— Ah, Mademoiselle ! dit le chef de gare, vous n’avez plus le temps. Comme vous avez pris de la peine, je vous fais le billet de première à 1 fr 20. Le voilà, mais dépêchez-vous, le train va repartir tout de suite.

Tout en nage, plus rouge qu’une pivoine, Eugénie prend hardes et sabots sous un bras, panier sous l’autre, bondit comme une chèvre sur le quai et court pieds nus jusqu’à son wagon. Le chef de gare rebique ses moustaches, abaisse son drapeau, siffle le départ d’Eugénie pour la ville sous les applaudissements.