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Enfance rurale à Mauron

Je garde en mémoire l’étonnement de mes camarades « indigènes » devant les « Parisiens ». Habillés autrement, de vêtements élégants, portant des sandales ouvertes qui les paralysaient au milieu des ronces et des chaumes, ils proposaient des jeux différents des nôtres et en particulier des jeux de société fascinants. Ils usaient d’un vocabulaire et d’un argot surprenants, avaient des héros inconnus, possédaient quelquefois des bicyclettes adaptées à leur taille, alors que beaucoup d’enfants de Mauron pédalaient la hanche coincée sous la barre de cadre du vélo de leur grand père.

Nous reprenions l’avantage dans le bourg en nous embarquant dans des « boites à savon » munies de vieux roulements à billes dont nous faisions des voitures dévalant les rues en pente avec fracas. J’avais eu l’idée, qui rencontra un franc succès, de construire des « chars à voile » pouvant embarquer deux passagers. Ces chars étaient faits de bois croisés munis de quatre vieilles roues de vélo données par les mécaniciens en cycles. Il fallait de la place pour faire usage de ces chars. Leurs pilotes se lançaient sur la route nationale, la grand-route, à la surprise des voitures de « Parisiens » qui faisaient un grand écart en les voyant surgir en haut d’une côte, toute voile rouge gonflée. N’avançant que vent arrière, au retour, les pilotes devenaient bêtes de harnais devant tirer ces engins pour rentrer à la maison.

Nombreux étaient ceux qui avaient aussi une flottille de radeaux, faits d’un carcan de bois emprisonnant une centaine de bidons de deux litres vides. Les embarcations se faufilaient sous les saules de la rivière quand elles n’étaient pas pillées et coulées par les vikings d’une bande adverse.

Quelques pionniers savaient aussi utiliser des postes à galène crachotant de l’inaudible bien avant que les « Parisiens » ne brandissent les premiers transistors. Cet avantage fit son temps.

En face des citadins, beaucoup de Mauronnais échangeaient des confidences en gallo faisant d’eux les membres d’un cercle inaccessible, inventaient des mares peuplées de monstres, entraînaient les malheureux « Parisiens » dans des granges pleines de chauve-souris qui devenaient leurs alliées pour démontrer le courage sans faille des « Locaux ». Ils pénétraient dans les caves et greniers en affectant de ne pas craindre les araignées. Ils allaient caresser une petite génisse en disant aux « Parisiens » que c’était un taureau. Ils faisaient sans peur du toboggan sur les meules de foin quitte à rester coincés entre deux mulons.

Dans l’ensemble les « indigènes » se flattaient de s’enfoncer plus hardiment dans la nature, d’avoir un meilleur sens de l’orientation, de manipuler sans crainte grenouilles et insectes, de patouiller dans les rivières, sangsues ou pas, d’y nager avec le secours d’une botte de jonc, de savoir distinguer les pommes à couteaux des pommes à cidre et de savoir faire de ces mêmes pommes, plantées à l’extrémité d’un mince et long bout de bois, des projectiles terribles. Et puis ils étaient armés... d’un couteau bien sûr et d’un lance-pierre. Ils sortaient aussi leurs arcs tirant parfois des baleines de parapluie, redressées au marteau, fort dangereuses. Ils faisaient des pétoires avec des tiges de sureau vidées de leur moelle : un piston compressait l’air, dans le cylindre évidé, entre deux bourres de filasse, jusqu’à obtenir l’éjection brutale de la bourre de sortie avec un bruit aussi puissant que celui d’un fusil. L’ajout d’une pierre faisait balle. Les « Parisiens » disposaient quelquefois d’un pistolet à bouchon, mais devant ces trop fins civilisés, les provinciaux se posaient en vrais guerriers, pas en gangsters. Ils étaient persuadés d’avoir le panache des cadets de Gascogne. Ah, mais !!

Les Parisiens avaient des délicatesses et des détresses surprenantes face aux lois de la vie. Les « indigènes » étaient persuadés que l’émotivité des citadins relevait d’une sorte de décadence du caractère. Ils apparaissaient horrifiés devant le concours que les enfants de Mauron apportaient au dépiautage de lapins et à la mise à mort des poules par énucléation ou des canards dont on tranchait le col sur un billot. Qui pouvait affronter la vue de la fuite d’un canard sans tête et continuant de coin-couiner acquérait une vaillance indéfectible.

Pourtant les « indigènes » étaient des enfants délicats et sensibles. Vrais poètes, ils tentaient d’enchanter les petites « Parisiennes » en jouant d’un mirliton fait d’un sureau évidé muni à ses extrémités d’un papier de soie entaillé, retenu par un lien. Il en sortait une musique aigrelette et nasillarde plus faite pour charmer les serpents que des fillettes. Il était plus aisé de les ravir en jetant sur un ruisseau un moulin de quatre palettes taillées au couteau, en construisant un gué pour les pieds délicats d’une citadine. Certains fabriquaient des sifflets pour imiter des chants d’oiseaux avec du bois de coudrier dont ils disposaient les anneaux d’écorce d’une certaine façon en les munissait méticuleusement d’anches ou bien encore en tirant une musique envoûtante d’une herbe frottée sur un récipient. Les « Parisiennes » goûtaient particulièrement de nous voir fabriquer des poupées de pommes de terre ou de petites pommes de pin vêtues de feuilles de châtaigniers mais cela était suivi de l’inconvénient de devoir perdre son temps à faire mine de trouver de l’intérêt à bercer ces pommes endimanchées.

Les tas de sciure des scieries servaient de plage aux garçons. Des aventuriers creusaient dans cette sciure, mieux que des troglodytes, des maisons et tunnels accueillants en dérangeant quelquefois des nichées de lapins quand ce n’étaient pas des couleuvres.

Une grotte et des amis, leur monde était parfait.

— Joseph Boulé. Souche, Revue du Cegenceb, Mauron, N°23, 3ème trimestre 2008 —