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1947-1950

Le diable à l’école

Souvenirs de Joseph Boulé

L’histoire du diable à l’école nous est parvenue grâce au témoignage de Joseph Boulé, élève le l’école maternelle privée de Mauron dans les années 1947-1950.

Une histoire rapportée par Joseph Boulé

— « Où vas-tu à l’école ? » me demande mon oncle, entouré de mes proches ayant tous un air malicieux.

— « A l’asile » 1

Comme d’habitude, ma réponse déchaîne des rires et des gloussements de joie. Mes trois ans et demi font que, depuis un trimestre, je fréquente l’asile au milieu d’une soixantaine d’autres bambins de Mauron. Qu’il y avait-il de si drôle d’aller à l’asile ? Mystère. Les rires sont là sans que j’en saisisse la raison. Les adultes sont souvent bizarres et il faut s’y faire. Je n’aurai une explication compréhensible que quelques mois plus tard avec la révélation qui m’est faite de l’existence d’autres asiles qui sont des lieux de soins pour les aliénés. J’imagine un temps que ces hôpitaux ressemblent à ma petite école…

Mon asile a deux classes rassemblant, chacune, deux groupes de niveaux. La classe des petits est tenue par « Mademoiselle », une gentille et souriante jeune femme qui nous encourage patiemment dans nos apprentissages. Elle nous fait compter avec les dés que nous utilisons dans le jeu de petits chevaux et le jeu de l’oie. Elle nous lit des histoires émouvantes d’animaux et nous incite à traduire en dessins ce que nous avons entendu. Il nous faut ânonner en chantonnant des B-A, BA, construire savamment des boucles complexes, écrire en les copiant des lettres sans tirer la langue et ce uniquement de la main droite. Tout cela est intéressant sauf pour les gauchers qui se voient dire que le diable écrit de la main gauche...

Hé oui, le diable rentre peu à peu dans nos vies. En arrivant le matin nous découvrons la « morale du jour », écrite en belles lettres sur le tableau. Nous faisons une courte prière collective puis Mademoiselle nous parle du bien et du mal avant toute autre chose. Nous découvrons que chacun est sous le regard permanent de Dieu qui connaît toutes nos pensées, que le diable espère bien nous faire cuire, que nous sommes en permanence accompagnés par deux minuscules êtres invisibles : un ange gros comme un roitelet au-dessus de notre épaule droite et un diable de la taille d’une petite chauve-souris au-dessus de notre gauche. Chacun nous susurre, tour à tour, bons ou mauvais conseils. L’idée d’avoir des doudous permanents nous plait beaucoup. Dommage, même en écarquillant les yeux à contrejour, personne n’arrive à voir ces invisibles...

Malgré ce balisage et cette volière, il arrive que des enfants soient méchants et turbulents. Si Mademoiselle n’arrive pas à rétablir le calme, elle va chercher « Ma Chère Sœur Saint-Pierre » 2 qui tient la classe des grands. En un tour de bras, celle-ci s’empare du coupable pour le mettre dans « l’enfer ». Pas besoin d’un grand discours. C’est simple et clair : l’enfer est l’espace compris entre le poêle chauffant la classe et la grille circulaire qui l’entoure. Cet espace fait 80 centimètres de large. À la belle-saison ce n’est qu’une prison humiliante mais en hiver, c’est bien un enfer terrifiant chaud à souhait et grondant sa violence. Les enfants, commençant leur scolarisation en saison de chauffe, assimilent très vite la règle comme le chien de Pavlov.

Je fais plus profondément connaissance de « Ma Chère Sœur » lors de mon entrée dans la grande classe. C’est une petite bonne femme de la cinquantaine, haute comme trois pommes, bâtie en tonneau, engoncée dans un uniforme noir. Son visage est encadré du tunnel d’une coiffe blanche amidonnée. Cette cornette ne laisse voir que des sourcils froncés et des yeux noirs autoritaires. Ses lèvres ne semblent savoir que mâchonner des ordres. Son expression généralement renfrognée nous intimide beaucoup. Elle sourit cependant lorsqu’un élève surmonte une difficulté et manifeste un grand plaisir lorsqu’elle nous fait l’enseignement de l’histoire religieuse. Pour assoir son autorité, elle tient une longue gaule de bambou dont elle ne frappe jamais personne mais qu’elle fait claquer sur le bord de la table d’un élève inattentif ou remuant.

Sa classe est immense et rassemble environ quarante enfants en deux sections. Les filles d’un côté, les garçons de l’autre. « Ma Chère Sœur » est une excellente pédagogue et même un franc idiot acquiert du savoir. Elle exige une concentration prégnante jusqu’à l’heure du passage sur les gradins qui occupent le fond de la classe.

Ce sont ces gradins que, à onze heures et demi, tous les élèves de l’école rejoignent en sages files, au pas rythmé par le son pétant d’un « claquoir » de bois. Clac, clac, clac…Clac. Clac, clac, clac… Clac ! La Chère Sœur Saint-Pierre donne ainsi, sans le savoir, un cours de psychomotricité. Un, deux, troiz’ et quatre ! Un, deux, troiz’ et quatre, chantonne-t-elle tandis que nous escaladons en cadence les gradins et rejoignons nos places selon une chorégraphie bien rodée. Le garçon qui a la médaille d’or de la semaine a le privilège de remonter le coucou suisse placé au sommet. C’est très motivant. Du haut de notre perchoir, nous avons une vue sur toute la classe. Sur les murs de droite et de gauche, on y voit une carte de France, une carte du monde, une carte des fleuves et villes, une fresque représentant des fruits, une autre des animaux et une fresque comparative des organes des hommes sains et des alcooliques. En face de nous, à gauche de la porte, saute aux yeux un grand tableau donnant une représentation merveilleuse du ciel, des saints et des élus marchant sur des nuages blancs et roses devant la Sainte Trinité irradiant des rayons d’or. A droite, on y voit le plus fascinant. C’est un tableau où se superposent les représentations romantiques des cinq « règnes », minéral, végétal, animal, humain et divin, portant des couleurs de plus en plus magnifiques du bas vers le haut. Tout y est harmonie, perfection. À sa base, il y a un chaos, un enfer empli de damnés embrochés sur des flammes avec un diable, cuisinier en chef, fascinante chimère hybride de loup, de chauve-souris et de serpent bien plus frappant que la figure de Dieu-le-père en majesté. On ne se lasse pas de découvrir la complexité de la bestiole...

De ces gradins nous suivons, au fil des jours, les chapitres de l’Histoire sainte. La Chère Sœur est bonne conteuse et retient notre attention : défilent Adam et Eve, le passage de la Mer Rouge, Samson renversant les colonnes du Temple, le meurtre d’Holopherne, Joseph et madame Putiphar chez les pharaons d’Égypte, l’offrande de la tête de saint Jean-Baptiste à une danseuse, les bonnes réponses du bon élève, Jésus, questionné par les docteurs du Temple, les terribles tortures qu’il subit lors de la Passion, les premiers saints mourant sous les crocs des bêtes dans les cirques romains, etc. C’est plus dense que l’histoire de Nounours et des pitreries de Donald.

En récréation, nous brassons tout cela sans tenir compte d’une chronologie qui nous échappe et se télescope avec l’actualité récente dont on entend beaucoup parler. Cerdan, confondu avec Adam, doit sa force au fait qu’il est le premier homme. Les phares des Jeeps américaines et les tubes de néon interfèrent avec Putiphar et les pharaons d’Égypte, le débarquement en Normandie avec le passage de la Mer Rouge. Samson se dopait aux amphétamines comme les conducteurs de tanks de la Wehrmacht. L’acquis le plus intéressant est que les bébés ne se font pas comme nos parents nous le disent. Leurs explications confuses avec des papillons, des choux et des roses ne tiennent pas la route et démontrent leur ignorance. La Chère Sœur a été claire : pour faire un homme il faut de l’argile et souffler dessus. Nous en déduisons que depuis le péché originel, on ne sait plus faire d’emblée des hommes, on ne fait plus que des bébés. Quelle perte de temps !

Mais si la Chère Sœur nous apporte des éclaircissements à notre besoin de connaître les origines du monde et des bébés, elle nous donne aussi de délicieux frissons et quelques terreurs en nous parlant du diable et des hommes sacrilèges qui ont pactisé. Nous apprenons qu’il y a des mécréants, communistes ou francs-maçons, qui continuent de faire du mal à Jésus en profanant des hosties. Ainsi certains vont se mêler aux bons fidèles pour communier mais ils vont mordre de leurs dents l’hostie pour faire souffrir Jésus. Bien mal leur en a pris car ils vont mourir dans d’atroces souffrances dans l’année. D’autres retirent discrètement l’hostie de leur bouche pour la ramener chez eux où ils la piquent avec une aiguille. Horreur pour eux : un flot de sang continu sort des trous, se répand sur leurs mains, leurs vêtements, le sol de leur maison. Ils ne peuvent ni l’arrêter, ni le nettoyer. Ils ne peuvent plus recevoir chez eux qui que ce soit et meurent comme les précédents dans l’année. En nous racontant tout ça elle mime chaque détail, de l’hostie recrachée à la serpillère passée dans l’escalier. On s’y croirait. Le pire est à venir : le franc-maçon ne meurt pas d’un coup. Il n’a d’abord que l’apparence de la mort et il profite d’un moment de la veillée funéraire où une personne veille seule pour se relever, bondir sur elle et l’étrangler avant de mourir pour de bon.

On apprend que le diable habite le corps de ces mécréants comme un ténia. On voit, sur des images, ses griffes qui rendent si difficile de l’arracher. Lors de notre naissance nous avons été habités par un diable. Le baptême l’a chassé facilement mais s’il revient en nous, l’arracher devient plus difficile. Il s’accroche plus fort… La prière et le repentir des fautes font heureusement des boucliers fermant les entrées de notre corps.

Où habite-t-il en dehors des hommes ? En enfer, bien sûr, mais aussi dans le corps de certains animaux : les insectes noirs pendants négatifs de la bête-à-bon-dieu, les chauves-souris…

Cette révélation conduit certains de mes petits camarades à ramasser des insectes dans une boite d’allumettes. Le cerf-volant avec ses grandes mandibules est particulièrement recherché. Ces bons enfants arrivent à l’école tout excités.
— « Ma Chère Sœur, j’en ai un ». La sœur est immédiatement émoustillée. Elle complimente le gamin et court chercher un marteau avant de donner un coup de sifflet pour nous rassembler autour d’un billot. On sort le diable de sa boite, on l’observe quelques instants avant que la sœur n’abatte son marteau sur lui. « C’est fait, un de moins » dit-elle en jubilant.

Un grand fait mieux. Il ramène dans sa musette une chauve-souris. La sœur la regarde avec horreur. C’est bien le plus mauvais des diables. Musette en main, elle va jusqu’à la planchette plantée contre un mur, sorte de pilori où elle inscrit, de temps en temps, à la vue de tous, le nom d’un enfant qui a accumulé des bêtises. La pauvre chauve-souris finit les ailes punaisées en croix sur le pilori. Personne d’autre n’a ramené de chauve-souris.

Je suis donc dans une bonne école à la différence de ceux qui vont à l’école du diable. Quoique… Du haut de mes trois ans passés, j’imagine que cette école a une sorte de zoo où l’on détient des diables. J’envie sincèrement ceux qui peuvent en voir « pour de vrai ».

Justement c’est midi, l’heure où passent dans la rue les enfants de l’école publique qui sortent avant nous pour éviter la contagion des pensées. Comme d’habitude, quelques-uns de mes camarades les plus zélés courent au muret séparant la cour de la rue. « École du diable, enfants du diable ! » leur crient-ils dessus. Ceci n’empêche pas que tout le monde joue ensemble pendant les vacances.

Dans l’immédiat, les quatre médaillés d’or et d’argent de la semaine, deux filles et deux garçons dont je suis, rejoignent le bureau de la « Très Chère Sœur » supérieure qui nous remet des débris d’hosties non consacrées. Suprême récompense bien que leur goût soit celui du carton.

Joseph Boulé octobre 2019


↑ 1 • Notre asile fait partie d’un ensemble scolaire relevant de la Congrégation des sœurs de Saint-Jacut. L’enseignement privé confessionnel préféra maintenir pendant longtemps cette appellation d’asile maternel plutôt que celui d’école maternelle utilisé dans l’enseignement publique

↑ 2 • À Mauron, la sœur directrice générale doit être appelée « Ma Très Chère Sœur », sa subalterne, la directrice de la petite école a droit à « Ma Chère Sœur » tandis que les autres religieuses doivent se contenter de « Ma sœur ».
Peu à peu, nous apprendrons que « Ma Chère Sœur » enseigne à Mauron depuis environ trente ans. Avant la guerre de 39-45, elle était appelée « Mademoiselle Esther », s’habillait en civil suivant la loi de l’époque. Le gouvernement de Vichy et la IVe République l’ont autorisée à porter en classe l’habit de sa congrégation et son nom de religieuse, sœur Saint-Pierre.