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années 1950

Les jeux interdits d’après-guerre des garçons de Mauron

À Mauron, au cours des années 50, les garçons du bourg, âgés d’environ 7 à 15 ans, avaient une grande liberté d’aller et venir. Le regard de la communauté des adultes était censé les surveiller et les protéger. Dans les faits ce principe s’avérait être une utopie. Un peu d’astuce, beaucoup de discrétion faisaient des bois, des vallons solitaires, des maisons ou hangars abandonnés, des terrains d’aventures et des ateliers hors contrôle des adultes. Je vous livre quelques recettes de cette époque pour ne pas vous ennuyer à la campagne.

Commencez par l’emploi des matières explosives

Les fusées

En découvrant dans la presse le développement de l’aéronautique et les succès de Von Braun 1 vous êtes obligés de construire l’avenir. Tintin avait pour objectif la Lune 2. Cela suffit à vous transformer en Professeur Tournesol inventeur de fusées. Le carburant est à portée de mains : vos pères sont nombreux à chasser et à fabriquer eux-mêmes leurs cartouches. Il suffit de prélever discrètement dans leurs réserves la précieuse poudre et des amorces. Des mèches de lampe à pétrole traînent partout. Comme vous restez un peu raisonnable, vous avez banni la fabrication artisanale d’explosifs à partir du salpêtre et de quelques autres ingrédients qui ont mauvaise réputation.

Il me faut d’abord vous faire une piteuse confession : mon ambition personnelle à faire voler des fusées a survécu à un cuisant échec que j’avais connu à un âge tendre. Alors que j’avais 5 ans, un camarade prestigieux avec ses 11 ans, m’avait entraîné dans des expériences faites à partir de la fenêtre de sa chambre située près de l’église de Mauron. Le but était d’essayer de toucher le coq du clocher avec des fusées miniatures, leur poids léger étant censé ne commettre, lors de leur retour sur terre, aucun dommage aux passants. Pour réduire leur poids, il eut l’idée d’emboiter, à coup de marteau, des tubes de médicaments les uns dans les autres.

Ah, oui ? Leur légèreté les rendait exceptionnellement folâtres. La précision n’était nullement leur qualité. Poussées par le vent, elles paraissaient décidées à respecter l’église et à être aimantées par la maison voisine d’un boucher dont elle frappait le toit après avoir décrit des boucles d’un joli effet. L’une doucha notre enthousiasme et partant nos expériences pour des mois : elle fit demi-tour sur sa rampe de lancement pour venir frapper follement toutes les parois de la pièce, passant au ras de nous, rebondissant cent fois pour finir sertie sur le radiateur de la chambre dont elle a littéralement ‘’bagué’’ un tuyau en se tordant sur lui !!

Revenons à vos propres expériences de fabriquer des fusées plus élaborées. Vous les tirez à partir du « champ de foot » (qui n’est pas encore le stade) au grand dam des vaches qui le pâturent en semaine. À chaque lancement ces pauvres bêtes lâchent avec nervosité des bouses non appréciées par les footballeurs...

Quelques tubes métalliques remplis de poudre peuvent faire des réacteurs. Fixez deux tubes remplis de poudre sur un support de bois muni d’ailes, l’engin est prêt. Va-t-il exploser ou s’envoler ? Par précaution vous vous planquez derrière un talus au moment de l’allumage. Une coulée d’essence répandue sur le sol peut être enflammée et rejoindre la mèche, ce qui évite d’être proche de la bombe potentielle. Dieu merci, votre crainte vous conduit à choisir des parois suffisamment résistantes et vos fusées n’explosent jamais.

Volent-elles bien ? La vérité oblige à la modestie. Malgré vos efforts pour déterminer leur centre de gravité, leur portance et leur équilibre, les résultats ne sont que déconcertants. Certaines fusées partent bien pour monter à 20-30 mètres avant de basculer lamentablement et de piquer vers le sol. À force de tailler les ailes de toutes les façons vous obtenez des fusées zigzagantes aux mouvements imprévisibles. Les meilleures finissent par revenir au sol en bon état pour continuer alors de filer longuement sur l’herbe avec quelques courageux soubresauts. Cette constatation vous conduit à une variante : la fabrication de voitures à réaction qui ont l’avantage d’aller honnêtement vers le but désigné.

Les armes à feu

Vos jeunes amis vacanciers parisiens débarquent avec de superbes pistolets à bouchon au fût noir, à la crosse nacrée. Fort bien, ils font du bruit, seulement du bruit. Vous avez mieux : de grosses clefs de fût, enfermées dans des cercles de raccords de tuyaux d’arrosage pour qu’elles n’éclatent pas. Ces belles clefs de bois peuvent être remplies de poudre, munies d’une bourre, contenir une bille ou des cailloux. Voilà de splendides armes tenant de la noble couleuvrine médiévale. Elles peuvent faire tout autant de bruit et vraiment tirer balle ou pierrailles. En y ajoutant le pavillon d’une trompette vous obtenez des tromblons. Une amorce dans la partie mobile de la clef, une pointe faisant percuteur, l’efficacité est au rendez-vous ! Seules les pompes à piston faites avec un sureau évidé tiennent la comparaison.

Les grenades culbuto

Prenez de ces grands boulons munis d’un gros écrou massif fermé au bout et arrondi du type des écrous des roues de camion. Limez l’extrémité du boulon pour qu’il tienne à peine dans l’écrou. Remplissez ce gros écrou de poudre et d’une amorce. Enfoncez le boulon dans l’écrou et jetez le tout verticalement en l’air le plus haut possible. Le tout entraîné par le poids de l’écrou retombe sur son cul avec la rigueur d’un culbuto. Le choc du boulon fait exploser amorce et poudre d’où le renvoi du boulon dans l’espace selon la verticale de départ. Seul le risque est amusant, n’est-ce pas ? Le risque est de louper le jet vertical : un jet oblique entraine le retour au sol suivant une pente. Le culbuto touche le sol sur son flanc et réagit par une bascule inappropriée qui renvoie le boulon selon une trajectoire pouvant frapper un témoin ou vous-même. Le jet de la grenade-culbuto sélectionne les plus courageux…

Le billot diabolique

Après la guerre, plein de petites munitions pour revolver trainent partout. Une utilisation originale est de les faire exploser à coup de marteau. Pour ça il vous faut être agile et avoir l’habitude de synchroniser pieds et mains par la pratique du saut à la corde. En effet, vous devez disposer sur un billot trois ou quatre de ces munitions et prendre un marteau en mains. Vous demandez à vos camarades de s’écarter. Vous bondissez en l’air pour avoir les pieds plus haut que le billot et en même temps vous flanquez un bon coup du marteau sur les munitions. Elles explosent en jetant à l’horizontale les débris de leur chambre de laiton. Tout se passe bien si vos pieds ne sont pas retombés. Si vous n’êtes pas assez leste, munissez-vous de bottes à hautes tiges pour vous protéger des éclats. C’est bruyant, spectaculaire mais fatigant.

Continuez avec le tir à l’arc

Bien sûr vous avez une pratique du bâton lance-pomme, du lance-pierre et de l’arc à flèche de bois. Ce ne sont que broutilles et faux-semblants. Pour être sérieux, faites-vous des flèches en métal avec de longues baleines d’un parapluie de belle taille. Vous les redressez au marteau. Vous pouvez même les rendre plus rigides en les passant au feu d’une forge avant de les tremper dans de l’eau froide. Adieu vos flèches de bois ! Vos flèches de fer ont une portée et une capacité de pénétration formidables : 2 cm du bois le bois le plus dur ne leur résistent pas. Elles suivent un trajet parfait jusqu’à la cible choisie, faisant de vous un champion estimé.

Moins estimable est l’emploi qu’en font deux ou trois de vos camarades visant la croupe des vaches. Ces bêtes placides ont en fait des ressources de bisons furieux si elles sont convenablement sollicitées… J’estime que ce n’est pas tant la douleur que l’effet de surprise qui les mobilise puissamment. J’en veux pour preuve d’avoir eu la joue droite traversée et une prémolaire éclatée par une flèche suite au tir malheureux d’un bon copain. La douleur est modérée. Mieux vaut éviter les yeux cependant.

Abordez la conduite de moyens de locomotion.

Vous prenez des chevrons de bois pour construire un chariot de 2 mètres de long sur 1 mètre 50 de large. Vous y fixez de vieilles roues de vélo. L’essieu avant est mobile et dirigeable avec l’aide des pieds. Vous plantez sur l’essieu arrière un mât portant une voile de drakkar. Vous vous installez d’un côté du mât et un copain de l’autre et roule la galère à fond le vent sur l’étroite et tortueuse route nationale d’alors, la seule assez large pour contenir vos mouvements sinueux !! Vous riez de l’ahurissement des automobilistes non-locaux quand ils voient surgir, au sommet d’une côte, votre voile zigzagante de Viking. Comme vos chars ne fonctionnent que vent arrière, il vous faut modestement traîner votre bel engin sur des kilomètres pour le ramener chez vous...

Sur la route c’est bien mais que faire sur l’eau ?

D’abord apprendre à nager dans la rivière du Doueff au Lepont, en prenant le soin d’emmener un paquet de cigarettes. Toussant et crachant, vous en allumerez une dont les braises détacheront les inévitables sangsues qui s’accrochent à vos jambes. Avec un peu de ténacité, vous apprendrez vite à nager avec l’aide d’une grosse botte de jonc. Vous pourrez alors passer dans le bief plus profond du moulin voisin quitte à devoir imposer votre présence aux canards du meunier, qui ne veulent pas partager les lieux, à coup de poing sur leur bec.

Bon nageur, vous pouvez penser radeau. Il n’est de meilleur radeau qu’une cage de bois emprisonnant 100 bidons d’huile vides de 2 litres que le garagiste a bien voulu vous abandonner. Mais votre rivière est convoitée comme Suez. Vous pouvez être sûr que les gars de l’autre école vous voleront vos bidons pour conserver l’exclusivité des lieux. Vous serez obligé de percer les leurs pour leur apprendre à vous respecter...

Avant de tourner la page, revenez au ciel où vrombit votre cerf-volant. Il se balance à votre gré. Enfin presque car ses fils viennent de s’emmêler avec les câbles de cette satanée ligne à haute tension au bout du champ de foot. Pas de problème, les fils secs de votre cerf-volant ne sont pas conducteurs. Tant pis ! C’est la fin des vacances. Vous en arrachez les fils car ils pourraient devenir conducteurs en cas de pluie. Voilà qui est bien de tenir compte de ce que l’on vous a répété cent fois : « sois prudent et aie le sens des responsabilités ».

— Joseph Boulé. Souche, Revue du Cegenceb, Mauron, N° 50, 2ème trimestre 2015 —


↑ 1 • Wernher von Braun (1912-1977) est un ingénieur allemand. Pendant la Seconde Guerre mondiale, il est l’un des principaux ingénieurs qui permettent le vol des fusées allemandes de type V2, le premier missile balistique de l’histoire. Transféré aux États-Unis après la capitulation allemande, il est naturalisé américain en 1955 et joue un rôle majeur dans le développement des fusées, notamment celles qui ont permis la conquête spatiale américaine. Lorsque la course à l’espace est lancée à la fin des années 1950, c’est la fusée Juno I, développée par ses équipes, qui place en orbite le premier satellite artificiel américain Explorer 1.

↑ 2 • Objectif Lune est le seizième album de bande dessinée des Aventures de Tintin, prépublié du 30 mars 1950 au 30 décembre 1953 dans les pages du journal Tintin, cette prépublication se confondant avec celle de l’album suivant, On a marché sur la Lune. L’album est paru en 1953.