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1903-1904

Visite dans le clocher

Un souvenir d’Armand Gernigon

Visite dans le clocher est l’histoire d’une visite en cachette du clocher de Paimpont par un groupe d’enfants dans les premières années du 20e siècle.

Une histoire rapportée par Armand Gernigon

Armand Gernigon (1893-1981) a écrit en 1980 un souvenir de son enfance daté des années 1903-1904. Le texte est écrit dans un parler local intégrant français et gallo. Cette histoire vécue qu’il a intitulée Visite dans le clocher a été enregistrée le 26 septembre 1980 et diffusée sur Radio France Armorique le 8 octobre de la même année.

Elle a été publiée en 2002. —  GERNIGON, Armand, Mémoires et souvenirs d’un garde en forêt de Paimpont (1979), Amis de la Bibliothèque de Paimpont, 2002. [pages 89-91] —

Visite dans le clocher — Version originale

Vers les années 1903-1904 que s’est passé ce que je vas vous raconté.

Tous les dimanches, nous les jeunes qu’étions du catéchisme, fallait que j’allions à la grand-messe de 10h 1/2 et aussi à 3 h de l’après-midi, assisté aux vêpres. Entre la fin de la messe et les vêpres, y avait beaucoup de temps, dont on ne savait que faire pendant ce temps là !

V’la qu’un dimanche que j’étais sur la grande place du bourg, je rencontre trois gas, qui ben sur, s’ennuyaient tout comme ma. Yen a un des trois gas qui m’dit : as-tu déjà monté dans le clocheu, jusque dans le huouab, jamé que j’li répondis ! eta et eta qui demandit aux deux autes gas ? jamé on est monté qui disent ! Eh ben ! On va yalleu que dit le gas du boucheu qui était le plus vieux de nous ! E l’pu hardi aussi. E nous v’la partis. Il nous fallait monté par le presbytère. Deux grands escaliers, e pi un âte encore, e pi nous v’la arrivé sur la voute du plafond de l’église. Y avait une longue, longue échelle pour monteu jusqu’au clocheu. Tous les quatre, on regardait le haut, e personne ne voulait monteu le premie ! E ben, le gas du boucheu nous dit ! Je monte ! E pi vous allez me sieude. J’avais grand pou en montant l’échele, e nous v’la arriveu dans le clocheu.

Y avait trois cloches, grosses, grosses, surtout yene grosse comme ene barrique. Sur les cloches, y avait des écritures avec des noms tout autour. Y avait aussi des lucarnes pour donner du jour e pour regardeu dehors. Note tête dans les lucarnes, on veillait ben le monde qui passait sur la place, e nous, on disait : coucou ! coucou ! coucou ! les femmes, les hommes qui levaient du nez se tournaient d’un coté, épé de l’aute, qui disaient ? tiens, tiens ! cé quand même pas la séson au coucou. Yn’ savait pas d’où chantait le coucou !

Nous on rigolait tout not’ sou ! Le temps passait, fallait penseu à descendre pour les vêpres. E ben, quand on voula ouvrir la porte de l’escalier, pas moyen de l’ouvri, elle était crouilleu. E ben, nous v’la ben embeteu. Pas moyen de sorti pisque on’ teu enfermeu dans le grenieu du presbytère. Comment faire ? tout juste si on allait pas brere Nous v’la don de fouille partout dans le grenieu pour trouveu une porte. Cé qu’il est grand le grenie du presbytère de Paimpont. Nous v’la rendu presque au bout, vers l’étang, e pé de la poussieure, des toiles d’araignées y’en avait partout. On allait perdre courage quand un de mes cousins dit : venez donc vouère, y un trou là ! Epi, on s’aperçut que c’teu un viel escalieu en escargot, les marches et la rampe presque pourries, e pé des araignées pour sur. Nous v’la donc arriveu dans le bas de l’escalieu, e pé une porte.

On se doutait ben que la porte donnait sur le grand couloir. On entendait marcheu, toc, toc, toc ! epé un de nous poussa la porte, et nous v’la dans le couloir. Trois prêtres y faisaient les cent pas en récitant leur bréviaire. Quand y nous on vus. D’où venez vous mes gaillards ? A genoux tout de suite. Un des trois prêtres se tordait de rire, à se fendre la goule. Cé li qu’avait crouilleu la porte. Y en a un qui me dit : toi le plus jeune, viens avec moi. Dans sa chambre il me brossa, me donna des bonbons, e m’dit : va aux vêpres. En me donnant un coup de pied, pas fort, dans le derrière. Quant aux trois autres, ils furent s’en alleu plein de poussieure et d’araigneues et pour finir, ils reçurent la correction…

Visite dans le clocher— Version française

Ce que je vais vous raconter s’est passé vers 1903-1904.

Tous les dimanches, nous les jeunes qui étions du catéchisme, il fallait qu’on aille à la grand-messe de 10h 30 et aussi à 3 h de l’après-midi, assister aux vêpres. Entre la fin de la messe et les vêpres, il y avait beaucoup de temps, dont on ne savait que faire !

Voilà qu’un dimanche où j’étais sur la grande place du bourg, je rencontre trois gars, qui bien sûr, s’ennuyaient tout comme moi. Un des trois gars me dit : es-tu déjà monté dans le clocher, jusque dans le haut. Jamais que je lui réponds ! Et toi, et toi, qu’il demande aux deux autres gars ? Jamais on est monté qu’ils disent ! Eh bien ! On va y aller, dit le gars du boucher qui était le plus vieux de nous ! Et le plus hardi aussi. Et nous voilà partis. Il nous fallait monter par le presbytère. Deux grands escaliers, et puis un autre encore, et puis nous voilà arrivés sur la voûte du plafond de l’église. Il y avait une longue, longue échelle pour monter jusqu’au clocher. Tous les quatre, on regardait le haut, et personne ne voulait monter le premier ! Et bien, le gars du boucher nous dit ! Je monte ! Et puis vous allez me suivre. J’avais grand peur en montant l’échelle, et nous voilà arrivés dans le clocher.

Il y avait trois cloches, grosses, grosses, surtout une grosse comme une barrique. Sur les cloches, il y avait des écritures avec des noms tout autour. Il y avait aussi des lucarnes pour donner du jour et pour regarder dehors. Note tête dans les lucarnes, on voyait bien le monde qui passait sur la place, et nous, on disait : coucou ! coucou ! coucou ! Les femmes, les hommes qui levaient du nez se tournaient d’un côté, et puis de l’autre, qui disaient « tiens, tiens ! C’est quand même pas la saison du coucou ». Ils ne savaient pas d’où chantait le coucou !

Nous on rigolait tout notre saoul ! Le temps passait, il fallait penser à descendre pour les vêpres. Eh bien, quand on voulut ouvrir la porte de l’escalier, pas moyen de l’ouvrir, elle était verrouillée. Eh bien, nous voilà bien embêtés. Pas moyen de sortir puisque on était enfermé dans le grenier du presbytère. Comment faire ? Tout juste si on n’allait pas pleurer. Nous voilà donc à fouiller partout dans le grenier pour trouver une porte. C’est qu’il est grand le grenier du presbytère de Paimpont. Nous voilà rendus presqu’au bout, vers l’étang, et puis de la poussière, des toiles d’araignées, il y en avait partout. On allait perdre courage quand un de mes cousins dit : « venez donc voir, il y a un trou là ! » Et puis, on s’aperçut que c’était un vieil escalier en escargot, les marches et la rampe presque pourries, et puis des araignées, pour sûr. Nous voilà donc arrivés dans le bas de l’escalier, et puis une porte.

On se doutait bien que la porte donnait sur le grand couloir. On entendait marcher, toc, toc, toc ! Et puis un de nous poussa la porte, et nous voilà dans le couloir. Trois prêtres y faisaient les cent pas en récitant leur bréviaire. Quand ils nous ont vus : « d’où venez-vous mes gaillards ? A genoux tout de suite. » Un des trois prêtres se tordait de rire, à se fendre la goule. C’est lui qui avait verrouillé la porte. Il y en a un qui me dit : « toi le plus jeune, viens avec moi ». Dans sa chambre il me brossa, me donna des bonbons, et me dit : « va aux vêpres », en me donnant un coup de pied, pas fort, dans le derrière. Quant aux trois autres, ils s’en allèrent pleins de poussière et d’araignées et pour finir, ils reçurent la correction…


Bibliographie

GERNIGON, Armand, Mémoires et souvenirs d’un garde en forêt de Paimpont (1979), Amis de la Bibliothèque de Paimpont, 2002.