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1921-2000

Guégan, Philippe

Témoignages des derniers charbonniers de Paimpont

Philippe Guégan a exercé le métier de charbonnier en forêt de Paimpont jusqu’en 1946. Cet article propose une transcription d’un entretien entre Philippe Guégan et Guy Larcher, extrait du film documentaire de Jean-Pierre Le Bihan intitulé La fouée du charbonnier.

Éléments biographiques

En 1920, le père des frères Guégan arrivait en forêt de Paimpont, attiré par une forêt plus grande et plus proche des grands centres, ce qui permettait d’y faire du charbon toute l’année. Tandis qu’à Camors 1, certains charbonniers devaient aller aux saisons : la moisson en Beauce, l’arrachage des pommes de terre dans le Nord de la France.

Jacques Guégan (né en 1895) 2 et Marie Le Galliot (née en 1894) 3 sont recensés à Paimpont en 1921 en tant que charbonniers. Ils font partie des Camoriens recrutés par Eugène Berson pour travailler le charbon de bois en forêt de Paimpont. Leur fils ainé, Philippe nait le 30 juin 1921 à Paimpont. Ses trois frères naissent les années suivantes.

  • Henri, né le 16 décembre 1928 à Paimpont - décédé le 5 juin 2005 à Plélan-le-Grand
  • René, né le 30 mai 1930 à Paimpont - décédé le 25 décembre 1999 à Paimpont
  • Roger, né le 24 juillet 1931 à Paimpont - décédé le 17 avril 2014 à Paimpont
Philippe Guégan dans le film de Jean-Pierre Le Bihan
Philippe Guégan dans le film de Jean-Pierre Le Bihan
—  LE BIHAN, Jean-Pierre, « La fouée.. d’un charbonnier (film) », 1991. —
Jean-Pierre Le Bihan

Durant la Seconde Guerre mondiale, Philippe Guégan produit du charbon de bois dans des fours à braisettes en forêt de Paimpont.

Pendant la guerre y avait des marmites et des fours à braisettes. Philippe Guégan a fait ça.

Célestine Maleuvre in Glais Pascal (2007) op. cit.

Il exerce l’activité de charbonnier jusqu’en 1946, année durant laquelle il est recensé avec ses frères Roger et Henri.

Par la suite, il travaille à la SNCF. Il participe à toutes les fêtes des charbonniers de Paimpont, de 1978 à 1993. Il décède le 25 décembre 2000 à Plélan-le-Grand.

Les frères Guégan à la fouée de Telhouët de 1987
Les frères Guégan à la fouée de Telhouët de 1987
de gauche à droite : Philippe, René et Roger Guégan
Guy Larcher

Le collectage

Jean-Pierre Le Bihan réalise un film sur la fouée organisée en 1987 par l’Association des Parents d’Élèves et Amis de l’École de Telhouët.

Le tournage est interrompu par un incident technique 4 qui empêche la finalisation du film.

Deux ans plus tard, Jean-Pierre Le Bihan propose d’intégrer au documentaire un entretien filmé entre Philippe Guégan et Guy Larcher.

Au cours de cet entretien, Guy Larcher présente ses photos de 1987 et propose à Philippe Guégan de les commenter.
—  LE BIHAN, Jean-Pierre, « La fouée.. d’un charbonnier (film) », 1991. —

Cet entretien est intégralement retranscrit dans cet article.

Guy Larcher et Philippe Guégan dans le film de Jean-Pierre Le Bihan
Guy Larcher et Philippe Guégan dans le film de Jean-Pierre Le Bihan
Jean-Pierre Le Bihan

L’entretien avec Philippe Guégan

GL — Le bois était abattu hors sève ou quoi ?

Ah, il était abattu hors sève ! C’est à dire que le bois on commençait l’abattre pour les charbons, on commençait à la Toussaint. Et ça se terminait avant la sève, c’est à dire avant que le coucou chante.

GL — Mais par contre, le charbon, tu le faisais toute l’année ?

Oui, le charbon on le faisait toute l’année oui !

GL — Je ne sais pas si tu as vu les diapos de la fin, de l’extraction du charbon, parce qu’on a eu des problèmes avec les caméras, à cause de la poussière. On dit que le métier de charbonnier c’est sale, mais là y a pas de problème, la poussière s’est infiltrée.

C’était malencontreusement quand le vent poussait la poussière vers eux. Autrement dit, la caméra s’est trouvée bouchée, enfin, inutilisable.

GL — On avait pris un gros plan de morceau de charbon, une section quoi. Et alors là on voit bien, c’est du hêtre là ?

C’est du hêtre oui. Parce que tu vois, les fibres sont écartées. Çà c’est passé le dimanche là.

Morceau de charbon de hêtre
Morceau de charbon de hêtre
Entretien avec Philippe Guégan
Jean-Pierre Le Bihan

GL— Oui, le dimanche

On en avait sorti presque la moitié ce jour-là. C’était pour faire voir aux gens le résultat du travail de la semaine en somme. Ils avaient vu, le dimanche précédent le montage de la fouée. Par curiosité, ben, ils sont venu le dimanche suivant, voir l’extraction du charbon.

GL — Et alors, les charbonniers travaillaient à trois ou quatre, les trois quatre frères, sur le terrain c’était... ?

Ben en principe, les équipes de charbonniers étaient de deux. Et parfois même c’était le mari et la femme. La famille quoi.

GL — Donc, la femme donnait la main.

C’est-à-dire, elle brouettait pas le bois, elle montait par exemple, la fouée. Elle arrivait à faire un montage de la fouée.

GL — Bon là, y a des rondins, des morceaux de bois disposés en triangle. Çà consiste en quoi ça ?

Ben, c’est le début du montage de la cheminée. En somme, ce que vous apercevez en dessous, c’est de l’herbe. Mais on a voulu faire une reconstitution de la fouée, pour le jour de la fête, parce qu’en principe, elle est faite sur un emplacement prévu à l’avance. Sur une surface plane, circulaire, de la grandeur suffisante pour recevoir le nombre de stères de bois qu’on a à monter quoi.

 Début du montage de la cheminée
Début du montage de la cheminée
En somme, ce que vous apercevez en dessous c’est de l’herbe.
Jean-Pierre Le Bihan

GL — Alors le montage de la fouée ça commence par la cheminée centrale, donc en forme de triangle ?

Oui, en forme de triangle. Ce sont des morceaux assez droits qu’on superposent jusqu’à une hauteur d’environ deux mètres, et ensuite, on les penche au fur à mesure que la fouée avance, de façon à ce que lorsqu’elle est montée, on ait disons, une pente d’environ quarante-cinq degrés, à peu près quoi. Et ceci pour maintenir les plisses, les mottes, qu’on va mettre dessus pour la couvrir.

Ben tiens voilà, je suis justement en train de couper une plisse. Alors je me sers de la houette, là. C’est un outil qui est uniquement fait pour cela. Et une plisse, c’est environ, cinquante sur cinquante. Alors, ces plisses servent à couvrir la fouée.

GL — Alors, tu les prends où les plisses ?

Généralement, on en récupère suffisamment quand on fait l’emplacement de la fouée.

GL — Alors ça, on en couvre complètement cette meule de bois ?

Oui, on couvre complètement la meule, en commençant par le bas, bien sûr. Et puis, quand le tour est fait, à deux ou trois, y en a un qui monte dessus, et pis on lui passe les plisses et on en conserve une pour boucher la cheminée.

GL — Une fois que les plisses sont mises, terminées, on... ?

À ce moment là, il faut boucher tous les orifices, et on se sert de la terre, de la vieille terre qu’on a, qui est noire d’ailleurs, car elle a brûlé plusieurs fois, une terre très légère et très menue, et avec une pelle, on couvre la fouée, ce qui permet de boucher le reste des orifices.

GL — Alors là c’est le moment de la pause, apparemment. Est-ce que les pauses étaient fréquentes chez les charbonniers ?

Oh ben, de temps en temps, fallait bien boire un coup quand même ! C’est surtout l’été, quand le soleil cogne, ben...

La pause cidre de Célestine Maleuvre à la fouée de 1987
La pause cidre de Célestine Maleuvre à la fouée de 1987
Jean-Pierre Le Bihan

GL — C’est un vieux cidre ou un vin nouveau ?

Oh, c’était plutôt du cidre.

GL — Et vous preniez ça dans les fermes avoisinantes ?

Oui, oui, on prenait la barrique de cidre dans les fermes avoisinantes.

GL — Carrément la barrique ?

Ben oui, on allait chercher ça par barrique.

Là on a allumé un petit brûlot pour allumer la fouée. On introduit un peu de charbon au fond de la cheminée et par dessus, on met cette braise qu’on vient de préparer. On laisse brûler un petit moment de façon à ce que ce soit bien incandescent au fond. Et ensuite, on remplit la cheminée, jusqu’en haut, de charbon.

GL — Donc la braise va petit à petit se propager, si on veut ?

Elle va s’enflammer. On peut dire que le charbon qu’on a introduit dans la fouée ne brûle pas. Il sert, disons, de point d’appui pour les rondins qui sont déjà en combustion et qui viennent s’appuyer dessus.

GL — D’accord. Et à ce moment là, on ferme le haut ?

On ferme le haut au dernier chargement, on met une plisse et puis de la terre fine dessus, et c’est terminé. Et alors, la fouée est allumée.

GL — Bon ben là ça y est on est parti, comment ça va se passer la carbonisation ?

Ben c’est-à-dire qu’on va faire des trous à mi-hauteur tout autour de la fouée. On évitera d’en faire quand même sur un côté si y a un affaissement prématuré. C’est-à-dire qu’on aura d’abord monté sur la fouée pour la tester tout autour de la tête, du dessus, et généralement, à un certain endroit, elle s’affaisse un peu plus tôt que dans l’autre. Alors, à ce moment là, on fait des trous sur la tête du côté où ça ne fonctionne pas suffisamment.

René Guégan sur la fouée
René Guégan sur la fouée
Jean-Pierre Le Bihan

On fait des trous, c’est ce qu’on appelle un rossignol. Ce rossignol là, on le maintient ouvert jusqu’à ce que on sente que la combustion revient sur le côté qu’est un peu en retard.

GL — Alors là, on voit une fumée qui est blanche et qui commence à être bleutée, c’est à quel moment de la carbonisation ?

C’est un indice, et quand la fumée est bleutée, on est sûr que la carbonisation se fasse dans les bonnes conditions.

Ça, ce sont des hayons, on appelle ça des hayons, ce sont des carrés de bois dans lesquels on a glissé des genêts. En somme, ce sont des abris, amovibles, que l’on déplace autour de la fouée si des fois, le vent arrive à changer. C’est-à-dire, ça abrite la combustion.

René Guégan transporte un hayon
René Guégan transporte un hayon
Image extraite du film :
—  LE BIHAN, Jean-Pierre, « La fouée.. d’un charbonnier (film) », 1991. —
Jean-Pierre Le Bihan

GL — Alors, la carbonisation est bien faite quand c’est partout bleu ?

La fumée est bleue telle qu’on la voit. La carbonisation s’est faite dans de bonnes conditions.

GL — C’était toujours six jours la carbonisation ?

Oh oui, six jours. Peut-être on prend un certain décalage si on a une fouée un peu plus grosse, mais en général, jusqu’à dix, douze cordes, c’est six jours.

GL — Alors, à ce moment là, qu’est ce qui va se passer après ?

Alors là, toute la terre qu’on a mise dessus est brûlée en somme. Disons, en terme charbonnier, on appelle ça du « foisi ». mais au pied, y reste quand même un peu de bois qui se trouve aplati, tout autour, disons des morceaux de bois qui font 20 à 25 cm.

GL — Et, y portent un nom, ces morceaux ?

C’est des « fumerons ».

— Et, eux, c’est pas du charbon ?

Ah non c’est pas du charbon, c’est du bois qu’est pas complétement carbonisé. si vous le mettez dans le feu, contrairement au charbon, lui il fume.

Extinction de la fouée
Extinction de la fouée
Jean-Pierre Le Bihan

Alors maintenant, la fouée a beaucoup diminué, alors, on va l’éteindre. Ce qui consiste à enlever la terre et tous les petits détritus qui sont restés dedans et à la recouvrir, ce qui sert à l’étouffer.

GL — Vous chantiez en faisant la fin de l’opération, le coup de balai ?

Oui (rire)

GL — C’est le coup de balai final pour peaufiner, pour étouffer la ... ? C’est vraiment nécessaire ?

Ah oui oui oui. Fallait pas qu’y passe de molécule de charbon dans la cendre parce que ça aurait fait des trous d’air. Faut que ce soit réellement hermétique. On balayait même deux ou trois fois.

GL — Alors, il faut combien de temps après, une fois que c’est fini, l’extinction là ?

De balayer, bah, il faut compter une journée. La journée et puis la nuit quoi.

GL — On peut pas laisser plus ?

Ah si on peut laisser plus hein ! Si mais pas beaucoup moins, parce que il faut quand même le temps que la fouée à l’intérieur, le foyer s’éteigne.

GL — Alors donc, là c’est complétement hermétique, ça s’éteint, et ça s’étouffe quoi ?

Et ça s’étouffe tout seul. Et puis tu la laisses refroidir jusqu’au lendemain. Et le lendemain, tu commences à retirer le charbon. Et puis tu ramènes tout d’un coup..

Philippe Guégan devant la fouée en cours d'extinction
Philippe Guégan devant la fouée en cours d’extinction
Jean-Pierre Le Bihan

GL — Pourquoi alors ?

Parce que quand tu l’as ouverte, si tu as un foyer dedans, et ben, il demande qu’à repartir. À un certain moment, ben, t’es dépassé par le feu. Alors, après, tu rebouches.

GL — Tiens on aperçoit pas les gars

Qu’est ce qui y a comme poussière maintenant.

GL — Pas vraiment étonnant que c’est à ce moment-là que la technique nous a un peu lâchée, parce que vu la fumée, la poussière, il a fallu terminer tout ça avec des photos - (Il lui montre une photo)

Là, on commence l’extraction, mais, tu vois, l’outil là ça s’appelle « un pousse-dehors ». Et le gars qui est chargé de faire ça, il est chargé d’extraire le charbon de la fouée. Il prend le charbon par en dessous. Et puis le collègue, avec son râteau, qu’on appelle une « hercle », en terme de charbonnier toujours, il tire le charbon sur le côté. Pour éteindre parfois, quelques petits foyers qui restent.

Philippe Guégan extrait du charbon avec « un pousse-dehors »
Philippe Guégan extrait du charbon avec « un pousse-dehors »
Photo Guy Larcher

On aperçoit que le charbon est pas resté vertical, bien sûr, y s’est couché sur la cheminée, mais on voit vraiment le bois bien rangé, qui forme du charbon maintenant.

La fouée en cours d'extraction
La fouée en cours d’extraction
On voit les morceaux de charbon encore bien rangés.
Photo Guy Larcher

GL — Et après, c’est mis en sac quoi ?

Disons qu’on met environ trente kilos de charbon par sac. Y faut aussi dire qu’au point de vue rapport, on tire environ 250 kilos de charbons pour une corde de bois, trois stères. En général on faisait un chargement complet de 225 sacs. Ça faisait un camion, pour Nantes.

Philippe et Roger mettent le charbon en sac
Philippe et Roger mettent le charbon en sac
Photo Guy Larcher

GL — Donc, toi quand tu en as fait du charbon de bois, c’était surtout envoyé sur Nantes ?

Oui surtout sur Nantes, à Chantenay dans les sucreries et par là avec ...

GL — Oui, parce qu’auparavant, ça été plutôt utilisé pour les forges

Moi, j’en ai pas fait pour les forges, c’était déjà du passé depuis longtemps.

GL — Vous n’aviez pas de mois de congés payés ?

Ah, on a jamais connu ça nous, on travaillait même le dimanche. On travaillait le dimanche, mais ça nous empêchait pas d’aller faire la bringue le lundi. Ça dépendait quoi.

GL — Et c’était plus souvent le lundi ?

Y faut dire comme ça que quand on sortait du bois et ben des fois c’était pour deux jours. On revenait des fois, on avait oublié sa voix en route. Enfin, on revenait quand même. C’est arrivé parfois de sortir le soir au bourg et de rentrer, on voyait une petite lueur là au fond des bois et y avait un trou dans la fouée et ben, on activait un peu la cadence.


Bibliographie

DANIEL, Mathieu, LE BIHAN, Jean-Pierre et S.I.V.U. FORGES ET MÉTALLURGIE EN BROCÉLIANDE, « Le Fer en Brocéliande », Psiam productions, 2007.

LE BIHAN, Jean-Pierre, « La fouée.. d’un charbonnier (film) », 1991.


↑ 1 • Camors (Morbihan) se trouve à 65 km de Paimpont. La forêt domaniale de Camors est située à l’ouest de la localité.

↑ 2 • Jacques Guégan est né le 17 septembre 1895 à Quimperlé

↑ 3 • Marie Le Galliot est née le 6 juillet 1894 à Camors

↑ 4 • La caméra tombe en panne en raison de la poussière produite par l’extinction de la fouée.