1940-1944
La Résistance en Brocéliande
La Résistance, d’abord balbutiante, connaît en Bretagne, à partir de 1942, une montée en puissance. En 1943, de nombreux jeunes réfractaires au STO rejoignent les réseaux de renseignement et de sabotage. Confrontés au quotidien à l’oppression de l’occupant, les résistants des communes de Brocéliande, ont activement participé à la libération du pays.
La Résistance bretonne
À partir du mois de juin 1940, la Résistance se développe en France sous deux formes.
- La France Libre
- La Résistance intérieure
La France Libre
C’est d’abord la Résistance de la France Libre en réponse à l’appel du général de Gaulle. De nombreux volontaires gagnent l’Angleterre pour combattre l’ennemi de l’extérieur. Entre juin 1940 et juillet 1943, les jeunes Bretons de la Bretagne historique sont plus de 8000 à s’engager dans les Forces Françaises Libres 1 soit 26% des volontaires français.
Dès novembre 1940, le plus important réseau gaulliste est créé à Vannes par Gilbert Renaud alias colonel Rémy et s’étend ensuite sur toute la région. Au début du mois de juillet 1940, des réseaux d’évasion par la mer s’organisent. Le plus célèbre et le plus efficace, le réseau Sibiril à Carantec (Finistère) évacue de nombreux volontaires des futures Forces Françaises Libres. Le réseau Shelburn 2 permettra aussi l’exfiltration de centaines d’aviateurs vers l’Angleterre à partir de l’anse Cochat de Plouha (Côtes-d’Armor).
Dès 1941, sous l’égide de la France Libre, Joël Le Tac de la mission Overcloud 3 débarque à l’Aber-Vrac’h , prend des contacts dans toute la Bretagne et organise des parachutages. Le réseau Johnny, précurseur de l’action clandestine s’implante en Finistère, en Ille-et-Vilaine et au delà de la Bretagne. Il tient un rôle primordial dans le renseignement. En Loire-Inférieure, le Comité départemental d’aide aux prisonniers de guerre sert de couverture à des activités clandestines destinées à faciliter l’évasion de ces prisonniers.
La mission Cockle 4, commandée par le service de renseignement de la France libre, est composée de Guy Lenfant de Ploërmel et d’un radio originaire d’Auxerre, André Rapin. Les deux hommes sont parachutés dans la nuit du 21 au 22 décembre 1942 au dessus de l’étang au Duc à Ploërmel. Lenfant doit recruter des équipes de parachutage, trouver dans la région des terrains propices à réceptionner des armes et des endroits sûrs pour constituer des dépôts. Les opérations de parachutage commencent en février 1943 à Ploërmel et se multiplient dans le centre de la Bretagne. Dans la nuit du 20 au 21 avril 1943, cinq containers sont largués et réceptionnés à Campénéac.— LEROUX, Roger, Le Morbihan en guerre : 1939-1945, Mayenne, Joseph Floch, 1979, 671 p. [pages 379-380] —
Basée à Vannes et spécialisée dans le renseignement, la Compagnie de gendarmerie du commandant Guillaudot 5 entre, dès le début de l’année 1941, dans des actions de résistance. Elle peut, à l’aide de ses réseaux, répondre aux demandes de l’état-major de Londres, avide de connaître l’état de l’implantation militaire des Allemands. Pour la région de Paimpont, les renseignements parviendront aux Britanniques et à la France Libre. La B.B.C. diffusera alors le message suivant : le panier de cerises est bien arrivé.
— LEROUX, Roger, Le Morbihan en guerre : 1939-1945, Mayenne, Joseph Floch, 1979, 671 p.
[pages 389-390] —
La Résistance intérieure
C’est aussi la Résistance intérieure, de gens motivés par le patriotisme et l’antifascisme, refusant l’Occupation de leur pays. Cette forme de résistance, à ses débuts (1940-1941), est marquée par des actions spontanées et individuelles. Ces réactions hostiles à l’occupant sont multiples : arrachage et lacération des affiches allemandes, cris ou sifflements dans les cinémas, injures envers les Allemands.
Les premières actions consistent à apporter une protection aux réfugiés très nombreux et à aider les prisonniers de guerre à s’évader vers la zone libre ou vers le Royaume-Uni.
Au cours du second semestre de 1940 et de l’hiver 1940-1941, de nombreuses complicités se nouent pour assurer l’évacuation en zone libre de prisonniers évadés. Gaston Sébilleau, un industriel de Redon assure le passage en zone libre d’un grand nombre d’entre eux. Ceux venant de Coëtquidan ou de Ploërmel, sont pris en charge par Pierre Régent et sont hébergés par M. de Villeneuve au château de Boro à Saint-Vincent-sur-Oust, en attendant leur acheminement vers « la ligne » [la zone non occupée].
Les premiers réseaux bretons
La Résistance, dans les débuts de l’Occupation, ne concerne qu’une très faible partie de la population (une centaine de personnes pour le département de l’Ille-et-Vilaine).
En Ille-et-Vilaine, la Résistance se fédère autour de deux groupes principaux : le groupe Gallais à Fougères et la Bretagne enchaînée 6 à Rennes et ses environs.
À partir de 1942 et surtout de 1943, la Résistance entre dans une forme plus active. Déjà présente dans les villes et sur les côtes, elle s’étend dans les campagnes. Elle est plus organisée et collective, le plus souvent en liaison avec l’écoute de la BBC.
Au printemps 1942, Charles Tillon met sur pied les FTPF (Francs-Tireurs et Partisans français). Ces résistants communistes sont les principaux auteurs des actions de sabotage. Dans les Côtes-du-Nord, de nombreuses lignes téléphoniques sont coupées. À Brest, Quimper, Saint Brieuc et Guingamp, sont perpétrés les premiers attentats à l’explosif de locaux de l’armée allemande.
Le mouvement Défense de la France, né dans le nord de la France à la fin de l’année 1940, apparaît en Bretagne en 1942. Ses activités principales consistent dans la rédaction d’un journal et dans la lutte contre le STO (Service du Travail Obligatoire) 7 avec un service de faux papiers à Rennes.
En 1943, le mouvement Libé-Nord (proche des socialistes) s’étend dans les villes du Morbihan et du Finistère.
La Résistance en Brocéliande
Les balbutiements (1940-1942)
L’arrivée des Allemands crée un sentiment d’incompréhension et de stupeur parmi la population qui se croyait à l’abri en raison de son éloignement des frontières. Les habitants de Monterfil comme ceux des communes alentour, vivent mal la défaite et l’Occupation.
Les Monterfilois ne portent pas l’occupant dans leur cœur. Chacun ressent l’humiliation de la défaite et tous pâtissent de l’ordre nouveau qui impose couvre-feu, corvée, expropriations et rationnement en tout genre. Sans parler de l’angoisse que tous ceux et toutes celles qui ont un mari ou un fils prisonnier en Allemagne. Tout au long de ces quatre années, les Monterfilois vont faire de la résistance passive et ne mettront aucun zèle à travailler pour les Allemands. Rappelez-vous l’appréciation de cet officier : « Petits français pas courageux ! ». Certains Monterfilois seront même plus actifs en allant jusqu’à cacher des armes destinées à servir le moment venu.
Dès le début de l’Occupation, la Bretagne devient une zone d’activité militaire intense. Très tôt, les Allemands implantent trois bases de sous-marins à Brest, Lorient et Saint-Nazaire. De juin 1940 à août 1944, des forces importantes sont stationnées dans la région. Les cheminots, bien placés pour comptabiliser les transports de troupes, de matériels et d’approvisionnements, prennent rapidement conscience de l’intérêt pour les Anglais d’avoir une connaissance précise de ces informations stratégiques.
Le réseau du docteur Chesnais
Un réseau de renseignement dont le principal agent est le docteur Chesnais de Baulon, se distingue dans la région. Un des points importants à surveiller est le camp de Coëtquidan où s’entrainent toutes les unités de la Werhmacht stationnées en Bretagne. Madame Sentier tient un commerce à Rennes où s’approvisionnent en papier à lettres les Allemands. Elle recueille ainsi beaucoup d’informations sur les départs et arrivées d’unités.
Son fils, Yves Sentier, fut notre agent à Paimpont, à partir du début 1943. « Camouflé » chez des cousins au restaurant des Forges, il nous transmit, à partir de cette date, tous les mouvements d’unités du camp de Coëtquidan.
Le groupe Étienne Maurel
Parmi les tout premiers groupes de résistants figure celui dirigé par Étienne Maurel, secrétaire adjoint de la mairie de Montfort-sur-Meu. Son épouse s’en souvient :
Dès 1940, il y a eu à la maison deux ou trois prisonniers de guerre évadés, il leur fallait donc des papiers d’identité, des cartes de ravitaillement, parce que les cartes existaient à ce moment-là et c’était facile parce que mon mari travaillait à la mairie. On les a donc habillés en sollicitant de droite ou de gauche des vêtements. Tant qu’il s’est agi de Français, de blancs, le système n’était pas dangereux, même quand les gens étaient à la maison : on pouvait les recevoir, les faire manger même.
Le groupe Etienne Maurel assure avec des étudiants et un groupe de Rennes la rédaction et la diffusion du journal clandestin La Bretagne enchaînée de l’été 1941 à janvier 1942. Au cours de l’été 1941, Joël Le Tac, résistant de la France libre et son radio « le cousin Yves » contactent le groupe puis s’installent chez Étienne Maurel afin d’assurer une liaison avec Londres et d’organiser le réseau Overcloud en Bretagne. Etienne Maurel profite de cette liaison pour demander un parachutage de matériel (fournitures de bureau, machine à écrire) et d’armes pour les missions à venir. Guy Le Corre 8, cheminot à Montfort-sur-Meu, témoigne.
Je suis entré en contact avec lui le plus simplement du monde, je connaissais ses opinions et je lui ai dit : d’accord, je marche. On a démarré en donnant à Maurel nos renseignements. Mais Maurel, cela ne l’intéressait pas tellement. Ce qu’il voyait, lui, c’étaient des groupes armés. C’était prématuré évidemment. Il avait ça dans la tête. On était d’accord avec lui. On disait : « Oui, le moment venu ».
Maurel m’avait dit qu’il avait un groupe à Rennes aussi. Mais je lui ai dit : « Nous, nous sommes à part, on ne veut pas connaître les gens de Rennes. » on n’avait pas de raison de les connaître. Moins on en sait, mieux on se porte. Et voilà, c’est parti comme ça.
Le premier parachutage d’armes a lieu à la Ville ès Macé en Iffendic dans la nuit du 1er au 2 février 1942. Quatre containers contenant des armes, des explosifs et un poste émetteur sont réceptionnés dans l’étang asséché de Careil par Étienne Maurel, Pierre Dalibot secrétaire de mairie, Raoul Barbé instituteur à Montfort, Pierre Cazin le 2e radio du « cousin Yves » et trois étudiants de Rennes, Louis Normand, André Ménard et Louis Le Deuff. Ils sont ensuite transportés et cachés au domicile d’Etienne Maurel par Désiré Bouetard, agriculteur. La nuit suivante, les containers sont déplacés et dissimulés dans la chapelle du château de la Morinais (Iffendic), propriété de René Fleuriot de Langle.
Le lendemain du parachutage, des arrestations ont lieu parmi les résistants laissant à penser qu’il y a eu une trahison. Le groupe Maurel est décimé et Étienne Maurel est arrêté le 12 février 1942. Interné à Fresnes, il reste dix-huit mois au secret puis sera condamné à mort. Lors de l’une de ses visites en prison, madame Maurel récupère un message de son mari sur lequel est écrit le cousin Yves est un traître
9. Etienne Maurel, épuisé et malade, décèdera un mois après son transfert au camp d’extermination de Struthof dans les Vosges. Renée Maurel est arrêtée le 23 août 1942. Elle est successivement internée à Rennes et à Fresnes puis déportée à Ravensbrück en avril 1943. Elle sera libérée par la Croix-Rouge en avril 1945. Seul, Guy le Corre, employé des chemins de fer à Montfort échappera à l’arrestation.
La Confrérie Notre-Dame
La récupération d’armes abandonnées par les troupes françaises en déroute et la création de dépôts clandestins constituent le premier acte de résistance. René Demay, montfortais âgé de 18 ans en 1940, débute ainsi son action contre l’occupant. Ses parents exploitent un café nommé « Chez tante Cécile » où se rencontrent de nombreux jeunes. Ce lieu permet la constitution d’une petite équipe rattachée, au début de l’année 1941, à la Confrérie Notre-Dame 10 sous la responsabilité du docteur Dordain de Mordelles.
Nous étions notamment chargés des missions de renseignements sur l’activité des Allemands au sein de nos communes, sur la provenance des régiments de passage ; la raison des repos dont faisaient l’objet certaines compagnies ; leurs départs éventuels pour la Russie ou autres ; les effectifs approximatifs dans la ville et les environs ; le nombre et le genre de véhicules.
Après 1942, suite à son refus de rejoindre le STO, René Demay entre dans la clandestinité. Beaucoup de ses camarades arrêtés et déportés mourront sous la torture ou dans les camps de concentration.
Un camarade de René, Yves Even, se souvient avoir récupéré des armes et des munitions dans la rivière « Le Meu ».
Avec Joseph Davalot de Guer (56), commis boucher chez Mme Tirel et Marcel Aubry de Bécherel, nous sommes partis à la « pêche ». Nous avons récupéré seize fusils « Lebel », un Mas 36 démuni de culasse, deux caissons de « cartouches » et une caisse de grenades. Par la suite, j’ai récupéré une culasse pour le Mas 36 dans une ferme à Monterfil pour la somme de cent sous.
Dans un premier temps, cet armement a été déposé dans une baraque en planches que nous avions dans une prairie face à la maison Blondeau route d’Iffendic. Dans les jours qui ont suivi, les fusils et les munitions ont été entreposés chez moi dans les mansardes rue Saint-Nicolas. Le transport a été effectué à l’aide d’une brouette remplie de foin. J’étais accompagné de Davalot. Nous avons croisé quatre patrouilles allemandes… Quel risque avions-nous pris !! Ils n’ont été entreposés que quelques jours chez moi, car peu après nous avons reçu la visite des « frisés » qui m’ont soumis à un long interrogatoire en présence de mon père. A aucun moment, je n’ai « craqué » et comme, apparemment, ils n’avaient pas de preuves… ils m’ont laissé tranquille. Toutefois, cela ne faisait aucun doute, j’avais été dénoncé.
Faux papiers
Très souvent, les femmes et les hommes qui entrent dans la Résistance occupent une fonction stratégique dans la société. Les employés du secteur public sont assez nombreux (cheminots, militaires et policiers). Les instituteurs et employés de mairie ou de préfecture jouent un rôle important pour fournir de vrais faux papiers
.
C’est le cas de Jean Baudu, secrétaire de mairie d’Iffendic durant toute l’Occupation et donc en contact constant avec les Allemands. De nombreuses fois, il brave le danger et prend des risques pour leurrer l’envahisseur. Il falsifie ainsi un registre pour éviter la réquisition de chevaux hongres 11 par les Allemands.
Lorsque les Allemands eurent besoin de chevaux, ils furent sidérés de ne pas trouver un seul cheval hongre sur les registres. Ils en prirent quand même quelques-uns pour l’aménagement du camp d’aviation de Gaël et plus tard du camp de Monterfil. Ils firent castrer ces chevaux et plusieurs en crevèrent. Mais ils durent payer ceux qui étaient crevés.
Pour la réquisition des bovins, il conseille aux éleveurs d’apporter leurs plus mauvaises bêtes.
Suite à la prescription des Allemands de déposer en mairie tous les fusils de chasse, Jean Baudu rend leurs armes aux chasseurs souhaitant les conserver et les échange avec de « vieilles pétoires rouillées ». De peur d’être fusillés, de nombreux retardataires viennent déposer ultérieurement leurs armes. Utiles à la Résistance, elles sont conservées par le secrétaire de mairie et cachées sommairement au-dessus d’une armoire.
À l’automne 1940, Jean Baudu établit à de nombreux soldats des cartes d’identité ou des attestations de réfugiés leur permettant de rester chez eux. Ces faux papiers exécutés avec soin et correspondant à un état-civil seront aussi destinés en 1943, aux réfractaires du STO venant parfois de loin pour cela. A Iffendic, sur trente-cinq personnes reconnues aptes, il n’y aura que sept départs.
Le percepteur d’Evran , Mr Yves Quygnier, dont les deux jumeaux de la classe 42 étaient requis pour le STO, arriva par le train jusqu’à Montfort et emprunta le vélo de son collègue de Montfort pour faire la route d’Iffendic. Il mangea avec nous le midi et repartit muni de deux cartes en règle pour ses fils. J’étais bien outillé, le timbre de la mairie à cet usage comportait : Département d’Ille-et-Vilaine, mairie... le mot Iffendic était illisible, caché sous un platras de colle et de papier et ne faisait qu’une belle tache. Il était impossible de deviner le nom de la commune. Je m’étais inspiré des commissaires de police de Rennes, chargés des cartes d’identité : ils en faisaient autant en faisant disparaître le nom du commissariat.
À la mairie de Mauron, c’est Marthe Morteveille qui se charge des fausses cartes d’identité, sésame précieux pour les résistants. Le document devient obligatoire en novembre 1940 pour les plus de 16 ans. En janvier 1941, devra y figurer la déclaration obligatoire de domicile.
Devant la prolifération des fausses cartes, les autorités exigeront le « tampon sec » de la Préfecture et un timbre de 15 francs. Maurice Morteveille emmène les fausses cartes à Denise Elicot (devenue Josse), receveuse intermédiaire de la poste du Roc- Saint-André, résistante contactée par le lieutenant Guillo. 2500 cartes seront ainsi centralisées et acheminées par d’autres agents à la Préfecture.
Point-Clos
La commune de Gaël possède un aérodrome créé en 1925 qui s’étend sur les communes de Concoret et de Muel. Les Allemands investissent ce camp d’aviation le 17 juin 1940. Ils emploient de nombreux villageois de Gaël et des communes environnantes pour agrandir et améliorer les pistes d’atterrissage et construire de nouveaux bâtiments. Dans l’ensemble, il n’y a pas de pression excessive sur les habitants. Beaucoup d’entre eux travaillent au camp et sont bien rémunérés. Si le site n’a pas subi d’actes graves de sabotage avant 1943, des ouvriers travaillant sur le camp entravent son bon fonctionnement par des actions de détournements de produits ou de négligence dans le stockage de peinture ou d’huile destinées aux avions.
La peinture des ailes d’avion était une tâche qui nous était également confiée. Des bidons de 200 l. de peinture étaient mis à notre disposition. Ce jour-là se passa tout à fait normalement, par contre le lendemain matin, nous pataugions dans plusieurs centimètres de peinture. Par quelle malchance, le bidon s’était-il vidé ?
Les bidons d’huile, également de 200 l., dissimulés sous des tas de bois, subissaient le même sort. Répandue sur le sol ou disparue dans les fermes avoisinantes, l’huile était encore l’occasion pour notre saboteur de service de jouer la surprise, de s’offusquer de telles méthodes et de menacer d’éternels introuvables voleurs. Et pour cause !...
Les constructions de bâtiments et pistes nécessitaient de grandes quantités de ciment en provenance des cimenteries de Saint-Pierre-la-Cour [Mayenne]. La réception en gare de Gaël était toujours confiée au père Émile qui avait la possibilité de plomber et déplomber les wagons. Il en profitait bien. De nuit les wagons se vidaient pour aller cimenter les étables et maisons des environs, moyennant quelques kilos de beurre.[...] À l’heure du bilan, grand cinéma, Émile allait même jusqu’à menacer de porter plainte contre X..., abominable saboteur de Saint-Pierre-la-Cour qui envoyait des wagons vides.
Un réseau d’évasion d’ouvriers du camp est aussi créé à Néant-sur-Yvel. Antoine Lucien, après une évasion d’un camp de prisonniers situé dans l’est de la France, se fait embaucher comme électricien par l’entreprise Tomine à Point-Clos. En 1942, avec Joseph Tranvaux, également employé sur le camp de Gaël, il fait évader des prisonniers originaires des colonies ou des Antilles, qui travaillent durement au camp d’aviation et sont maltraités par les Allemands.
Les otages de Coëtquidan
Le 31 octobre 1941 vers 21 h, on découvre sur le camp militaire de Coëtquidan, au lieudit la « Ville Regnaud », le corps d’un officier allemand, le capitaine Marquardt, au pied d’un mirador. Ce capitaine était parti à la chasse aux sangliers en compagnie du général commandant le camp et d’un sous-officier. Les Allemands, convaincus qu’il s’agit d’un crime de guerre, fouillent toutes les maisons des communes limitrophes - Tréhorenteuc, Campénéac, Augan, Monteneuf, Porcaro, Guer, Saint-Malo-de-Beignon, Beignon, Plélan-le-Grand, Paimpont - et procèdent à l’arrestation d’otages.
En fait, 2 rafles seront effectuées : la 1ère, le jour de la Toussaint, plus de 200 otages seront entassés dans des baraques au Camp de Coëtquidan, 56 d’entre eux seront conduits à la maison d’Arrêt de Vannes le 3 Novembre ; une seconde rafle sera organisée le 6 au matin, et 28 otages seront incarcérés le jour même. André MEUNIER, quant à lui, sera arrêté le 9 et emprisonné le 11. Ainsi, ce seront au final 85 otages qui connaîtront l’Hôtel Nazareth !
Le commandant de gendarmerie Guillaudot, arrivé sur place, obtient du responsable du camp, le colonel Vogel, l’autorisation d’enquêter. Il constate que le capitaine a été tué par des chevrotines. Après une reconstitution, le commandant Guillaudot retient dans son rapport, la thèse de l’accident.
Pendant que les Allemands et les Autorités françaises discutent du rapport Guillaudot deux hommes, deux frères sont bien ennuyés. Auteurs du crime de la Toussaint, ce ne sont ni des résistants ni des tueurs. En bons paysans, ils étaient allés malgré l’interdiction de la chasse, poursuivre le gibier près du Camp. Surpris par l’Allemand juché sur le mirador, ils avaient pris peur. Une fuite éperdue, ni vu ni connu. Seulement maintenant, l’aîné ayant été tout à fait par hasard pris comme otage, le cadet se sent responsable des représailles ennemies et se morfond en remords inavouables...
Le rapport de gendarmerie suscite le doute chez les Allemands, mais la thèse de l’accident est finalement retenue par les autorités d’Occupation. Cependant, sous l’impulsion d’ un jeune commissaire zélé, la police judiciaire de Rennes poursuit l’enquête.
Le 9 novembre au soir, ses inspecteurs amènent à la brigade de Guer un journalier de trente-quatre ans, André Meunier, de Télostan en Guer. Ils ont saisi chez lui un fusil "Lebel" modèle 1907 et un fusil de chasse, cachés dans une haie de son jardin. Mme Meunier a reconnu que ces armes appartiennent à son mari. Le lendemain, la police judiciaire découvre encore un pistolet automatique caché dans une boîte en fer blanc enterrée dans le jardin.
Remis à la Feldgendarmerie et écroué à la prison Nazareth à Vannes, André Meunier sera fusillé le 14 mars 1942.
La plupart des autres prisonniers incarcérés sont libérés au bout de quelques jours. Sept sont condamnés à des peines de prison pour détention d’armes et transférés à la prison de Saint-Brieuc. Pierre Allaire, ancien maire de Beignon, est libéré le 18 mai 1942.
L’intensification à partir de 1943
La loi de réquisition du STO est instaurée le 16 février 1943, obligeant le transfert vers l’Allemagne de centaines de milliers de travailleurs. La forêt de Paimpont sert de refuge à de nombreux jeunes qui refusent de partir pour l’Allemagne ou de rejoindre l’Organisation Todt 12 à la base sous-marine de Bordeaux.
De jeunes réfractaires de Plélan-le-Grand, Marcel Robin, André Riffault, Francis Hochet et Jules Isard, travaillent, sous de faux noms, à la scierie Le Goff de Plélan-le-Grand.
François Lécuyer, originaire de Maure-de-Bretagne est appelé à rejoindre le STO en Allemagne dès le mois de février 1943. Il préfère y renoncer et trouve un abri chez monsieur Renimel, maire de Saint-Péran et boucher, un parent de son patron à Maure-de-Bretagne. Il trouve un travail en forêt de Paimpont, sous une fausse identité.
Là, on a été faire du charbon de bois encore. J’avais déjà l’habitude. On est allés abattre du bois dans la forêt de Paimpont et on revenait se coucher. Ça a duré trois jours chez le père Renimel. Et puis un beau matin, le père Renimel nous a dit : « ne bougez pas, ne sortez pas, ne vous faites pas voir ». Il y avait eu une rafle dans la forêt de Paimpont. Ils avaient raflé tous les gars qui travaillaient là. Ils les ont emmenés en Allemagne au STO, c’était en mars 1943, ils en ont pris une quinzaine.
Un autre réfractaire du STO, Louis Gicquel, également originaire de Maure-de-Bretagne, travaille à Plélan-le-Grand chez Eugène Chatellier comme apprenti tailleur. Il est appréhendé par un gendarme qui lui demande de venir le lendemain à la gendarmerie, je ne tiens pas à me faire bouziller pour toi
dit-il. Plus conciliant, c’est un gendarme de Maure qui le laissera partir.
Je suis venu à Maure quand même dans l’intention de partir en Allemagne parce que je ne voulais pas que ce soit mon père ni mon cousin qui se fassent embarquer à ma place. Et j’ai trouvé François Lecuyer sur la place qui travaillait à l’époque chez le boucher Menacé. Alors François me dit :« Qu’est-ce que tu fais ? -Eh bien, je pars en Allemagne ! -Tu es fou ! » je lui dit : « Non, la gendarmerie de Plélan menace de venir me chercher mon père ou mon cousin - Bon, viens prendre un coup
! »
Un gendarme de Maure se pointe là. Alors il appelle le gendarme et lui dit :
— Voilà un copain qui veut partir en Allemagne.
— Çà, il est libre. C’est son affaire, s’il veut y aller.
On prend un verre tous ensemble. Et le gendarme me dit : « Qu’est-ce qui se passe, ça vous plaît ?
— Bien non, mais les gendarmes de Plélan m’ont dit qu’ils seraient venus chercher ou mon père ou mon cousin.
— Ah non ! non, non ! Çà viendra chez nous, à la gendarmerie de Maure. Et c’est moi qui irai te chercher ou un collègue. Alors, je ne te demande qu’une chose : fous-moi le camp, je ne te connais plus ! »
Alors je suis parti... Les gendarmes de Plélan, ils avaient peur. Ils avaient un chef qui ne savait pas prendre ses responsabilités... Si bien que je suis retourné travailler chez mon patron à Plélan. »
Georges Lenglet alias Grégor, originaire de Paris mais réfugié à Folle-pensée chez son grand-père, Marcel Hervé, originaire du Boissy en Néant-sur-Yvel et Guy Lucas de Gaël, travaillent comme charbonniers pour le compte des entreprises Brouard-Giraudet et Drouin d’Ancenis. Réfractaires au STO, ils décident, comme beaucoup de jeunes dans la même situation, d’entrer dans la Résistance.
Georges L. alias Grégor - 20 ans
Je loue au Parc Jacques la maison de mademoiselle Adélaïde Trochu, à côté de la ferme des Jamet. Deux copains parisiens, Marcel Grebet et Jean Brenner, à peine plus âgés que moi, viennent me rejoindre, pour se soustraire au travail de l’organisation Todt à la base sous-marine de Bordeaux. Jean repartira vers Paris. Marcel est contacté par André Patier qui forme des réseaux de résistance sur Mauron. Par relation et par géographie, des groupes se constituent. Le groupe du Parc Jacques est né.
Le groupe du Parc Jacques en Mauron, dans lequel se trouve Grégor, participe à de nombreuses opérations de sabotage. Marcel Hervé de Néant-sur-Yvel fait la connaissance de Marcel Grebet dit « Marc » qui lui enseigne le plasticage. De nombreuses lignes téléphoniques sont détruites de même que des pistons de locomotives. Vers novembre 1943, le câble téléphonique reliant Point-Clos à Brest est sectionné. Par deux fois, la voie ferrée entre Gaël et Mauron est coupée. Le groupe réceptionne aussi des parachutages d’armes derrière le château du Fresne en Néant-sur-Yvel.
Quelques coups à mon volet de ma chambre, mot de passe, « Grégor (mon nom de résistant) rendez-vous au Fresne » aussitôt nous partions pour accueillir derrière le château du Fresne. A dos d’homme, nous rapportions les « sten », ces foutues mitraillettes qui valaient quatre-vingts centimes à Londres et qui partaient au moindre choc, le fusil mitrailleur « Brem » avec le chargeur en demi-lune, des fusils anglais, des révolvers, des armes de poing, des explosifs « plastic » avec les détonateurs stylo à acide et des grenades quadrillées. Le Parc-Jacques devenait le dépôt des armes avant qu’elles soient redistribuées. Trois parachutages sur le même lieu furent réceptionnés en février et mars 1944.
Le réseau Oscar-Parson de Guer
En juin 1943, François Vallée, après avoir passé quelques mois en Angleterre, est parachuté en Ille-et-Vilaine. Il a pour mission la création et l’organisation d’un réseau de résistance nommé Oscar-Parson 13. L’objectif principal de ce réseau est de retarder et de gêner l’occupant allemand à l’approche du Débarquement. Créé par Charles Touzet, un retraité de la SNCF, il est composé d’une trentaine de membres originaires de Guer et de Comblessac (Ille-et-Vilaine).
Dans la nuit du 20 au 21 octobre 1943 a lieu une opération de parachutage à la ferme du Bois-Jan en Comblessac. Treize containers d’armes sont récupérés et cachés par les résistants.
L’opération semble s’être bien déroulée. Mais quelques jours plus tard, le 30 octobre, les Allemands procèdent à une première vague d’arrestations au château de Saint-Gurval en Guer. Ces arrestations s’échelonnent jusqu’au 24 janvier 1944. Trente six personnes seront incarcérées à la prison Jacques-Cartier de Rennes pour y être interrogées. Dix-sept seront déportées. Et seulement sept d’entre elles reviendront de l’enfer concentrationnaire.
Le Groupe de Guer a été trahi par Georges Audigé, un jeune homme de 22 ans, membre du Parti franciste 14. Il réussit à infiltrer le réseau en se faisant passer pour un réfractaire au STO. Informé de ce parachutage, il prévient les Allemands.
Suite à ces arrestations, une souricière est tendue au manoir Saint-Gurval par le Bezen Perrot, dans le but d’interpeler son propriétaire en fuite, Monsieur du Bouëxic. Celui-ci, considéré à tort comme le chef de la résistance locale, est averti du danger et ne réapparaît pas au château. — LEROUX, Roger, Le Morbihan en guerre : 1939-1945, Mayenne, Joseph Floch, 1979, 671 p. [pages 325-326] —
Les fleurs des braves
Pour la commémoration du 18 juin, le Général de Gaulle avait souhaité que la mémoire de sa mère, Jeanne de Gaulle, enterrée à Paimpont, fût honorée. Un tract avait d’ailleurs été apposé, un matin du mois de juin 1943, sur la place de l’Église de Plélan. Michel Renimel en a gardé le souvenir.
A l’exception de quelques jeunes camouflés, on ne rencontre pas l’enthousiasme escompté pour se rendre à Paimpont le 18 juin. Plusieurs invitations sont poliment - ou fraîchement – déclinées ! C’est vrai que ça peut être un piège. “Alors méfiez-vous”. Mais ça ne fait rien, on ira quand même.
Une bande se forme, faite d’une dizaine de jeunes, plus ou moins en délicatesse avec le STO (Jean Malle, Michel Renimel, André Riffault, René Gillet, Jules Isard, Roger Guéno, Maurice Robin et Henri Moras 15 qui trouva la mort lors de la Libération de Paimpont.) à laquelle tient absolument à se joindre M. Malle, Patriote convaincu et ancien poilu de 14-18. C’est lui qui prend en mains “l’opération Cimetière” et en établit le plan : “Pour ne pas se faire repérer, on se rendra à Paimpont à vélo, par petits groupes de deux ou trois maximum, en empruntant des chemins différents. Rendez-vous le 18 juin à 15 h autour de la tombe de Mme De Gaulle”.
Tout est bien réglé et devra se faire “le plus discrètement possible” ! Oui mais voilà, pendant l’Occupation, le bouche à oreille fonctionne très vite ! Et chaque mère de famille, chaque femme de prisonnier veut, elle aussi – maintenant que l’occasion se présente – témoigner par un modeste bouquet, ou une gerbe plus conséquente, son attachement à “l’homme du 18 juin”. “Puisque tu vas là-bas, on a pensé que peut-être, tu pourrais t’en charger…”. Difficile, impossible de refuser ! Et chacun des “ volontaires” va se trouver dans le même cas. Ça commence mal et en fait de discrétion, c’est plutôt compromis : tout le monde semble être au courant !“C’est donc croulant sous les emballages de fortune et autres savants camouflages, dans lesquels s’entassent fleurs et bouquets de toute une « population reconnaissante” que nous arrivons à Paimpont. Nous allons atteindre la porte principale lorsqu’un officier SS, en tenue d’apparat, sort du restaurant en titubant. Il alerte ses collègues ; et tous se plantent goguenards, pour nous regarder passer...
Nos camarades nous attendent au cimetière, près d’une tombe déjà très fleurie. Après un moment de recueillement, nous allons envisager la retraite… lorsque M. Malle, d’une voix de stentor entonne une vibrante marseillaise ! Et le bougre de vieux poilu en connaît plusieurs couplets. C’est long et angoissant. Cette fois, c’est sûr, tout le monde doit être au courant. On s’attend au pire. “Allons enfants … le jour de gloire est arrivé ! …”. Oui, on y pense sérieusement !
Les Chênes Froids
Le camp des Chênes Froids, situé sur les hauteurs de Monterfil, est construit rapidement en juin 1943. Il constitue un maillon du dispositif d’observation et de renseignement sur l’ennemi et est rattaché à l’armée de l’air, la Luftwaffe. La grande structure parabolique des deux radars est capable de détecter un avion volant à 500 km/h dix minutes avant son passage. Deux antennes de grande puissance permettent l’écoute des radios ennemies et la transmission des ordres allemands.
Jean Macé, orphelin élevé à Treffendel, est contacté par le groupe du docteur Dordain pour fournir un plan précis du camp des Chênes Froids.
Après m’avoir confié quelques missions, le docteur me dit : « Les Anglais ont besoin d’un plan précis avec photos du camp des Chênes Froids ». Les Britanniques se sont rendus compte que, quand ils viennent bombarder la base sous-marine de Saint-Nazaire alors en construction, à chaque traversée de la Manche, la DCA et l’aviation ennemies les attendent. Ils ont même pensé à un espion dans leurs rangs. Mais par déduction, ils s’aperçoivent que ce sont les radars de Monterfil qui les détectent au passage. Dans leur stratégie, les Britanniques ne veulent pas d’installations de défense allemandes sur l’Atlantique (le mur de l’Atlantique), craignant que l’occupant devienne maître de l’Ouest. La mission est très urgente, car tous les jours des aviateurs se font descendre.
Jean Macé se rend avec Jérôme Gesvret et le docteur Dordain en reconnaissance des lieux.
Pendant la traversée (du camp) le docteur me dit : « Tu vois les baraques, les radars, les antennes, les pièces de DCA et autres objectifs ? Tu prends ton vélo, tu comptes le nombre de tours de pédales, tu mesures la longueur d’un tour de pédale et tu auras la distance entre chaque objectif ». Jérôme dit alors : « Il y a un truc mieux que ça ». Il connaissait bien le Père Gernigon, dit le Père-la-Pipe, garde-chasse à Monterfil à qui il faisait confiance, un ancien militaire, adjudant je crois. Il lui donne rendez-vous un dimanche matin après la messe. Cet homme a accès à la mairie, il est donc possible de décalquer un plan précis du camp avec la disposition des objectifs ! Après discussion le Père Gernigon accepte et fera signe dès qu’il sera prêt.
Jean Macé prend des photos du camp et récupère le plan lors d’une rencontre avec le père Gernigon. Il remet ensuite les documents entre les mains du docteur Dordain qui les confie au réseau du colonel Rémy. Le 16 décembre 1943, le docteur Dordain est arrêté à Mordelles par la Gestapo. Il meurt dans la nuit du samedi 18 décembre à la prison Jacques Cartier après une séance de torture. De l’équipe du docteur Dordain, un seul membre échappera à la mort et à la déportation, Pierre du Halgouët qui habitait le château de Longrais en Saint-Thurial.
Le camp des Chênes Froids sera mitraillé et bombardé à deux reprises en mars et en juillet 1944 par les Anglais. Le 4 août, les Allemands feront sauter leur stock de munitions avant leur départ.
Le camp de Coëtquidan
Après la défaite française de 1940, la Wehrmacht prend possession du camp de Coëtquidan. Deux mille Allemands occupent le camp, dont un millier disséminés dans les fermes du canton. Face à cette forte présence de l’occupant, une compagnie clandestine se forme dès 1943, sous la conduite d’un officier de réserve, le capitaine Jean Le Tallec.
C’est en septembre 1943, alors que j’étais simple instituteur à Saint Raoul que j’ai été contacté par Jean Le Mant dit « Prosper », à l’époque dans la clandestinité et commissaire aux effectifs des FTPF du Morbihan. Il m’a demandé de bien vouloir former, armer et organiser une unité qui coifferait une région particulièrement hostile. Dès le début, j’ai été aidé avec beaucoup d’enthousiasme par deux de mes meilleurs camarades : Pierre Bouchet et André Fardeau, hélas décédés, eux-mêmes fidèlement assistés par leurs épouses respectives. Puis par la suite par des chefs de section particulièrement valables qui ont eux-mêmes recruté leurs cadres et leurs hommes tous volontaires. Nous avons tous ensemble, de cette façon pu tisser autour du camp de Coëtquidan, une sorte de toile d’araignée, dont les éléments étaient prêts, à tout instant, de nuit comme de jour, à toute éventualité.
Le réseau basé à Paingrain, près de la Croix Payen en Guer, est composé d’une soixantaine de résistants. Il organise de nombreuses liaisons vers les maquis du Morbihan et participe à des actions ponctuelles sur le camp.
À la Libération, les résistants du réseau de Paingrain s’emparent du camp de Coëtquidan et y construisent un camp de prisonniers. Ils occupent, avec l’aval des Américains, les villages de La Telhaie, Guer, Augan, Saint-Raoul, Beignon et Saint-Malo-de-Beignon. — LE TALLEC, Capitaine, « Historique de la 4ème Compagnie Capitaine », Chroniques historiques de Campénéac et des environs, Vol. 1, 2024. —
Vers la Libération
A la fin de l’année 1943, la Résistance se caractérise par la création des maquis dont l’objectif est d’empêcher les troupes allemandes de se déplacer lors du débarquement des alliés. Ces maquis regroupant des FFI sont soutenus par des missions interalliées telles les missions Jedburgh 16. Lors de ces missions, d’importants parachutages d’armes sont réceptionnés.
Plusieurs parachutages ont lieu au château du Fresne en Néant-sur-Yvel. Les armes sont déposées au Parc Jacques en Mauron. Début 1944, deux parachutages sont effectués près de Létéhan, à la Mare aux Oies en Loyat.
Le printemps 1944 est marqué par des avancées importantes de l’Armée Rouge sur le front russe et l’imminence d’un débarquement sur le front ouest. Les Allemands deviennent alors de plus en plus nerveux.
Le 11 mars au soir, Maurice Hamon, un jeune ouvrier agricole de Saint-Maugan, est abattu par une patrouille allemande. Il serait rentré du travail après le couvre-feu et n’aurait pas obéi aux injonctions des Allemands. Mais, selon l’acte d’état-civil, il est décédé un quart d’heure avant le couvre-feu de 21 heures. — Ducloyer, Josette (2025) op. cit. p. 145 —
A Talensac, André Leclerc, Henri Gloux et Clément Villoury mènent des actions destinées à perturber le déroulement des opérations allemandes. L’équipe diffuse des tracts à la population ou modifie les panneaux indicateurs routiers. Les trois jeunes résistants sont arrêtés le 17 juin 1944 par la Milice. Emmenés à Rennes, ils sont soumis à une torture acharnée, leur laissant peu d’espoir de s’en sortir vivants. Le corps meurtri d’André Leclerc est récupéré par son père le 20 juin 1944. Henri Gloux et Clément Villoury, à bout de force sont détenus dans un bâtiment du Cercle Paul Bert, en attente, pensent-ils, d’un départ vers un camp de concentration. Ils sont libérés après quinze jours de détention. — AMICALE DES ANCIENS COMBATTANTS ET VEUVES D’ANCIENS COMBATTANTS DE MONTFORT-SUR-MEU, La guerre 1939-1945 : Témoignages en pays de Montfort, Rennes, 1997, 409 p. [pages 241 et 242] —
Le père d’André Leclerc évoquera plus tard les circonstances de la mort de son fils.
Mon fils André a été arrêté par deux miliciens, Schwaller, capitaine et un autre, inconnu de moi. Il a été arrêté le 17 juin 1944 et emmené en moto par deux hommes à Rennes au camp de la Croix-Rouge. A minuit, le même jour, il a été ramené à Talensac, chez Villoury. Il avait déjà été martyrisé et ne tenait plus debout. Ils le prenaient par les cheveux et disaient à Villoury : "Voilà votre chef, on le tient."
Le mardi 20 juin 1944, vers 10 heures, M. le Maire de Talensac est venu m’avertir que mon fils avait voulu s’évader et que les miliciens l’avaient tué.
Un autre événement aurait pu tourner au drame pour deux Iffendicois, Albert Crestaux et René Jagut. Les deux jeunes qui ont hâte d’en découdre tentent, le 30 juillet 1944 de cambrioler et d’incendier un dépôt de pneus situé aux Forges de Paimpont. Arrêtés par des miliciens, ils sont détenus au château d’Apigné avant d’être libérés le 3 août par les Américains. Après ce coup de force, des perquisitions menées par les Allemands dans le bourg d’Iffendic, auraient aussi pu être lourdes de conséquences pour des résistants réunis au café Cocheu. Le docteur André Blancard, chef local des FTP qui fait l’objet de cette perquisition déclare qu’il s’agit de deux de ses hommes. — Ducloyer, Josette (2025) op. cit. pp. 206-207 —
Vers le maquis de Saint-Marcel
Le 6 juin 1944, les sections de Mauron, une cinquantaine d’hommes, rejoignent la section de Néant-sur-Yvel menée par Henri Launay et se dirigent vers le maquis de Saint-Marcel. Marcel Hervé, du Boissy en Néant-sur-Yvel, témoigne.
Moi et le groupe « Grebet » nous gagnons Clissia au Bois de la Roche où le groupe de Mauron « Lanrivain, Patier, Morteveille » nous attend. Nous retrouvons celui de Georges Haméon du Pont Ruelland dans le bois de Guény, et la concentration finale se fait la nuit à Taupont où nous passons une journée.
... A Guillac, et le matin nous sommes enfin à Saint-Marcel.
L’impression est saisissante, des milliers d’hommes sont là ou arriveront bientôt. Nous découvrons pour la première fois une France combattante, une concentration importante de soldats qui refusent la défaite.
Six cent quatre-vingts containers sont parachutés la première nuit. Ca pleut de partout, jusqu’aux jeeps qui descendaient du ciel.
La 12e compagnie du capitaine Jubin
Au début de l’année 1944, Constant Jubin, né à Rennes, après s’être évadé d’un camp polonais, trouve refuge à Baulon (Ille-et Vilaine) où sa mère, native de cette commune, s’était déjà réfugiée. Il prend contact avec le commandant Meunier, officier de l’armée de l’air, domicilié à Paimpont et à la tête des FFI de la région. Il rencontre également le dirigeant du groupe de résistance de Goven et de ses environs, Raymond Leclerc. L’idée de créer une unité militaire est déjà ancrée dans son esprit :
A Baulon, les maquisards des alentours passaient de temps en temps, car le village n’avait pas encore son propre groupe. J’avais demandé à mon oncle Coudrais, mécanicien du bourg, de faire son possible pour recruter quelques garçons en vue de la formation d’une petite unité. De plus, de rechercher et remettre en état toutes les armes possibles, mais aussi trouver des explosifs. Il s’employa à fond et fit merveille. Grâce à lui, mais aussi au docteur Chesnais (résistant de la première heure), qui cachait chez lui deux polonais déserteurs de l’armée allemande, un groupe fut formé. Cela ne fut pas très facile, car comme partout, il fallait se méfier des dénonciations toujours possibles.
Le débarquement des Alliés le 6 juin 1944 est pour la population, l’espoir retrouvé et plus tard une immense joie à l’arrivée des libérateurs. Il est aussi marqué par la mobilisation des maquisards qui ont pour mission de harceler et désorganiser les troupes allemandes.
La 12e compagnie du capitaine Jubin est constituée le 6 août 1944 et rattachée à la subdivision d’Ille-et-Vilaine des FFI sous les ordres du commandant Noël Costes de l’état-major FTPF. La compagnie est basée au Pavillon des Forges à Paimpont et au château Oberthur de Monterfil.
Ma compagnie fut une des premières constituées dans la région. Elle était formée d’éléments en provenance des groupes de résistance de Baulon, Bédée, Beignon, Goven, Montauban-de-Bretagne, Monterfil, Montfort, Mordelles, Paimpont, Plélan-le-Grand, Maxent, Saint-Méen-le-Grand, au total trois cent vingt-six hommes. Nous avions également dans nos rangs, des garçons venus de Rennes mais aussi un certain nombre d’étrangers, Espagnols, Russes, Polonais.
Louison Bobet et la 12e compagnie
À Saint-Méen-le-Grand, des réunions clandestines sont organisées pour préparer la Libération. Le boulanger Louis Bobet et son fils Louison âgé de 19 ans y participent. Le futur champion cycliste entre dans la Résistance le 1er mai 1944 sous l’autorité du lieutenant Launay et du commandant Costes. Il est officiellement engagé volontaire le 18 octobre 1944. Il résume ses faits d’armes dans le questionnaire qu’il a rempli pour la délivrance du certificat d’appartenance aux FFI.
Ai arrêté avec 2 camarades, 1 colonel allemand et 13 soldats dans une ambulance. Ai traversé les lignes avec cette ambulance pour transporter des blessés français de Saint-Méen à Dinan. Ai arrêté le milicien Petit. Ai désarmé et arrêté plusieurs soldats allemands. Combats dans la forêt de Merdrignac et Paimpont.
Le caporal Bobet est libéré de ses obligations militaires en novembre 1945.
Huit cents Allemands dans la forêt de Paimpont
Au début du mois d’août 1944, le lieutenant Bourhis, originaire du Finistère et réfugié à Plélan-le-Grand, est chargé de constituer et d’armer des groupes de résistants dans la région de Plélan-le-Grand et Montfort-sur-Meu. Parmi les hommes qu’il réunit se trouvent :
- Le Chantoux de Plélan-le-Grand,
- Jean Macé et Joseph Guilloux de Bréal,
- Un instituteur et un entrepreneur de Maxent,
- Jean Macé de Saint-Malon-sur-Mel,
- Castel d’Iffendic, un second-maître de la marine.
Le 6 août, le lieutenant Bourhis, en coopération avec l’armée américaine et le soutien de la compagnie du capitaine Jubin, déclenche et dirige de Plélan-le-Grand l’intervention FFI en forêt de Paimpont.
La situation des P.G.A. (Prisonniers de Guerre de l’Axe) de Paimpont figure dans le dossier de Vincennes dont nous avons photocopie. Notre intervention FFI en forêt de Paimpont y est clairement exposée. C’est moi qui l’ai déclenchée à partir de Plélan-le-Grand, et qui l’ai dirigée. L’ordre venu de Paris avait transité par le commandant Adam, mon patron à Rennes et me donnait mission personnelle de mettre à la disposition des Américains deux bonnes sections soit environ une soixantaine d’hommes.
Les hommes dépendaient de moi. Il y a bien eu des gens de la 12ème qui se sont ajoutés aux miens, car il y avait une très grande interpénétration entre les hommes de la 12ème Compagnie du capitaine Jubin et les miens mais la mission m’incombait personnellement.
J’ai donc à cette occasion fait connaissance avec l’officier américain responsable qui parlait très bien le français, le lieutenant Leblanc. A l’issue de l’opération, nous sommes allés déjeuner à l’auberge de Paimpont. Il avait commandé une bouteille de cognac. Il en a bu à lui seul les ¾.
Les Allemands se constituent prisonniers à proximité du bourg de Paimpont. Ils sont pris en charge par les Américains qui les emmènent au camp de PGA situé route de Vezin à la sortie de Rennes.
Un autre officier, le lieutenant Duval précise :
Cette opération (le nettoyage de la forêt de Paimpont) s’est effectuée de concert avec un bataillon d’infanterie américain. L’effectif de la compagnie Bourhis en formation était de 200 hommes. Son concours a permis de faire 450 prisonniers. Le colonel américain a félicité les FFI pour leur belle tenue dans cette opération.
Quant à la 12ème compagnie, elle a bien participé elle aussi à l’attaque contre les Allemands en forêt de Paimpont, comme le confirme le document officiel du Ministère de la Défense ci-après qui crédite la 12ème compagnie de 350 prisonniers sur les 800 qui se sont rendus aux FFI ce jour là en forêt de Paimpont. Tous ces PGA ont été remis aux Américains qui les ont emmenés dans un camp de PGA installé à la sortie de Rennes, sur la route de Vezin-le-Coquet, comme l’indique le témoignage du colonel Bourhis.
Maxime Le Poulichet qui faisait partie des 326 hommes de la 12 ème compagnie se souvient :
Les premiers chars américains sont arrivés à Brocéliande le 3 août 1944 ; les maquis sud, sud-ouest du département se sont réunis à Paimpont. Notre première mission consistait à capturer 450 allemands qui s’étaient réfugiés dans la forêt.
Le matin du 6 août, la 12e CIE est donc entrée dans la forêt, prête à livrer combat… mais les Allemands se sont rendus. Il n’y a pas eu de combat. Ils se sont simplement constitués prisonniers.
Le 4 août, quelques jours avant cette intervention, le jeune Henri Moras, né à Plélan-le-Grand en 1923, est tué à Paimpont. Il s’apprêtait à arrêter un soldat allemand dans une cour d’école. Le résistant s’était engagé dans les Francs-Tireurs-Partisans-Français dès la fin de l’année 1943. Il avait participé à la transmission de renseignements, concernant notamment le camp de Gaël et avait pris part à de nombreux sabotages.
Un drame à Gaël
Le 25 mai 1944, la commune de Gaël connaît un événement tragique. Robert Guillard, né à Muel et ayant toujours vécu à Gaël, est arrêté par la Gestapo. Résistant et membre de l’Armée secrète 17, il avait accompli de nombreuses missions de renseignements dans les départements d’Ille-et-Vilaine, des Côtes-du-Nord et du Morbihan et organisé des groupes armés. Après deux mois d’interrogatoires et d’enfermement à la prison Jacques Cartier de Rennes, il est déporté en Allemagne et meurt au camp de Sandbostel dans la nuit du 2 au 3 mai 1945. — BOURRIEN, Gilles, Pays de Brocéliande 1939-1945 : des femmes et des hommes dans la guerre, Dinan, Gilles Bourrien, 2021, 250 p. [pages 135 à 145] —
La rafle du 20 janvier 1944
Le 17 janvier 1944, un soldat allemand est abattu à Guilliers, canton de Mauron. A l’aube du 20 janvier, trois compagnies allemandes cernent la région autour de Guilliers. Une cinquantaine de jeunes hommes de dix-neuf à trente-trois ans sont parqués à l’école de Guilliers puis dirigés le soir vers l’école publique de Mauron. Le 25 janvier, douze jeunes de Guilliers, douze de Taupont, un de Brignac, un de Néant-sur-Yvel et un de Nantes partent pour Compiègne puis sont déportés au camp de Mauthausen en Autriche. Vingt-quatre ne reviendront pas au pays. — MONTGOBERT, Gilles, Liberté retrouvée en Pays de Brocéliande, Office Culturel du District de Mauron, 1994. [page 24] —
Un autre drame est évité de peu au village des Corvées en Néant-sur-Yvel. Un Alsacien, installé dans le cadre du « retour à la terre » 18, s’était lancé dansle marché noir (alimentation, cochons, pneus...), un trafic très lucratif. Le 21 juillet 1944, il décide avec un ami d’attaquer un convoi allemand. L’assaut tourne mal, l’ami est blessé et capturé. Un Allemand a également été blessé. Rapidement informés, les Allemands encerclent le village et prennent en otages ses habitants. L’Alsacien est finalement arrêté avec sa femme au Boissy. Les deux hommes seront torturés et pendus à un poteau électrique. L’extermination du village aura été évitée de peu. — MONTGOBERT, Gilles, Liberté retrouvée en Pays de Brocéliande, Office Culturel du District de Mauron, 1994. [pages 48 et 49] —
Assassinat à Beauvais
A Beauvais en Paimpont (à Augan selon Ouest-Éclair), des hommes venus de Theix (Morbihan), montent dans un car en plein jour, désarment un officier allemand puis abattent Louis Stéphan, un journaliste de La Bretagne 19 originaire de Ploërmel. Un des meurtriers habitant Tréhorenteuc sera arrêté par les Allemands sur dénonciation. — MONTGOBERT, Gilles, Liberté retrouvée en Pays de Brocéliande, Office Culturel du District de Mauron, 1994. [page 48] —
Les crimes de la Résistance
Au début de l’année 1944, la répression allemande (rafles, arrestations, déportations, attaques des maquis par l’occupant…) se durcit en Bretagne, comme dans les autres régions françaises.
A la Libération, l’Épuration 20 s’inscrit dans ce climat de tension et de terreur subi par les résistants et la population.
Dans les Côtes-du-Nord, dès le mois d’août 1944 et en Finistère après la libération de Brest, les FFI effectuent des opérations expéditives. En Ille-et-Vilaine, une vingtaine de femmes soupçonnées d’avoir eu des relations avec l’ennemi sont rasées et exhibées en public.
La Libération à Gaël
A Gaël, deux Allemands qui se rendent sont mis en joue par les FFI. Sans l’intervention d’un séminariste, ils auraient été fusillés.
A Gaël également, au départ des occupants, les résistants découvrent dans le presbytère, deux soldats allemands du service de santé et un aumônier catholique allemand.
Ils se rendent mais comme ils portent sur eux des révolvers, ils sont exécutés. Un mélange de poussée d’adrénaline, de peur, de vengeance et de sentiment de duplicité de ces Allemands a certainement conduit à cette tuerie. D’autant plus que les résistants ne connaissent pas la Convention de Genève de 1929 qui règlemente la capture des soldats adverses. Or l’article 8 stipule que le personnel sanitaire a le droit d’être armé « pour assurer sa propre défense ou celle de ses blessés ou de ses malades » et l’article 9 impose que les aumôniers attachés aux armées seront protégés en toutes circonstances.
Les pendues de Monterfil
Trois femmes sont suppliciées à Monterfil, pendues puis enterrées dans un bois après un simulacre de procès. Ce crime est longtemps demeuré tabou dans la commune et ses environs.
Le 4 août 1944, c’est le chassé-croisé entre les Allemands quittant le camp des Chênes-Froids et l’arrivée de l’armée américaine.
Quatre ans après avoir sonné le tocsin le 17 juin 1940, les cloches de l’église fêtent, à toute volée, la liberté retrouvée. C’est aussi l’heure des réglements de compte.
« On n’oublie pas cela »
Dans le pays, sitôt la libération établie, ce fut tout de suite la course aux « collabos » et aux filles qui avaient « fraternisé » avec l’occupant. Le vendredi après-midi 4 août, trois d’entre elles furent exécutées sans jugement. Après avoir été exposées dans le bourg, attachées sous un soleil ardent, couvertes de croix gammées. Quand on l’a vu on n’oublie pas cela. Je revois encore l’une d’entre elles, quelques semaines auparavant. Elle chantait dans le bourg la chanson « J’attendrai ». Chaque fois que je l’entends, le souvenir me revient.
Chronologie des faits
Le 2 août 1944 Germaine Guillard, iffendicoise âgée de 21 ans et Suzanne Lesourd, 28 ans, originaire de Sermoise dans l’Aisne sont arrêtées par un « commando spécial » recruté par Louis Oberthur, fils du 21.
Le 3 août, Marie Guillard âgée d’une cinquantaine d’années, la mère de Germaine, est arrêtée par Pierre Bobet, agent d’assurance à Montauban-de-Bretagne. Les trois femmes sont emmenées au château du Logis (propriété de la famille Oberthur) 22(propriété de la famille Oberthur) puis transférées au Q.G. du groupe de FTP d’Iffendic situé au Perray (à la ferme Cailleux) pour être interrogées. Elles sont ensuite séquestrées à la prison de Montfort-sur-Meu et à nouveau interrogées par Louis Oberthur en présence de l’adjoint de gendarmerie Quéméner.
Le 4 août au matin, Quéméner remet les trois femmes à Louis Oberthur qui les réclame. C’est le début du « chemin de croix » via Monterfil, les Quatre Routes d’Iffendic et Saint-Péran. Les malheureuses sont tondues, chargées dans une carriole et exhibées dans les villages environnants. Elles sont pendues vers seize heures trente dans le « petit bois » de la propriété Oberthur.
Le château des séquestrées
Au début de l’année 1944, des hommes et des femmes sont arrêtés et séquestrés au château du Logis. Plusieurs femmes subissent des violences lors de leurs interrogatoires menés par Emile Jouet et son fils, Constant Jubin et Louis Oberthur. Trois femmes porteront plainte en avril 1950 pour les sévices qu’elles ont subis à partir du 5 août 1944, mais aucune plainte n’aboutira.
Le cas d’Azeline Mil née Danet, arrêtée par le capitaine Jubin est éloquent.
L’accusation portait toujours sur les mêmes personnes : Jouet et ses acolytes, Oberthur-fils. Mais cette fois-ci, avec une mention spéciale « sous le commandement de Jubin », celui-ci avait arrêté Azeline Mil le 8 août 1944 à Baulon sur dénonciation de deux habitants de la commune. On l’avait accusée d’être une « milicienne » alors qu’elle ignorait complètement le sens de ce mot. Jubin, « l’ex-sergent » s’était mis quatre galons sur les manches et commandait de jeunes gens armés de fusils, mitraillettes et révolvers. On l’avait d’abord enfermée à l’école de Goven pendant une semaine, à la suite de quoi elle avait été transférée au château et enfermée dans un cachot situé sous la chapelle dans le bourg de Monterfil. Durant plusieurs semaines, madame Mil avait été torturée, battue à coups de nerf de bœuf, de martinet… et menacée : « J’appris par mes tortionnaires que trois femmes avaient été également battues et finalement pendues et que j’allais subir le même sort… C’est grâce à l’intervention d’un FFI qui, révolté des horreurs qui se commettaient au château, alla voir le commandant à Rennes que, dès le lendemain, je fus sauvée.
Amnistie
Le 27 juin 1945, Louis Oberthur comparait devant le tribunal militaire pour détention d’armes et pour homicide volontaire, sur les personnes de Marie et Germaine Guillard et de Suzanne Lesourd. Son supérieur hiérarchique, le commandant Noël Costes (FTP) le couvre et justifie l’exécution en prenant soin de rappeler qu’il n’était pas là et n’a donc rien vu ni entendu 23.
Louis Oberthur obtient un non-lieu le 3 juillet pour détention d’armes et le 4 août pour homicide volontaire.— KRÄML, Erich, 4 août 1944 : Dies irae, Monterfil, Le Colibri Imprimeur, 2018, 427 p. [page 416] —
En 1948 paraît un article dans « Ouest-France » sur un crime impuni au moment de la Libération. Deux lettres anonymes sont aussi adressées au directeur de la police judiciaire à Paris. Elles dénoncent un triple meurtre et l’existence d’un charnier à Monterfil. Le rapport de la police judiciaire à Rennes rappelle le non-lieu en faveur du principal inculpé, Louis Oberthur. Le dossier est classé sans suite.
Au printemps 1950, L’Ouest-Journal s’empare de l’affaire des Pendues de Monterfil
. Il fait paraître plusieurs articles jusqu’au mois de juin 1951. Le premier, en date du 2 avril 1950, met en évidence les contradictions des principaux protagonistes, cinq ans après leurs premières dépositions.
Justice expéditive à Mauron
Dans le climat de violence et d’instabilité de la Libération, des complices de l’armée allemande ou de simples délinquants se font passer pour des FFI. Le 5 août 1944, à Mauron, un conseil de guerre fait fusiller trois jeunes qui, se faisant passer pour des résistants, ont séquestré et volé des habitants du Pont Ruelland 24. — LEROUX, Roger, Le Morbihan en guerre : 1939-1945, Mayenne, Joseph Floch, 1979, 671 p. [page 526] —
[...] dans une maison tout à côté, trois « réfugiés » avaient ligoté et dévalisé les occupants. [...] Les trois voleurs de la veille, se présentant comme Résistants et déserteurs de la faction de la Trinité-Porhoët, demandèrent aux moissonneurs la direction du château du Boyer. Peu de temps après parut un groupe de Résistants à la recherche de « chenapans » dont ils avaient perdu la trace. C’est Georges Haméon lui-même qui les aiguilla. Les trois jeunes furent appréhendés dans le bois du Boyer et ramenés au Pont Ruelland. L’un de ces malfrats se trompa en désignant méchamment Alfred, le traitant de « vendu ». Georges Haméon et les Résistants firent le nécessaire pour conduire les trois jeunes hommes à Mauron. A Mauron il y eut un semblant de procès mais les trois chenapans furent abattus ! Un certain Jouvrot ne fut pas étranger à cette affaire. [...] À la fin des hostilités une vieille femme venue on ne sait d’où, arpentait la route devant les habitations du Pont Ruelland. Anna Alie, employée bistrotière prévenait Georges Haméon qui préférait décamper et se cacher pour ne pas avoir à répondre à l’étrangère ! La vieille dame marchait l’air désolé sur la route de Gaël. Elle posait des questions à qui voulait l’écouter. Elle se lamentait et demandait tristement ce qui était arrivé à son petit-fils…
Le bilan
La Résistance en Bretagne s’est développée progressivement et s’est accélérée à partir de 1942. Bien présente dans les villes, elle s’est ensuite étendue à la campagne. Elle a été également précoce en Brocéliande. Dès les premiers mois de l’Occupation, le départ de nombreux prisonniers vers l’Allemagne (140 000 dans toute la Bretagne) a été mal perçu par la population.
Avec la proximité des camps de Coëtquidan, de Point Clos et des Chênes Froids, la présence allemande a été plus forte dans les villages alentour. Les habitants ont ressenti plus qu’ailleurs, les réquisitions de main d’œuvre, les pénuries alimentaires et la réduction de la liberté de circulation.
A l’approche de la Libération, les bombardements alliés sur ces sites stratégiques représentaient un grand danger. Lors du mitraillage du 7 juillet 1944 sur le camp des Chênes Froids, une adolescente de dix-sept ans, Solange Brissot, trouve la mort. — BOUCARD, Alexandre et DUVIVIER, Georges, « 1940-1944 : Monterfil sous l’Occupation », Bulletin Municipal "Vivre à Monterfil", 1995, Voir en ligne. [page 26 et 27] —
Les Bretons, par leur patriotisme et leur attachement à la cause des Alliés, ont grandement contribué à leur libération. Mais le bilan de l’action de la Résistance en pertes subies est lourd et le traumatisme de la population profond.
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Les résistants de la région de Paimpont figurent parmi les 30 000 femmes et hommes de Bretagne ayant participé à la libération de leur ville ou de leur village. Si le rôle des résistants FFI et FTP a été déterminant, les violences commises par quelques individus ne peuvent être occultées.
Si le drame de Monterfil demeure aujourd’hui encore dans les mémoires, c’est peut-être parce que justice n’a pas été rendue. En témoigne la marche blanche organisée pendant l’été 2014, révélatrice d’une plaie qui tarde à se refermer.




