1856
Le sorcier de Barenton
Un conte oublié d’Hippolyte Violeau
Le sorcier de Barenton est un conte populaire collecté par Hippolyte Violeau à Concoret (Morbihan) en 1854. Publié en 1856 sous une forme versifiée, il n’a jamais été réédité.
1854 — Le collectage
En 1854, Hippolyte Violeau (1818-1892) organise une excursion dans le Morbihan pour visiter, en chrétien, les lieux de pèlerinage de Bretagne, et en simple curieux les sites, les châteaux, les monastères, les tableaux de la nature et les monuments de l’art.
Un an plus tard, il en rend compte dans un récit de voyage intitulé Pèlerinages de Bretagne. — VIOLEAU, Hippolyte, Pèlerinages de Bretagne (Morbihan), Paris, Ambroise Bray, libraire-éditeur, 1855, 306 p., Voir en ligne. —
Dans cet ouvrage, il écrit comment, arrivé à Concoret, il s’installe à l’auberge où un petit homme habillé de brun
lui conte des histoires de sorciers.
Un petit homme habillé de brun, que nous rencontrâmes à Concoret, me dédommagea un peu par des histoires de sorciers auxquelles il croyait fermement de la froide raison de ce laboureur expliquant à sa manière la dernière légende de la fontaine aux merveilles. Mouillé jusqu’aux os, l’ami s’était retiré de bonne heure dans notre chambre, et, pendant qu’il dormait, assis au coin d’un bon feu, bien utile pour sécher mes vêtements et ceux de mon compagnon de voyage, j’écoutais les récits de l’homme brun, me promettant bien de vous les redire à mon retour, surtout le plus intéressant, celui-là même qui ne peut trouver place dans ce journal à cause de son étendue 1.
1856 — La publication du conte
En 1856, Hippolyte Violeau insère dans un long poème intitulé La Fontaine de Barenton une des histoires entendues à l’auberge de Concoret. — VIOLEAU, Hippolyte, « La fontaine de Barenton », in Paraboles et légendes : poésies dédiées à la jeunesse, Paris, A. Bray, 1856, p. 225-235, Voir en ligne. —
Le poème commence par une évocation des romans arthuriens de Brun de la Montagne et de Huon de Méry, suivie des souvenirs de sa visite à la fontaine de Barenton en 1854.
J’ai visité la magique fontaine
Chère à Merlin, où l’enfant de Butor,
Tout nouveau-né, d’une tendre marraine,
Fée aux yeux bleus, reçut un anneau d’or [...]
Ces jours sont loin. Sur le petit sentier
Des bois déserts ou brillait l’émeraude,
L’Ogre a fait place au garde forestier
Rêvant partout braconniers en maraude.
Faute de mieux, c’est à ce vieux dragon,
Demi-soldat, et presque anachorète,
Que, voyageant en flâneur, en poète,
J’ai, l’autre été, demandé Baranton.
Il s’y rendait, et pouvait m’y conduire.
La lieue est longue, et nous en fîmes deux
Pour arriver dans un marais fangeux,
Plein de ciguë, et qui ne peut séduire
Que la grenouille ou le crapaud hideux.
Chassé de Barenton par la pluie, Hippolyte Violeau trouve abri à l’auberge de Concoret où il entend un récit au coin du feu.
[...] On raconta. Des récits de chacun
Sur Baranton, ses fables, son histoire,
Si j’ai pris note, et gardé la mémoire,
Rassurez-vous, je n’en redirai qu’un.
La trame du conte
Guicholet, modeste bûcheron de la forêt de Brécilien, vit paisiblement en compagnie de sa femme et de ses trois enfants dans une cahute construite au bord d’une clairière. Un soir de pluie et d’orage, alors que la maison est endormie, un inconnu à la triste mine frappe à sa porte, demandant le gîte et le couvert.
Questionnant Guicholet sur sa condition, l’inconnu le convainc qu’il mérite beaucoup mieux qu’une vie modeste puis lui promet la fortune s’il arrive à trouver la barrique d’or cachée par Merlin à la fontaine de Barenton.
Perturbé par cette visite nocturne, Guicholet n’arrive plus à vivre dans la simplicité sereine qui était la sienne. Le soir, en cachette, il se rend à Barenton pour tenter d’y déterrer le trésor enfoui. Empêché par la lourdeur des pierres d’arriver à ses fins, il entraine ses trois enfants dans sa chasse au trésor et périt écrasé par une pierre.
Le sorcier de Barenton en version intégrale
Hippolyte Violeau n’a pas donné de nom au récit qu’il publie en 1856 sous une forme versifiée. Nous proposons de le nommer Le sorcier de Barenton.
Un bûcheron, au bord d’une clairière
De Brécilien, juste entre les taillis
Et la futaie, avec sa ménagère,
Ses trois enfants, les plus beaux du paysEt les meilleurs, vivait heureux naguère.
Comme l’oiseau, lui-même avait construit,
Sans frais aucun le nid de sa couvée :
Un peu d’argile, une branche trouvée
Deçà, delà, composaient son réduit.
L’ameublement était des plus champêtres ;
Mais quand venait la joyeuse saison
Du renouveau, le pois, le liseron,
La capucine, entraient par les fenêtres
Et jusqu’aux lits se glissaient en feston.
Là sur la paille ou le tas de fougères,
Le soir venu, d’un tranquille sommeil
On s’endormait, confiant le réveil
A l’habitude, au lever du soleil,
A l’alouette, à ses chansons légères.
Ce ne fut pas l’alouette pourtant,
Certaine nuit, qui, du paisible somme,
Par des chansons vint arracher notre homme
Surpris d’abord, et presque mécontent.
— « Eh ! Guicholet ! ouvre ! la pluie est forte. »Je viens de loin, Je suis mouillé, transi ;
As-tu juré de me laisser ici,
Jusqu’à demain, grelotter à ta porte ?
— « Pareil serment damnerait un chrétien ; »
Dit Guicholet. « Je rallume la flamme
De la résine. Attendez-moi, » — La femme
Et les enfants ronflaient, n’entendaient rien.
La porte ouverte (on ouvre à l’aventure
Quant on est gueux), entrèrent un chapeau
A larges bords, un gothique manteau,
Plus qu’à demi cachant une figure
Jaune, amaigrie, en lame de couteau.
Cela glissait d’une étrange manière
Vers le foyer. — « Silence ! pas de bruit ! »
De la fascine approche la lumière ;
Souffle à présent. C’est bien. Il est minuit ;
Je suis à toi, bonhomme, une heure entière.
Du feu surtout, j’ai froid. » — Le bûcheron
Enflait sa joue, et, comme une baleine,
Soufflait, soufflait. — « Un robuste luron, »Disait son hôte, « et qui prend de la peine !
Réponds, l’ami ; qu’as-tu dans ce désert
Pour t’enrichir ? — Oh ! rien ! une cognée
N’enrichit pas. Ici, j’ai le couvert
Et du pain bis ; notre vie est gagnée,
Et puis c’est tout. — Bah ! reprit l’étranger,
Tu ne vis point ! Végéter n’est pas vivre.
Fais mieux, crois-moi, ton sort pourrait changer
Si de Merlin tu découvrais le livre.
Ce docte écrit finement enlevé
Par Viviane au barde centenaire,
A Baranton doit être retrouvé
Dans un tonneau plein d’or, sous une pierre.
Fouille, remue ; un soir, à ton retour,
Je te vois riche. Aussitôt la province
Te rend hommage ; on te mande à la cour.
Un tonneau d’or ! Le roi te fera prince,
— « Prince ? Oh ! non pas, dit l’autre ; l’attirail
Des gros Messieurs ne me tenterait guère.
Ce que j’envie aux puissants de la terreC’est, tous les jours, un peu moins de travail,
Un lit moins dur, du vin bleu dans mon verre,
Et, sur mon pain, des saucissons à l’ail. »
— L’ambition était bien modérée
A ce début. L’inconnu, toutefois,
Sut l’agrandir, et tint, pour cette fois,
Du bûcheron la défaite assurée.
Chez Guicholet le ravage fut prompt,
Témoin ce mot que Jeanne, qui s’éveille
Au petit jour, entend à son oreille :— « J’achèterai les forges de Paimpont. »
« Quoi ! que dis-tu ? quelle mouche te pique ?
As-tu la fièvre ? — Eh ! non ! mieux vaut avoir
Le tonneau d’or. » Et Guicholet explique
A sa moitié ce qu’elle veut savoir.— « Un étranger ! cette nuit ! dans un songe
Tu l’auras vu. — Allons ! j’étais aussi
Près du foyer. — Il sentait le roussi
Cet homme-là ! Le père du mensonge
Seul, en cachette, a pu venir ainsi.Et je dormais !... Oh ! le maudit, l’infâme !
Il sait fort bien, subtil et malfaisant,
Que j’y vois clair. Un mari d’à présent
N’a plus d’esprit qu’au cerveau de sa femme. »
Grands démêlés. Le plus petit enfant
S’effraie et pleure. Un geste de colère
Vous le terrasse. Il sanglote. Le père
Bat le marmot que Jeannette défend.
Adieu la paix, jusque-là souveraine
En ce logis ! — Riche de cent écus
Le savetier de notre Lafontaine
Perd ses chansons ; — une espérance vaine,
Entre ces murs, enlève déjà plus.
Sombre, bourru, mécontent de lui-même,
Le bûcheron, pour la première fois,
Sans embrasser les trois enfants qu’il aime,
Ni Jeanneton, va travailler au bois.
A beau songeur peu de besogne faite.
Pour celui-ci, nonchalant, énervé,
Le jour durant il rêvasse, il souhaiteAu lieu d’agir, et, le soir arrivé,
Il dine en hâte, et sort de sa retraite.
Vers la fontaine il s’avance. Merlin
Est bien captif ! Ni lui, ni Viviane
Ne vient ici, n’écarte du bassin
De Baranton celui qui le profane.
Notre chercheur a renversé dans l’eau
Le petit mur qui protégeait la source :
Rien, rien encore. Au milieu du ruisseau
Reste un rocher, la dernière ressource
Pour arriver au magique tonneau.
Ah ! ce granit, c’est en vain que le drôle,
Des mains, des pieds, des reins et de l’épaule,
Veut l’ébranler ! Il n’y parviendrait pas
En cinquante ans. Aussi, la nuit suivante,
D’une voix brève et très-peu caressante,
A Jeanneton qui soupire tout bas,
Il dit : — « Partons, j’ai besoin de tes bras.
Mon fils aîné, Loïc, peut bien nous suivre
Également. Végéter n’est pas vivre ;Je l’ignorais. A présent, je le crois.
Vivons heureux, ou mourons tous les trois. »
La résistance était fort inutile.
— L’ambitieux n’admet pas de raison,
Fait son malheur, désole sa maison,
Et se dit sage, et demeura tranquille,
— O tristes nuits ! de fatigue brisés,
Plus d’un long mois ils reviennent ensemble
Vers le rocher qui chancelle, qui tremble ;
Et Guicholet gronde, jure, il lui semble
Que les moyens ne sont pas épuisés.
Si Jeanne pleure, il la frappe, et caresse
De nouveaux plans. Le bloc est renversé
Le dernier soir. Mais un cri de détresse
Remplit le val. Ce cri qui l’a poussé ?
Ne peignons pas l’horrible, l’effroyable.
— De Guicholet on devine le sort :
Le malheureux, disons mieux, le coupable,
Sous le rocher, avait trouvé la mort.
Éléments de comparaison
Le sorcier de Barenton n’a pas été fidèlement retranscrit à partir du récit originel entendu à Concoret en 1854. Sa réécriture en vers ainsi que l’analyse de sa trame laissent penser qu’Hippolyte Violeau a modifié le récit aussi bien sur le fond que sur la forme.
Une légende ou un conte ?
Pierres à trésors et barriques d’or
De nombreuses légendes de Haute-Bretagne sont bâties sur la recherche d’un trésor caché sous une grosse pierre.
La plupart des grosses pierres, que ce soient des roches naturelles ou des mégalithes véritables, passent, comme presque tous les endroits remarquables, pour recouvrir des trésors.
La trame du Sorcier de Concoret est proche de celles des nombreuses légendes de Haute-Bretagne recensées par Paul Sébillot (1843-1918) sur des « trésors... fuyants » et autres « barriques d’or », cachées sous de grosses roches 2.
À Luitré [Ille-et-Vilaine], un menhir garde un trésor considérable : un merle vient tous les cent ans, pendant la nuit de Noël, soulever la pierre et le mettre à découvert, mais il ne peut soutenir que pendant un instant ce pesant fardeau, et l’imprudent qui se risquerait à ce moment serait certainement écrasé.
La recherche du trésor n’est pas sans risque et nombreuses sont les variations sur la difficulté d’y parvenir.
De même que tous les autres, les trésors mégalithiques sont difficiles à se procurer : lorsqu’on creusait autour du Grès Saint-Méen, la cave faite pendant le jour se fermait chaque nuit ; d’autres sont gardés par des animaux fantastiques ou des personnages surnaturels, dont l’apparition est terrifiante ; des flammes sortent de terre ; enfin il ne faut oublier aucun des rites prescrits, dont le plus habituel consiste à garder, pendant toute l’opération, un silence absolu.
Dans les légendes de Haute-Bretagne, le trésor n’est pas systématiquement caché sous une grosse roche mais peut l’être dans une grotte naturelle ou sous les eaux d’un étang. Il se présente la plupart du temps sous la forme de pièces d’or ou sous celle d’une barrique précieuse comme celle cachée au milieu de l’étang du château de Montauban-de-Bretagne, si profond que les plus longues perches ne peuvent en atteindre la vase.
— Sébillot, Paul (1899) op. cit. p. 164 —
Malgré des concordances certaines avec ces légendes de Haute Bretagne, le récit d’Hippolyte Violeau possède une différence majeure. Son intrigue est beaucoup plus développée, ses personnages beaucoup plus complexes et sa trame plus proche de celle d’un conte.
Le Rêve du Trésor sur le Pont
La trame du Sorcier de Barenton ne correspond à aucun conte-type. On peut cependant la rapprocher de celle du Rêve du Trésor sur le Pont, conte collecté au 19e siècle dans de nombreuses régions d’Europe et d’Asie 3.
Un pauvre homme rêve d’un pont particulier où il doit se rendre pour trouver un trésor, et comme le rêve se répète plusieurs fois il finit par se rendre au pont, où il ne trouve rien du tout. Furieux de sa mésaventure, il est sur le point de rentrer quand il rencontre un seigneur qui lui demande ce qu’il cherche. Il lui raconte son rêve, et l’homme se moque de sa crédulité en ajoutant : « Moi aussi, j’ai rêvé que je devais me rendre dans tel et tel endroit et lever un trésor sous tel et tel arbre ; mais je n’y crois pas, les rêves ne sont que mensonges ! » Le pauvre homme reste étonné, car l’endroit que l’étranger lui indique est son lieu natal et l’arbre lui appartient. Il s’en retourne et y trouve le trésor !
Deux éléments narratifs du Sorcier de Barenton le rapprochent du Rêve du Trésor sur le Pont.
- Dans le conte-type, le trésor apparait en rêve au pauvre homme, dans Le Sorcier de Barenton, sa femme lui suggère qu’il s’agit d’un songe.
- Comme dans plusieurs versions du Rêve du Trésor sur le Pont, la femme oppose sa volonté à celle de son mari afin de le dissuader de trouver un trésor chimérique.
D’importantes différences existent cependant.
- Le trésor est localisé dans les murs de la fontaine de Barenton et non sur un pont.
- Le trésor n’est jamais découvert et le récit se termine par la mort de Guicholet.
Autres contes des sorciers de Concoret
Le sorcier de Barenton peut aussi être rapproché de trois contes collectés en forêt de Paimpont au milieu du 19e siècle par Émile Souvestre (1806-1854) et Ernest du Laurens de la Barre (1819-1881).
Dans les deux premiers - Le diable devenu recteur et Le pêcheur de Koncored ou l’étang de Komper - le diable ou un sorcier tente des habitants de Concoret afin de les perdre.
Dans le troisième, intitulé La Fontaine de Barenton ou les Deux Souhaits, une fée de Barenton permet à deux habitants de Concoret de réaliser un vœu, Fiacre le bûcheron satisfait de son sort, et Grégoire l’avare. Le premier qui ne souhaite rien d’autre que du pain pour ses enfants et le paradis pour tous est exaucé. Le second périt écrasé par son trésor.
La trame du Sorcier de Barenton, très proche dans sa morale de ce dernier conte, en diffère cependant. Guicholet, le bûcheron tenté par un sorcier, n’exprime que de modestes souhaits dans un premier temps avant de céder à la tentation dans un second. Il périra écrasé par les pierres de Barenton en cherchant son trésor.
Morale catholique et littérature
Hippolyte Violeau n’est pas un folkloriste mais un littérateur qui privilégie la forme poétique. Catholique militant, il construit une œuvre avant tout morale à destination de la jeunesse. S’il collecte une légende ou un conte, c’est pour l’utiliser comme matière première au service de son projet.
Le Sorcier de Barenton pourrait donc être une légende de trésor caché sous une roche qu’Hippolyte Violeau aurait développée sous la forme d’un conte versifié.
Cette hypothèse expliquerait la perte de la forme originelle, le développement de la narration et l’éventuelle modification de la trame légendaire pour lui donner le caractère moral souhaité.