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1917-1980

Vannier, Angèle

Sur les chemins de Brocéliande

Angèle Vannier (1917-1980) est une poétesse bretonne. À 21 ans, atteinte de cécité, elle se consacre à la poésie. Découverte par Théophile Briant, elle est reconnue par des poètes tels que Charles Le Quintrec et Paul Éluard. Elle puise une partie de son inspiration en Brocéliande. Le harpiste Myrdhin l’accompagne dans ses récitals à partir de 1971.

1917-1938 — Étrange enfance

Angèle Vannier naît le 12 août 1917 à Saint-Servan (aujourd’hui annexée à la commune de Saint-Malo, Ille-et-Vilaine). Au printemps 1918, à huit mois, ses parents la confie à sa grand-mère, Olympe Gautier. Elle vit désormais dans une grande demeure, « Le Châtelet », à Bazouges-la-Pérouse (Ille-et-Vilaine) 1.

Entourée de sa grand-mère, de sa tante, Eugénie Gautier et d’une servante, Amélie Louazon, elle passe son enfance dans un monde féminin sous la règle austère de principes religieux très stricts. De cette atmosphère domestique et mystique, naîtra chez Angèle, le goût du mystère et de l’énigme. Elle est bercée de rondes populaires et de cantiques naïfs mais également nourrie de contes de fées et de légendes bretonnes. —  BODIN, Dominique et COTY, Françoise, Angèle Vannier (1917-1980) : La traversée ardente de la nuit, Editions Cristel, 2016. —

Le Châtelet, demeure d'Angèle Vannier
Le Châtelet, demeure d’Angèle Vannier
Gérard Glatt

Enfance nourrie des contes - d’un prince ensorcelé tout vif, de loups, de pierre levée, de menhir qui tourne sur lui-même la nuit de Noël - que grand-mère Olympe lui narre, nourrie des chansons populaires - un ami Pierre, un anneau perdu, la violette double, double, la violette doublera, le furet des bois jolis - de tout ce patrimoine de Haute-Bretagne dont elle fera le miel de sa poésie pendant des années, avant de passer à des sources plus personnelles ou plus éloignées.

LAURENT-CATRICE, Nicole, Angèle Vannier et la Bretagne, Editions Blanc Silex, 2004.

À l’âge de huit ans Angèle retrouve ses parents, son frère et ses sœurs. Ils la conduisent à Rennes où ils résident. Elle fréquente l’établissement catholique primaire et secondaire Notre-Dame de l’Immaculée-Conception (rue de la Visitation). C’est à cette époque qu’elle commence à s’intéresser avec son amie Yvette Deniel à la lecture et à l’écriture. Après l’obtention de son baccalauréat, Angèle Vannier s’oriente vers des études de pharmacie.

1939-1943 — De la cécité à la poésie

En novembre 1939, dans sa vingt-deuxième année, elle perd la vue. Un professeur nantais diagnostique un glaucome - affection de l’œil qui entraine la destruction du nerf optique - 2 mais l’intervention chirurgicale trop tardive ne lui permet pas de recouvrer la vue. Elle gardera néanmoins toute sa vie, l’espoir de voir à nouveau.

Sa cécité brutale la plonge dans un profond désespoir. Sa tante Eugénie et sa servante Amélie l’aident à supporter son handicap, en lui faisant la lecture. Le Châtelet devient un lieu d’échanges et d’écriture dédié à la poésie.

Aveugle elle retourne à ce foyer de son enfance, le Châtelet de Bazouges- la-Pérouse - la grande demeure de granit avec une tourelle. Elle y vécut un an ou plus, prostrée, lovée, tapie dans son repaire, avant d’essayer de se repérer dans ce nouveau monde de ténèbres, nourrie de la seule poésie que lui lisait son amie Annette Valet. Tout particulièrement Éluard et le Goéland, le journal de Théophile Briant.

Laurent-Catrice, Nicole (2004). op. cit. p. 17

1943—1947 — Rencontre avec un enchanteur

En 1943, fuyant l’occupation allemande à Saint-Malo, Théophile Briant (1891-1956) 3 s’installe temporairement à Bazouges-la-Pérouse où il fait la connaissance d’Angèle Vannier. Cette rencontre se révèle déterminante ; il devient son guide littéraire et spirituel, lui ouvrant les portes des grands auteurs de l’époque, Colette, Cocteau, Éluard… Il l’incite également à fouiller ses racines celtes. Angèle creuse alors « la matière de Bretagne », les récits légendaires du cycle arthurien.

Il la surnomme Betelgeuse, telle une nouvelle étoile, lors des promenades en forêt et vers l’étang de Villecartier ou dans le parc du château de la Balue. Ces lieux du quotidien prennent alors, sous le regard de Briant, des couleurs mythologiques et symboliques : la forêt de Villecartier devient « le temple immémorial, un des derniers contreforts de Brocéliande », la pierre levée « la gardienne de cet ancien Neimheid », l’étang ce « lac d’eau lustrale », propices à l’expression des mystères.

Bodin, Dominique ; Coty Françoise (2016). op. cit., p. 45

En 1947, dans la préface du premier recueil d’Angèle Les Songes de la lumière et de la brume, Théophile Briant ne tarit pas d’éloges pour sa protégée.

Ce florilège suivra sa route comme une rivière enchantée de Brocéliande, mais celui qui viendra se désaltérer à son eau de sortilège ne pourra jamais l’oublier.

BRIANT, Théophile, « Préface », in Angèle Vannier. Les Songes de la lumière et de la brume, Savel, 1947.

Charles Le Quintrec (1926-2008) 4 apprécie le premier recueil d’Angèle.

J’ai beaucoup aimé les premiers poèmes d’Angèle Vannier, les poèmes de la lumière et de la brume, de l’arbre à feu. Alors la lavandière était son amie. Alors l’enfant du druide lui soufflait à l’oreille des mots comme des fruits. J’ai beaucoup aimé cette lumière intérieure brassée par une voix motrice. Un monde différent de tous les autres se mettait en place. Un monde légendaire. Quotidien jusque dans la légende. Légendaire jusqu’en ses travaux les plus humbles, les plus journaliers. Oui, j’ai beaucoup admiré Angèle Vannier lorsqu’elle se dirigeait sans l’aide de personne vers les grands clairs de Brocéliande où conversent, pour qui sait entendre, les paladins, les saints et les héros.

LE QUINTREC, Charles, Les grandes heures littéraires de Bretagne de Charles le Quintrec, Ouest-France, 1978. [page 280]
Angèle Vannier et Michel Velmans en Brocéliande (juin 1951)
Angèle Vannier et Michel Velmans en Brocéliande (juin 1951)
—  BODIN, Dominique et COTY, Françoise, Angèle Vannier (1917-1980) : La traversée ardente de la nuit, Editions Cristel, 2016.
[page 236] —
A.D.I.-V.

La lavandière

La lavandière est mon amie
Ses cheveux roux sont des ruisseaux
Ses cheveux mènent à l’amour.
La lavandière est jeune fille
Elle a volé ma chanson d’eau
Pour laver le seuil de l’auberge.

Compagnons des bois et des champs
Vos grimaces pèsent si lourd
Savez-vous le secret des vierges
Qui vont à l’eau laver leur sang
Avant l’alouette ou la caille ?

C’était un soir fauve et lézard
Le ciel le lit soufflaient dans l’herbe
Avec un vent de chasseur noir.
Compagnons oubliez les gerbes
Portes dorées sur nids calleux
La lavandière a pris mes yeux
Pour laver le masque des mâles
Et voir miracle en ses cheveux
Virer leur face à l’ange pâle.

C’était un soir ni feu ni lieu
Un vrai soir d’avant la parole
Où les enfants comprenaient Dieu.
Les volets ouvraient leurs corolles...

Lavandière, ô chérie mouillée
Rappelle-toi celle aux yeux clos
Qui faisait germer les visages
Selon sa petite rosée.
Ton ventre porte sa chanson
Comme un poisson dans un nuage
Tu mènes l’homme à la rivière
Sous les ponts de la vieille terre.

Moi je t’écoute de très haut
La blanche hermine du repos
Couvée sous mon aisselle chaude
Fourrure à dormir sans frisson
Fade quand se répète l’aube.

Lavandière lavant la vie
Nous suivons le même chemin
Celui de l’eau celui des mains.
La lavandière est mon amie.

VANNIER, Angèle, Les songes de la lumière et de la brume, Editions Savel, 1947.

Paysage

Paysage de chair habité par l’aurore
Le rossignol de nuit s’étonne en ces vergers
Où les bois sont chargés de coquillages roses
Fruits secrets fruits dormants pour son bec étoilé.

Ma fille de l’été que dis-tu de l’année ?
Oh si neuve vraiment dans tes mains d’oiseleuse !
Ton marbre rose ceint le cirque de soleil
Où tournent lentement les plus ailés du monde.
Les enfants les enfants t’ont poussée dans la ronde
Avec les cailloux d’or qui crèvent les brouillards
Et ta compagne est dans la plainte
Vivre est si loin sur les sommets.
La main dans la main... N’oublie jamais
Les chères plumes de la crainte.

Non nous n’avons trahi ma petite aile blanche
Ni la vieille servante épinglée sur le seuil
Ni la haute veilleuse aux clefs de bienveillance.
Donne vite ta main ta petite aile blanche
Oui car le cri le cri pourrait bien partir seul.

Deux visages blessés toutes larmes éteintes
Repas frugal offert aux insectes de vent,
Deux colonnes d’argile à supporter le temps
Selon le bruissement des pluvieuses étreintes ;
Visages enivrés de solitude et d’eau
Près du cabaret des oiseaux
Ayant sucé jusqu’au délire
Le lai obscur de la forêt
A même la plaie des écorces ;
Deux jeunes planètes en course
Mauves colchiques allumés
Par l’éclat virginal des sources
Comme un fanal de peine aimée.

Voici ce que les rocs apprirent du silence :
Afin qu’un très lointain sanglot fût délivré
Il se fit que l’oiseau mordit son propre cri
Comme une baie amère et désolante
Et que le seul taureau pétrifié sur la lande
Tut son mugissement. Voilà ce qu’il fit !
Visages enivrés de solitude et d’eau
Dont les yeux de fontaine abreuvaient les troupeaux,
Ayant fait dans la nuit signe de délivrance
À deux visages égarés,
Reçurent l’onction grâce aux doigts d’améthyste
Pour que fixé par le solstice
Un geste fût de toute éternité.

VANNIER, Angèle, Les songes de la lumière et de la brume, Editions Savel, 1947.

1948-1950 — L’attraction de Paris

Durant les années 1940, Angèle multiplie les émissions de radio à Rennes et à Paris.

Elle prépare notamment des émissions pour Radio Bretagne en compagnie de Théophile Briant. En 1949-1950 elle produit deux séries de quatre émissions intitulées Au pays des fées dans lesquelles elle évoque les travaux d’Émile Souvestre et de Paul Sébillot. Elle réalise aussi une émission consacrée à Éon de l’étoile, moine hérétique de Brocéliande.

Nous avons fait une singulière émission sur le seigneur de l’Étoile, un personnage qui vécut au 12e siècle en ermite, d’autres disent en brigand, d’autres en sorcier au bord de la fontaine de Barenton. Il faudra songer à tirer pour Paris une vraie pièce de cette prodigieuse histoire.

Lettre inédite d’Angèle Vannier à sa soeur Jeanne (sans date) in Dominique Bodin, Françoise Coty (2016), op.cit., page 63

Pour s’attirer un plus large public et s’imposer dans le monde littéraire, elle doit rejoindre Paris.

Plus ambitieuse, elle sait que la Bretagne – avec laquelle elle va garder des liens étroits – ne peut lui permettre d’affirmer son talent ni de réussir – matériellement et artistiquement – une vie autour de ses talents créateurs.

Dominique Bodin, Françoise Coty (2016), op.cit.

Elle se rend régulièrement dans la capitale pour donner des récitals et travailler à des émissions de radio.

Viviane, Merlin, vous savez la légende ? Viviane était une femme qui demeurait en Brocéliande, dans la forêt de Brocéliande. Elle allait toujours chercher de l’eau à la fontaine. Un jour elle y rencontra Merlin, Merlin le barde. Merlin le barde du roi Arthur. Merlin errait dans la forêt. Le roi Arthur avait perdu la bataille de Camblan. Merlin était comme fou. Merlin tomba amoureux de Viviane, mais Merlin était vieux et Viviane était jeune. On dit qu’il se rajeunit pour lui plaire. Symboliquement peut-être en lui chantant, en s’accompagnant à la harpe, de beaux poèmes. Genèse de la parole poétique, rythme, visage de l’éternel retour. Mais Merlin s’en allait toujours et Viviane pleurait, alors Viviane lui demanda, « apprends-moi, Merlin, le secret toi qui es un enchanteur, toi qui a fait briller sous mes yeux tous les secrets de la magie, comment une femme peut endormir un homme. » Merlin savait que Viviane par ce moyen voulait le garder toujours. Mais il consentit, livra son secret et dans la forêt de Brocéliande au bord de la fontaine, certains disent que cela se fit en mai, d’autres disent que cela se fit à la Saint Jean d’été ; Viviane tourna autour de Merlin en prononçant des paroles magiques et le garda. Et la femme qui venait de revenir en Bretagne et dans la ronde de la Saint Jean se souvint qu’elle aussi comme bien d’autres bretonnes refait à la fontaine de Barenton en Brocéliande le geste de Viviane et en eut des remords.

Extrait radiophonique in VANNIER, Angèle, « Rythmes Visages : Paroles d’Angèle Vannier :"Femme, poète, celte, aveugle." », Les Cahiers d’ERE, 1995.

À chaque retour en Bretagne, elle trouve l’occasion de se rendre avec ses amis sur les lieux légendaires de Brocéliande - Trécesson, la fontaine de Barenton, le Val sans Retour - et d’approfondir ses connaissances ésotériques autour de figures protectrices comme Merlin ou Viviane.

De la Bretagne, Angèle Vannier a le goût des rêves, des paroles magiques, des légendes de mort et des rites auprès des fontaines ou des menhirs.

Laurent-Catrice, Nicole (2004). op. cit. p. 19
Angèle Vannier et Louis-Roger à Trécesson en juin 1951
Angèle Vannier et Louis-Roger à Trécesson en juin 1951
—  BODIN, Dominique et COTY, Françoise, Angèle Vannier (1917-1980) : La traversée ardente de la nuit, Editions Cristel, 2016.
[page] —

Son deuxième recueil, L’Arbre à feu, préfacé par Paul Éluard, contient des poèmes mais aussi des chansons. L’une d’elles, le Chevalier de Paris, mis en musique par Philippe-Gérard 5 et chanté par Édith Piaf, lui apporte la célébrité (Grand prix du disque de l’Académie Charles Cros). L’Arbre à feu, est composé principalement de trois ensembles de poèmes : Guérir, Terre et ciel et Suite forestière. Ce dernier, dont L’enfant du druide est tiré, affirme le caractère celtique de l’inspiration d’Angèle.

L’enfant du druide

L’enfant du druide ouvrit les vannes du silence
Un chant se répandit longtemps
L’eau le sang le feu
Les trois dans la forêt
Pour bâtir un palais d’automne

Un grand secret faisait la roue sur le parvis
D’un clair obscur jaillit la fleur miraculeuse
Le double de la pierre philosophale.
L’enfant faisait la chasse à la folie
Il délivrait des plages de cristal
Sous un vieux chêne inconsolable.

La clé la clé disait mon compagnon
Cet enfant la chantait

Comment n’avons-nous pas dérobé son empreinte
Nous qui savons porter si haut
De très favorables oiseaux

Mais j’entendais la clé couler au fond de moi
Avec un bruit d’aile blessée
Le goût du jour s’organisait dans la feuillée
Tandis qu’une salve d’automnes
Fusait de tout les points du bois.
Lui sur le seuil insultant l’or
Et dépouillé de sa tunique de bruyère
L’enfant du druide
Écartelait des roses forestières.

VANNIER, Angèle, L’Arbre à feu, Editions, Le Goéland, 1950.
Angèle Vannier et Louis-Roger au Val sans retour en juin 1951
Angèle Vannier et Louis-Roger au Val sans retour en juin 1951
—  BODIN, Dominique et COTY, Françoise, Angèle Vannier (1917-1980) : La traversée ardente de la nuit, Editions Cristel, 2016.
[page] —

1951-1959 — Néodruidisme en Brocéliande

Angèle Vannier participe à la Gorsedd Digor du 29 juillet 1951, au Val sans Retour, première réunion de la Gorsedd de Bretagne depuis la seconde guerre mondiale. Après avoir prêté serment sur l’épée d’Arthur elle est sacrée Barde de Petite Bretagne tandis que son ami, le peintre Louis-Roger (1928-2018) 6, est initié sous le nom druidique de « Gurvan ». —  VANNIER, Angèle, « Ronde autour d’Angèle Vannier », Alternance, 1956, Voir en ligne. [page 56] —

Angèle Vannier est sacrée Barde à la Gorsedd de 1951
Angèle Vannier est sacrée Barde à la Gorsedd de 1951
Collection Myrdhin

À partir de cette époque, Angèle Vannier, férue de Symbolisme et d’Ésotérisme, fréquente l’abbé Gillard, recteur de Tréhorenteuc.

Les gens du pays se transmettent de génération en génération que Viviane perdit la vue après avoir opéré l’enchantement sur Merlin. Elle la recouvra par les soins d’un berger qui la mena vers une autre fontaine. C’est ce que m’a dit le recteur.

Témoignage d’Angèle Vannier à Myrdhin
Angéle Vannier et l'abbé Gillard à Tréhorenteuc
Angéle Vannier et l’abbé Gillard à Tréhorenteuc
Collection Myrdhin

Elle se lie aussi avec le couple Jean et Claire Markale qui lui écriront après l’avoir entendue à la radio.

Nous avons suivi avec plaisir votre émission sur les fées et le Val sans retour. Nous voyons qu’Angèle a bien profité du pays et de son mentor. Le recteur qui se croyait maître en la matière a été ébouriffé de voir que son élève était aussi savante que lui.

Jean et Claire Markale in Dominique Bodin, Françoise Coty (2016), op.cit., page 63
Angèle Vannier devant le manoir des Rues Neuves à Tréhorenteuc
Angèle Vannier devant le manoir des Rues Neuves à Tréhorenteuc
Collection Myrdhin

Charles Le Quintrec, admirateur de la poésie d’Angéle Vannier des années 1950, définit la poétesse par la profondeur des liens qu’elle tisse avec la forêt de Brocéliande et sa mythologie.

On peut dire d’Angèle Vannier qui est née à Saint-Servan-sur-Mer qu’elle a vu le jour au cœur de la forêt de Brocéliande. Elle est en effet très proche de la femme-fée qui peut assigner plus haut passage aux preux et retenir l’enchanteur à moitié pourrissant au fond de ses filets.

LE QUINTREC, Charles, Anthologie de la poésie bretonne (1880-1980), La Table Ronde, 1980, 317 p. [page 253]

En 1959, Angèle se marie avec Michel Auphan, un ingénieur féru d’astrologie et s’installe à Neuilly. Angèle s’initie à son tour et devient, grâce à une mémoire exceptionnelle et à une imagination débordante une consultante réputée en astrologie.

1973-1978 — Retour définitif en Bretagne

L’année 1973 marque le retour définitif d’Angèle Vannier à Bazouges. C’est l’occasion pour elle de réaffirmer son identité bretonne.

Je suis bretonne de la lande ; comme tous les poètes bretons, je crois à l’ésotérisme, à la féérie, à Merlin l’enchanteur, et mon lieu de grâce est la forêt de Brocéliande.

Angèle Vannier in GILLOIS, André, « Qui êtes-vous Angèle Vannier ? », 1951.

Ce retour est salué en novembre par le jury des Rencontres du Mont-Saint-Michel qui lui consacre son Grand Prix pour l’ensemble de son œuvre. En décembre elle débute à Dol-de-Bretagne, avec le harpeur Myrdhin, le premier récital d’une longue série 7. Sa première rencontre avec le musicien et chanteur date de septembre 1971 lors d’un spectacle dans la salle romane du logis de la Croix-verte qui réunissait de nombreux artistes et poètes.

Angèle Vannier et Myrdhin
Angèle Vannier et Myrdhin

C’est là que je vois Angèle pour la première fois. Chacun joue, dit son poème, chante sa complainte, et tous à la fin réclament Angèle pour un autre poème. Elle se lève et demande si le jeune harpiste qu’elle a entendu veut bien l’accompagner. Je me lève. Elle dit la « Cantate pour la Saint Jean d’été » et j’improvise une musique à laquelle je n’aurais pas une note à changer par la suite pour chanter ce poème : « Entre l’eau la femme et la lune vont des secrets perpétuels ». Nous venons de reconstituer spontanément l’image ossianique archétypale, le barde aveugle. Angèle est si heureuse qu’elle m’invite déjà dans sa maison de Bazouges. Moi, j’ai simplement l’impression de l’avoir toujours connue…

Myrdhin - Chauvet-Affolter, Un bonheur isocèle, in VANNIER, Angèle, « Rythmes Visages : Paroles d’Angèle Vannier :"Femme, poète, celte, aveugle." », Les Cahiers d’ERE, 1995. [page 99]

Accompagnée de Myrdhin, elle se produit régulièrement en forêt de Brocéliande.

Il faudrait dire encore un mot des Rencontres Poétiques du Mont Saint-Michel, organisées par Michel Velmans, en lien avec celles de Knokke-Le-Zoute et Rodez, dont elle était une des grandes figures, Mont Saint-Michel annexé par la Bretagne soit dit en passant. Car ces rencontres avaient lieu une fois sur deux en Brocéliande. Je revois sur la lande, près de la Chapelle saint Jean, Angèle assise sur le rocher à nu, accompagnée par Myrdhin à la harpe, figures de légende déjà dans un pays de merveilleux. Poésie incarnée, présence essentielle.

Laurent-Catrice, Nicole (2004). op. cit. p. 33
Angèle Vannier à la fontaine de Barenton en 1974
Angèle Vannier à la fontaine de Barenton en 1974
Collection Myrdhin

1978-1981 — Brocéliande que veux-tu ?

Son dernier recueil de poésie - Brocéliande que veux-tu ? - Angèle l’écrit en sept jours, suite à une liaison épistolaire et passionnée avec le poète Roger Siméon (1918-1985). Xavier Grall (1930-1981) qualifiera ce recueil publié chez Rougerie en 1978 de brasier de sensualité et de folie.

Que veux-tu Brocéliande, avec tes grands yeux verts ?
Qui fait jouer le sang, qui fait jouer les nerfs,
En ce temps où nous sommes, nous voguons encore,
Et prenons ta légende au mot de tes accords,
Que veux-tu ?

Nous creusons notre lit en ta vieille mémoire
Mais tu détournes ton profil de notre histoire
Prenant et reprenant nos ombres à tes pièges,
Triplant la mise au dernier cours des sortilèges,
Que veux-tu ?

Trois fois je t’ai jouée aux dés de mes refrains
Et décousu la bouche et parcouru les reins,
De quels songes oubliés sommes-nous le visage
Qui fait signe de qui et de quoi dans l’image ?
Que veux-tu ?

Parfois l’action se passe au large de tes fûts
Mais non pas sans le charme de tes jeux ambigus,
Que faut-il avoir fait de route ou d’héritage
Pour rejoindre ton souffle, entendre ton message,
Que veux-tu ?

Je tourne dans ta roue, lié par tes reflets,
De visage en visage, de relais en relais,
Mais à quelle fontaine faut-il boire maintenant
Pour raviver les cœurs et les cris des amants
Que veux-tu ?

VANNIER, Angèle, Brocéliande que veux-tu ?, Rougerie, 1978.

Le 20 avril 1978, elle produit une adaptation pour la scène de Brocéliande que veux-tu ? à la Maison de la Culture de Rennes. Angèle Vannier est pour l’occasion accompagnée de Myrdhin, sa compagne Zil et du chœur du Thabor.—  VANNIER, Angèle, « Rythmes Visages : Paroles d’Angèle Vannier :"Femme, poète, celte, aveugle." », Les Cahiers d’ERE, 1995. [page 7] —

Angèle Vannier, le Mouvement breton et les Amis du Parler Gallo

Dans les années 70, Angèle vannier participe à diverses actions revendicatives liées à la langue et à la culture bretonnes. Elle cosigne notamment, aux côtés de Xavier Grall, Pierre-Jakez Hélias, Jean Markale ou Glenmor, une lettre ouverte adressée au président Giscard d’Estaing, défendant les régions et l’enseignement du breton. Elle adhère également aux associations « Combat des trente » et « Chansons de Bretagne ».

Si je suis très attachée au réveil de mon ethnie (celte) c’est parce qu’on a mis, sous le boisseau un des visages de la grande psyché de l’humanité.

Bodin, Dominique ; Coty Françoise (2016). op. cit., p.

Questionnée en 1978 sur l’usage du gallo, elle répond :

C’est vrai que c’est un problème mais ce n’est pas le mien : ma poésie a un côté mystique, sacré et le français lui donne une portée universelle, et puis il ne faut pas s’illusionner, on ne parlait pas gallo chez moi, sauf à la cuisine.

Bodin, Dominique ; Coty Françoise (2016). op. cit., p. 45

Angèle Vannier accompagne pourtant, en 1979, les premiers pas du mouvement de renouveau du Gallo en participant aux premières Assemblées Gallèses organisées en 1979 à Plédéliac (Côtes-d’Armor).

Dans l’éditorial d’un numéro du Lian consacré à Bazouges-la-Pérouse, Gilles Morin, président des Amis du Parler Gallo, présente Angèle Vannier en compagnie de la poétesse Maria Louyer, dont la démarche, du terroir au miroir, n’a pas étouffé les racines gallèses.—  MORIN, Gilles et BRAJEUL, Rémy, « Editorial : de Bazouge à Brocéliande », Le lian, 1979, p. 4-5, Voir en ligne. —

Angèle Vannier en 1979 dans le "Lian"
Angèle Vannier en 1979 dans le "Lian"

Deux articles de cette revue, consacrés à Angèle Vannier, reviennent sur ses liens avec Brocéliande.

  • Le premier, écrit par la poétesse, explique l’usage d’un mot en gallo - kerkols 8 - dans son poème Brocéliande, que veux-tu ?. —  VANNIER, Angèle, « Brocéliande que veux tu ? », Le lian, 1979, p. 21-22, Voir en ligne. —
  • Le second, écrit par Gilles Morin, reprend une interview d’Angèle Vannier publiée dans Armor Magazine, incitant les gallésants à se mettre en quête de leurs racines celtiques.

On nous a éduqué et on nous éduque d’une certaine manière d’un point de vue culturel. Si on dit Orphée, c’est une certaine culture. Si on dit Viviane, cela évoquera peut-être quelque chose. Si l’on dit Riwanon, et bien cela n’évoquera rien pour nos contemporains. On ne les a pas instruits de l’existence de mythes celtes et cela est très grave. Les gallos aussi sont concernés par cette occultation. Le courant celtique est bien sûr difficile à définir. C’est une manière d’être, de relation au monde et aux êtres. Les gallos doivent comme les autres rechercher leurs racines les plus profondes. Il faut aller du gallo au celte !

VANNIER, Angèle, « Il faut aller du gallo au celte », Le lian, 1979, p. 23, Voir en ligne.

Dernières tournées, derniers jours

En 1979 et 1980, Angèle Vannier entreprend en compagnie de Myrdhin des tournées internationales qui les ramènent parfois jusqu’en Brocéliande.

Le 5 août 1979, elle interprète Mon terroir, mon miroir 9 avec Myrdhin à Paimpont.—  VANNIER, Angèle, « Rythmes Visages : Paroles d’Angèle Vannier :"Femme, poète, celte, aveugle." », Les Cahiers d’ERE, 1995. [page 7] —

Du 15 au 20 juillet 1980 Angèle Vannier participe au festival celtique de Berlin avec La vie toute entière, un récital à l’initiative de Myrdhin puis est invitée par l’Institut français d’Ankara pour une tournée qui dure du 8 au 18 novembre. Angèle Vannier décède brutalement dans la matinée du 2 décembre 1980 d’une congestion cérébrale. Elle meurt le jour de la sainte Viviane, celui de la mort de sa mère, quarante-huit ans plus tôt.

Brocéliande dans les hommages à Angèle Vannier

1990 — Le dixième anniversaire de sa mort

Pour le dixième anniversaire de la mort d’Angèle Vannier, amis et admirateurs de la poétesse 10 se sont retrouvés au Val sans Retour pour y écouter une sélection de ses poèmes.

Zil et Béatrix Balteg disent des poèmes d'Angèle Vannier au Val sans Retour pour le 10e anniversaire de sa mort en 1990
Zil et Béatrix Balteg disent des poèmes d’Angèle Vannier au Val sans Retour pour le 10e anniversaire de sa mort en 1990
—  BODIN, Dominique et COTY, Françoise, Angèle Vannier (1917-1980) : La traversée ardente de la nuit, Editions Cristel, 2016.
[page 276] —

2017 — Le centenaire de sa naissance

Pour le centenaire de sa naissance, Myrdhin a regroupé dans un disque intitulé Que veux-tu Brocéliande ? les textes d’Angèle Vannier qu’il avait mis en musique et déjà enregistrés séparément.

Que veux-tu Brocéliande ?
Que veux-tu Brocéliande ?
—  MYRDHIN, « Que veux-tu Brocéliande ? », Toot, 2017. —

La poésie d’Angèle Vannier est marquée du sceau du surréalisme. Ce courant littéraire marque l’époque. Place au magique, à l’imaginaire, au fantastique, aux mythes… Enracinée dans sa haute-Bretagne (malgré ses allées et venues à Paris), Angèle Vannier est « en prise directe sur les grands mythes aussi bien gallois que du roman breton ». Brocéliande est là à portée de main et de cœur. Elle plonge avec délice dans cet univers féérique. À plus forte raison quand ses héros mythiques partagent une part de sa destinée (le barde Merlin n’était-il pas aveugle ?). Elle célèbrera notamment la grande forêt arthurienne dans son dernier recueil « Brocéliande que veux-tu ? »

LAURENT-CATRICE, Nicole, Demeure d’Angèle Vannier, Les Editions Sauvages, 2017.

Bibliographie

Publications sur Angèle Vannier

BODIN, Dominique et COTY, Françoise, Angèle Vannier (1917-1980) : La traversée ardente de la nuit, Editions Cristel, 2016.

BRIANT, Théophile, « Préface », in Angèle Vannier. Les Songes de la lumière et de la brume, Savel, 1947.

LAURENT-CATRICE, Nicole, Angèle Vannier et la Bretagne, Editions Blanc Silex, 2004.

LE QUINTREC, Charles, Les grandes heures littéraires de Bretagne de Charles le Quintrec, Ouest-France, 1978.

LE QUINTREC, Charles, Anthologie de la poésie bretonne (1880-1980), La Table Ronde, 1980, 317 p.

Œuvres d’Angèle Vannier

VANNIER, Angèle, Les songes de la lumière et de la brume, Editions Savel, 1947.

VANNIER, Angèle, L’Arbre à feu, Editions, Le Goéland, 1950.

GILLOIS, André, « Qui êtes-vous Angèle Vannier ? », 1951.

VANNIER, Angèle, « Ronde autour d’Angèle Vannier », Alternance, 1956, Voir en ligne.

VANNIER, Angèle, Brocéliande que veux-tu ?, Rougerie, 1978.

VANNIER, Angèle, « Rythmes Visages : Paroles d’Angèle Vannier :"Femme, poète, celte, aveugle." », Les Cahiers d’ERE, 1995.


↑ 2 • Le glaucome aigu par fermeture de l’angle est une urgence ophtalmologique qui se caractérise par une augmentation brutale de la pression intra-oculaire pouvant aboutir à des complications graves. Il ne doit pas être confondu avec le glaucome chronique, dit « à angle ouvert ».

↑ 3 • Théophile Briant est un poète et écrivain né à Douai (Nord) le 2 août 1891 et mort à Paramé (Saint-Malo) le 5 août 1956. Il passe son enfance à Fougères et suit des études de droit à Paris. Dans les années 1920, il ouvre une galerie d’art à Paris et se lie avec Colette, Jehan-Rictus et Max Jacob. En 1934, il s’installe à la « Tour du vent », un ancien moulin à Paramé puis fonde en 1936 la revue de poésie Le Goéland. En 1943, fuyant l’occupation allemande à Saint-Malo, il s’installe temporairement à Bazouges-la-Pérouse où il rencontre Angèle Vannier. Il a notamment publié Les Amazones de la chouannerie, Châteaubriant, fils de la mer et seigneur de Combourg et Le testament de Merlin.

↑ 4 • Charles Le Quintrec est un écrivain et poète né le 14 mars 1926 à Plescop (Morbihan) et mort le 14 novembre 2008 à Lorient. Critique littéraire à Ouest-France pendant quinze ans, il est l’auteur de de nombreux recueils de poésie et des romans dont plusieurs ont reçu des distinctions et prix littéraires.

↑ 5 • Philippe Bloch, dit Philippe-Gérard, est un compositeur français (1924-2014).

↑ 6 • Louis-Roger (né Louis Roger à Dol-de-Bretagne le 21 octobre 1928 et mort le 20 août 2018 à Guer) est un peintre, dessinateur, graveur et cinéaste. Élève des Beaux-arts de Rennes, il est présenté à Théophile Briant qui le met en contact avec Angèle Vannier.

↑ 7 • De 1976 à 1980, Angèle Vannier s’est produite en spectacle avec Myrdhin à soixante-six reprises.

↑ 8 • Dans un hommage à Angèle Vannier paru en 1980, Gilles Morin revient sur le lien de la poétesse avec le gallo et Brocéliande, insistant sur le fait qu’elle ait utilisé un mot de gallo - kerkols - pour son poème, dénommant la période symbolique allant des derniers jours d’avril aux premiers jours de mai.—  MORIN, Gilles, « Angèle Vannier », Le lian, p. 8, Voir en ligne. —

↑ 9 • Mon terroir, mon miroir est un spectacle créé le 24 juillet 1977 à l’église de Bazouges-la-Pérouse avec Myrdhin.

↑ 10 • Cet hommage a notamment été rendu par Jean-Claude Pirotte, Jean Pierre Siméon, Gérard Le Gouic, Jean Laugier, Maria Louyer, Jeanne Bessière, Zil et Myrdhin ainsi que Béatrix Balteg. —  BODIN, Dominique et COTY, Françoise, Angèle Vannier (1917-1980) : La traversée ardente de la nuit, Editions Cristel, 2016. [page 276] —