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1977 - 1982

Les lavandières du Rauco

Un conte adapté par Jean Markale

Les lavandières du Rauco est un conte dans lequel un bon à rien de Tréhorenteuc fait de mauvaises rencontres dans le Val sans Retour en pleine nuit.

Un conte adapté par Jean Markale

Les lavandières du Rauco a été publié par Jean Markale (1928-2008) en 1977. Ce conte, adaptation du thème traditionnel breton des « Lavandières de la nuit » est localisé par Jean Markale en forêt de Paimpont, et plus précisément à Tréhorenteuc (Morbihan). —  MARKALE, Jean, Contes populaires de toutes les Bretagne, Rennes, Ouest-France, 1977. [pages 140-143] —

Jean Markale évoque lui-même les nombreuses versions de ce conte en conclusion du récit.

Ce récit est une des très nombreuses versions des Lavandières de la nuit, conte répandu dans la Haute et la Basse-Bretagne, avec quelques variantes et des localisations précises.

Markale, Jean (1977) op. cit., p. 143

Le récit des lavandières du Rauco

Peut-être avez vous déjà entendu la nuit, en rentrant chez vous, des claquements, derrière les haies près des ruisseaux, comme des coups de battoir contre le linge ? Si vous les entendez, signez-vous et passez votre chemin sans regarder du côté d’où vient ce bruit. Rentrez chez vous en toute hâte, si vous ne voulez pas rencontrer les lavandières de la nuit.

Un soir de fête, Guillo de la Touche-Robert apprit à ses dépens ce qu’il en coûte de rencontrer les lavandières de la nuit. Guillo était un bon à rien. Paresseux du matin jusqu’au soir, il ne savait que boire. Et après boire, il chantait à tue-tête dans le bourg de Tréhorenteuc, à tel point qu’il recevait des seaux sur la figure lorsque les habitants en avaient assez de l’entendre s’égosiller.

Or, ce soir là, au lieu de prendre le raccourci par les prés qui l’aurait mené à sa demeure, il prit la route qui montait vers Trébotu. Arrivé au petit pont sur le Rauco, ruisseau qui descend le Val sans Retour, Guillo entend des battements près du moulin en ruine. Intrigué, il quitte la route, et s’enfonce dans la forêt en direction du bruit.

Alors, il aperçut deux femmes, à genoux sur le bord du ruisseau : elles étaient vêtues de blanc et elles lavaient un grand drap qu’elles frappaient de leur battoir. Guillo ne put en croire ses yeux : était-ce une heure pour laver du linge alors que tout dormait et emplissait les lisières de la forêt ? Il haussa les épaules et voulut repartir, mais son pied buta dans une pierre qui tomba dans l’eau. Les deux lavandières sursautèrent et tournèrent leur visage vers Guillo. Ah ! Quels visages ! La lumière de la lune, en les frappant, soulignait leurs traits sans vie et leurs yeux creux qui semblaient vides. Guillo fut horrifié et bondit pour fuir au plus vite, mais l’une des femmes cria : — Approche ! Viens nous aider !

Guillo, pétrifié, s’approche en titubant, attiré malgré lui par les lavandières. Les femmes lui tendent le drap et lui ordonnent de les aider à le tordre. Parvenant à leur poser la question qui l’intriguait tant, il leur demande :

Qui êtes-vous ? Pourquoi lavez-vous ce drap si tard dans la nuit ?

Nous lavons le linceul d’un homme qui doit mourir cette nuit et si nous ne faisons pas ce travail, il n’aura pas de linceul.

Sur le coup, Guillo éclata de rire et se mit à tordre le drap de gauche à droite.

Malheur ! s’écria l’une des femmes. Malheur ! Il a tordu le drap dans le sens maléfique !

Malheur ! Malheur ! répéta l’autre.

Ces cris résonnèrent dans la vallée et un vent de tempête se leva. Quand Guillo fut remis de sa frayeur, les lavandières avaient disparu. Le froid humide du drap qui collait à son corps le ramena à la réalité. Tout-à-fait dégrisé, Guillo ne pensa plus qu’à rejoindre la plus proche maison pour s’y réfugier. À peine s’était-il mis en route que le sinistre grincement d’une charrette se fit entendre dans la vallée. D’où venait donc cette charrette et qui pouvait bien la conduire ?

Il y eut un hennissement. Sur le bord du Rauco, faiblement découpé par la lueur de la lune, la charrette venait de s’arrêter, et le cheval se penchait vers l’eau pour étancher sa soif. Un personnage vêtu d’un habit noir s’approcha de Guillo, un fouet à la main.

Holà ! L’homme ! cria-t-il. Je cherche un nommé Guillo ! est-ce que tu l’aurais vu par hasard ?

Guillo ne répondit pas. Ses dents claquaient à cause de la terreur, plus qu’à cause du froid qui le saisissait. Le mystérieux personnage tourna autour de lui et dit d’une voix rauque :

Mais ! Je ne me trompe pas ! Tu portes ton linceul dans tes bras ! C’est donc toi Guillo de la Touche-Robert !

Lorsque la lune éclaira le visage de l’inconnu, Guillo, avec une indicible épouvante, reconnut le visage de l’Ankou, le Serviteur de la Mort. Ne pouvant supporter cette horrible vision, Guillo s’écroula à terre. Un ricanement emplit le val désert et dans un bruit de branches brisées, le cheval hennit trois fois et la charrette s’évanouit dans la nuit.

La version de Patrick Lebrun

En 1982, Patrick Lebrun propose une version de ce conte en gallo sous le titre Les lavandières de la nuit. Le conte est enregistré en conclusion d’un disque vinyle de contes et de musiques traditionnelles de Brocéliande.

Ce conte est dans la plus pure tradition des croyances sur la mort en Bretagne, le plus souvent symbolisée par l’Ankou appelé parfois Dom Iaume (Dom Guillaume).

LEBRUN, Patrick, BARON, Jean, MOISSELIN, Philippe, [et al.], « Contes et musiques de Brocéliande », Mauron, 1982.

La version de Patrick Lebrun, très proche de celle de Jean Markale est cependant plus concise. Par ailleurs, Guillo de la Touche-Robert, personnage principal des Lavandières du Rauco, devient Menou le herquelier de Beauvais dans la version de Patrick Lebrun. Le nom de ce personnage est une autre référence à un conte de Jean Markale publié dans le recueil de 1977, intitulé Menou le herquellier.

Une publication posthume

La version de Patrick Lebrun, adaptée en français, a été publiée en 1999, à titre posthume, dans un recueil de contes populaires de Brocéliande. Le conte est introduit par un long préambule.—  CARREFOUR DE TRÉCÉLIEN, Contes et légendes de Brocéliande, Terre de Brume, 1999. [pages 166-169] —

Les lavandières de la nuit figurent parmi les créatures les plus terrifiantes de l’imaginaire nocturne breton. Elles reviennent, dit-on, continuer leur besogne d’expier une faute commise de leur vivant, comme on lave une souillure à l’âme : mères infanticides, femmes n’ayant pas respecté le repos dominical, ou plus couramment femmes médisantes (tant allait bon train les mauvaises langues autour du doué [lavoir]...). Malheur au noctambule qui en rencontrait la nuit : ces annonciatrices de la mort lui demandaient de l’aide pour essorer un drap, et celui-ci collait à la peau comme un linceul.

CARREFOUR DE TRÉCÉLIEN, Contes et légendes de Brocéliande, Terre de Brume, 1999. [page 166]

Le récit intégral des Lavandières de la nuit

L’histoire que je vais vous raconter est celle d’un « herquelier » (journalier) 1 de Beauvais qui allait faire sa journée de travail à Tréhorenteuc. Il partit de bonne heure le matin, sifflant comme un jeune merle en traversant dans la rosée, le Val sans Retour. Arrivé à Tréhorenteuc, il avait soif, il s’arrêta donc dans le premier bistrot pour boire une, deux ou peut-être trois bolées, puis dans le deuxième café il en but autant et partit faire sa journée. Ce jour-là, il travailla bien, il avait été gagé pour ramasser de la feuille, car à cette époque-là, les gens utilisaient les feuilles pour semer les pommes de terre. Il but pas mal aussi la journée, peut-être un peu trop. Malgré cela, le soir en partant, il s’arrêta encore dans les bistrots de Tréhorenteuc pour prendre deux ou trois bolées. Il fit tant et si bien, qu’autant vous dire qu’il était à moitié « chaud d’ber » (ivre), mais cela tombait bien puisque le chemin qui mène au Val sans Retour est plein de virages : il les prenait tout seul. Arrivé au bord de l’étang, le soleil se couchait et Menou se dit :
— Je ferais mieux de rester ici pour dessaouler un peu, sinon il va m’arriver des ennuis.

Il prit donc une grande brassée de fougères, la mit au pied d’un chêne et s’endormit. Il dormit peut-être deux heures, peut-être plus et quand il se réveilla la lune était déjà haute dans le ciel et, surpris, il entendit comme des coups de battoir. Qui donc étaient ces femmes en train de laver leur linge à cette heure ? S’approchant, il vit des femmes toutes blanches, des fées qui lavaient leurs draps. Il voulut s’approcher un peu plus, mais il butta dans une racine sur le chemin et s’étala de tout son long, faisant tant de bruit que les fées l’appelèrent.
— Menou ! Menou ! Au lieu de rester à nous observer là, viens donc nous aider à tordre les draps.

Menou s’en fut donc les aider à essorer les draps avec les fées, il les tordit à droite, mais un coup sans réfléchir il les tordit vers la gauche.
— Malheur à toi Menou, lui dit une des fées, tu as tordu le drap du mauvais côté !

Aussitôt, les fées disparurent et il se retrouva seul, tout seul dans le Val sans Retour à minuit.
— Je rêve ou non, ce drap me colle à la peau, je ne peux plus m’en défaire. Je n’ai pas encore « déviaudé » (dessaoulé), je ferais mieux de redormir un peu.

Il reprit sa brassée de fougères et se rendormit... Un grincement d’essieu au milieu des landes du Val sans Retour le réveilla peu après. Au milieu des landes... ! Il se demandait s’il ne devenait pas fou, quand il vit la charrette arriver avec un cheval tout noir, conduit par un grand bonhomme dont le chapeau était aussi tout noir. L’homme s’avança vers lui en disant :
— Vous n’auriez pas vu Menou le herquelier de Beauvais, celui qui a tordu le drap avec les fées ?

Menou était prêt à dire que c’était lui, mais à ce moment-là, la lune, sortie de derrière un nuage, éclaira le visage du grand bonhomme au chapeau noir, et il vit une tête de mort... C’était l’Ankou avec sa charrette de la Mort qui venait le ramasser !

Le lendemain matin, les herqueliers de Beauvais, partis à leur journée de travail à Tréhorenteuc, trouvèrent Menou à moitié mort dans le milieu du Val sans Retour. Ils l’emmenèrent à l’Hôpital de Ploërmel où il raconta son histoire. On tenta de le soigner, mais trois jours après, on enterrait Menou dans le cimetière de Tréhorenteuc.

Éléments de comparaisons

Les lavandières de la nuit sont un thème courant du conte traditionnel breton. Jean-Pierre Mathias cite pour le seul département d’Ille-et-Vilaine, des exemples comparables collectés à Cadran dans le pays de Dol, au pont de la Planche entre Saint-Malo et Saint-Servan, à Paimpont (version de Jean Markale), à Saint Malon-sur-Mel (version de Patrick Lebrun), à Chantepie ainsi qu’à Malon en Guipry.—  MATHIAS, Jean-Pierre, Contes et légendes d’Ille-et-Vilaine, Paris, De Borée, 2012, 484 p. [pages 159-161] —

Albert Poulain consacre un chapitre de son ouvrage sur les croyances populaires de Haute-Bretagne au lavandières de la nuit. Il cite de nombreux exemples de cette croyance collectée par ses soins à Pipriac, Péaule, Guipry, Sixt-sur-Aff, Quelneuc ou Pont-Réan. Il évoque, pour terminer ce chapitre, les lavandières du Val-sans-Retour.

Au Val sans Retour, les lavandières de nuit étaient bien connues et on les rangeait parmi les bêtes étranges car elles se transformaient en trois sortes de bêtes. Si la malchance vous en faisait rencontrer une, il fallait alors lui dire : « Bonsoir belle Jeannette. »

POULAIN, Albert, Sorcellerie, revenants et croyances en Haute-Bretagne, Rennes, Ouest-France, 1997, 132 p. [page 175]

Bibliographie

CARREFOUR DE TRÉCÉLIEN, Contes et légendes de Brocéliande, Terre de Brume, 1999.

LEBRUN, Patrick, BARON, Jean, MOISSELIN, Philippe, [et al.], « Contes et musiques de Brocéliande », Mauron, 1982.

MATHIAS, Jean-Pierre, « Saint-Brieuc-de-Mauron », sans date, Voir en ligne.


↑ 1 • Le mot herquellier ou herquelier a plusieurs sens : journalier, mauvais ouvrier, vagabond, bon à rien. Il est voisin de « trimardeur » ou de « chemineau ».