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1863

Les pierres maudites de Tréhorenteuk

La légende du « Jardin aux Moines »

Les pierres maudites de Tréhorenteuk est un conte populaire qui relate l’origine du site mégalithique du « Jardin aux Moines » situé en Néant-sur-Yvel (Morbihan). Il existe deux versions de ce récit : la première publiée par Ernest du Laurens de la Barre en 1863, la seconde contée par Patrick Lebrun au début des années 1980.

1863 — Un conte d’Ernest du Laurens de la Barre

Ernest Du Laurens de la Barre est l’auteur du conte intitulé Les pierres maudites de Tréhorenteuk qui relate l’origine légendaire du site mégalithique du « Jardin aux Moines » en Néant-sur-Yvel. Ce conte est paru en 1863 dans son second recueil, Sous le chaume —  DU LAURENS DE LA BARRE, Ernest, Sous le chaume, Vannes, Caudéran, 1863. —, ainsi que dans la dernière de ses publications, datée de 1881. —  DU LAURENS DE LA BARRE, Ernest, Nouveaux fantômes bretons, Paris, C. Dillet, 1881. —

Le Jardin aux Moines
Le Jardin aux Moines

Du Laurens de la Barre ne s’est pas expliqué sur les conditions dans lesquelles il a collecté Les pierres maudites de Tréhorenteuk. Ce conte ne semble pas avoir été très présent à Tréhorenteuc car ni Sigismond Ropartz en 1861, ni Félix Bellamy en 1896, n’en ont fait mention dans leurs publications respectives sur le « Jardin aux Moines ».

Je ne sais si dans le pays on a gardé quelque tradition concernant l’origine et la destination de ce monument dit : le Jardin aux Moines ou Jardin aux Tombes. Les quelques personnes que j’ai interrogées à ce sujet n’en savaient rien. Les livres ne fournissent aucun renseignement.

BELLAMY, Félix, La forêt de Bréchéliant, la fontaine de Berenton, quelques lieux d’alentour, les principaux personnages qui s’y rapportent, Vol. 1, Rennes, J. Plihon & L. Hervé, 1896, Voir en ligne. pp. 185-186

Le récit des Pierres maudites de Tréhorenteuk

Les Pierres maudites est le récit de la pétrification de Gastern, mécréant seigneur de Tréhorenteuc.

Au château de Tréhorenteuc vivait le seigneur Gastern, triste sire débauché, entouré de soudards et de moines ayant oublié leur vœux de chasteté et de pauvreté. Il allait en chasse, détruisant les moissons et rançonnant les voyageurs. Son pieux neveu, Jéhan, novice au monastère de Saint-Méen, l’exhortait en vain à plus de modération.

Un jour de Toussaint, Gastern partit chasser et passa la nuit en ripailles. Le lendemain, jour des Trépassés, il repartit à nouveau avec ses soudards enivrés et braillards, sa meute hurlante, ses chevaux hennissants et ses trompes de chasse qui faisaient honteusement écho aux cloches célébrant l’office des Morts. Son neveu qui revenait de l’abbaye de Saint-Méen entendit tout ce vacarme, suivi d’un grand silence. Pris d’un étrange pressentiment il avança prudemment dans la lande.

Et le baron, le terrible seigneur ? Le voilà, gisant sur la terre... Jéhan s’approche de lui, l’interpelle avec anxiété, essaie de le relever. Ô justice de Dieu ! cet homme est de pierre ; ces chasseurs, ces chiens, ces gardes, tout ici est pétrifié ; les cœurs ne battent plus dans ces poitrines de roche... et leurs âmes, leurs âmes, grand Dieu, où sont-elles ? La légende entoure de son ombre mystérieuse les pierres maudites de Tréhorenteuk. Mais, hélas ! n’est-il pas en ce temps d’autres cœurs pétrifiés, d’autres âmes glacées par l’aveuglement du siècle, et pour lesquelles le chrétien ose à peine s’adresser cette question poignante : - Ces âmes, Seigneur, où vont-elles ?

DU LAURENS DE LA BARRE, Ernest, « Les pierres maudites de Tréhorenteuk », in Sous le chaume, Vannes, Caudéran, 1863, Voir en ligne.

La structure du conte

Le conte de Laurens de la Barre est construit à partir de deux thèmes présents dans les traditions populaires. Le premier de ces thèmes se rapproche de celui de la Chasse Arthur telle qu’elle est contée en Haute-Bretagne.

Aux environ de Rennes, Arthur était un roi du vieux temps puni pour avoir fait courir ses chiens le jour même de Pâques. Celui qui entend la meute aérienne peut la faire descendre en effectuant le signe de la croix.

WALTER, Philippe, Arthur, l’ours et le roi, Imago, 2002.

Quant à la pétrification du sieur Gastern qui vient conclure le récit, elle s’apparente aux légendes de pétrification d’êtres humains transformés en mégalithes, relativement courantes en Bretagne. Un exemple connu est celui des guerriers pétrifiés de l’alignement du Menec en Carnac. Le folkloriste Paul Sébillot remarquait en 1904 que la pétrification de chiens de chasse accompagnés de chasseurs n’était pas non plus un cas unique.

Des animaux changés en rochers sur les bords des lacs qui recouvrent des villes englouties, ou que l’on fait voir sous leurs eaux, attestent des vengeances divines. D’autres animaux, soit en compagnie d’hommes, comme les chiens de chasse de pierre de Plessé, de Guéméné-Penfao dans la Loire-Inférieure, de Tréhorenteuc, soit seuls, ont éprouvé la même métamorphose.

SÉBILLOT, Paul, Le folklore de la France. Le ciel et la terre, Vol. 1, Paris, E. Guilmoto, 1904, Voir en ligne. pp. 306-307

1866 — Le roman de Pauline Caro

En 1865, deux ans après la parution du conte d’Ernest du Laurens de la Barre, Pauline Caro (1828-1901) publie dans la Revue des deux Mondes, un roman intitulé Flamen. La première partie de l’action se déroule au Jardin aux Moines et met librement en scène la légende des pierres maudites de Tréhorenteuc. —  CARO, Pauline : première partie, « Flamen », Revue des deux mondes, Vol. 56, 1865, p. 273-311, Voir en ligne. —

Ce roman remarqué par Émile Zola 1 parait en 1866 chez un éditeur parisien.

ll se dirige vers le Jardin au-Moine, et c’est un lieu hanté ; chacun sait qu’il y revient. Plusieurs personnes y ont vu des animaux de figure étrange, qui disparaissaient tout à coup et reparaissaient sous une autre forme. Des chasseurs qui poursuivaient un loup se sont trouvés en face d’un moine prosterné, et en approchant ils ont vu briller au fond du capuchon les orbites vides d’un squelette. — Et mille autres histoires aussi épouvantables qui n’ébranlèrent pas ma résolution. Mes compagnons me laissèrent donc partir en me souhaitant bonne chasse, mais sans songer à me suivre, excepté Pierre pourtant, qui se déclara prêt à m’accompagner : ce garçon était un foudre de guerre. A la clarté de la lune, nous distinguions nettement les traces de Rack sur la neige, fort heureusement, car il avait disparu, et ce ne fut qu’après un bon quart d’heure de marche que nous l’aperçûmes enfin, au détour d’une roche, à quelque distance, le poil hérissé et grondant sourdement. Il était arrêté à l’entrée d’une sorte d’enceinte elliptique de vingt-cinq pas de long environ sur deux ou trois de large, qui sans doute a servi autrefois de sépulture et qu’on appelle dans le pays le Jardin-au-Moine. J’avais eu le temps à peine de distinguer, étendue contre le mur intérieur de l’enceinte, une masse noire et confuse, lorsque Pierre poussa un cri terrible : « Le moine ! c’est le moine ! » Et il s’enfuit à toutes jambes.

CARO, Pauline, Flamen, Paris, Michel Lévy Frères libraires-éditeurs, 1866, 278 p., Voir en ligne. [page 35]

1983 — La version de Patrick Lebrun

Aujourd’hui, le conte de Laurens de la Barre sur la pétrification du sieur Gastern de Tréhorenteuc est le plus souvent remplacé par une seconde version, datant du début des années 1980, dont le conteur Patrick Lebrun semble être à l’origine.

La première trace écrite de cette version contemporaine des Pierres maudites de Tréhorenteuk est consécutive aux fouilles archéologiques de 1983 menées par Jacques Briard au « Jardin aux Moines ».

Dans le pays, on le connaissait fort bien et une légende, que Patrick Lebrun sait si bien évoquer avec son talent de conteur, s’y attachait. En deux mots, on peut simplement rappeler qu’autrefois, des moines et des seigneurs, peu en odeur de sainteté, passaient leur temps à festoyer. Saint Méen les surprit ainsi au milieu de la lande et les incita à une vie plus monacale, ce dont ils se gaussèrent. La punition divine ne fut pas longue, ils furent aussitôt changés en pierres sur le lieu même de leurs ripailles.

La version de Patrick Lebrun, la seule mentionnée dans le Topo-guide de 1996 —  F.F.R.P., Topoguide FFRandonnée ; Brocéliande à pied, Paris, 1996. [ page 66] —, est désormais la plus utilisée par les guides touristiques et les sites internet évoquant le « Jardin aux Moines ».

1988 — La version de Jacky Ealet

L’archéologue Jacques Briard cite une autre version de la légende, elle aussi datée du début des années 1980.

Une autre légende, plus édifiante encore, est rapportée par Jacky Ealet : celle des pierres maudites de Tréhorenteuc. Près du vallon de Néant-sur-Yvel, vivait dans un donjon sinistre le sieur Gastern de Tréhorenteuc, seigneur sans foi ni loi, entouré de soudards et de mécréants avinés. Il passait son temps à chasser, quels que fussent le temps, l’état des cultures et les bois régissant le droit de chacun. Seul son neveu Jehan, l’incitait à plus de modération, ce dont le sieur Gastren ne se souciait point. Jehan, désespéré, s’en alla au monastère de saint Méen pour fuir ce lieu de débauche. Un jour de Toussaint, Gastern s’en revenait de chasse avec, outres quelques biches, un pauvre moine qu’il comptait échanger au monastère contre rançon. Passant la nuit en ripaille et beuverie, il sentit soudain un feu intérieur l’envahir. Qu’importe ! Le lendemain, jour des morts, il engagea la plus sauvage des chasses à courre avec ses chiens et ses soudards. Sa trompe de chasse répondait aux cloches qui célébraient le culte des Trépassés. A la même heure, Jehan, de retour au monastère de Méen, espérait une fois de plus ramener son oncle à la raison. Il entendait les fanfares éclatantes et les aboiements des meutes à une lieu de Tréhorenteuc ; puis brusquement se fit un grand silence. Gagnant la lande, il découvrit avec stupeur que tous les participants à la chasse avaient été transformés en roches blanches pour avoir eu un coeur de pierre. Telle serait l’origine fabuleuse du Jardin aux moines.

BRIARD, Jacques, « Mégalithes et maisons des fées », in Brocéliande ou l’obscur des forêts, La Gacilly, Artus, 1988, p. 65-72. [pages 69-70]

Bibliographie

BECKER, Colette, Les Apprentissages de Zola : Du poète romantique au romancier naturaliste, Presses Universitaires de France, 2018, 407 p. p., Voir en ligne.

BELLAMY, Félix, La forêt de Bréchéliant, la fontaine de Berenton, quelques lieux d’alentour, les principaux personnages qui s’y rapportent, Vol. 1, Rennes, J. Plihon & L. Hervé, 1896, Voir en ligne.

BRIARD, Jacques, « Fouilles archéologiques 1983 : L’Hôtié de Viviane à Paimpont, le Jardin aux Moines à Néant-sur-Yvel », Le Châtenay - Journal de l’Association des Amis du Moulin du Châtenay, Vol. 9, 1984, p. 13-18, Voir en ligne.

BRIARD, Jacques, « Mégalithes et maisons des fées », in Brocéliande ou l’obscur des forêts, La Gacilly, Artus, 1988, p. 65-72.

CARO, Pauline : première partie, « Flamen », Revue des deux mondes, Vol. 56, 1865, p. 273-311, Voir en ligne.

CARO, Pauline, Flamen, Paris, Michel Lévy Frères libraires-éditeurs, 1866, 278 p., Voir en ligne.

DU LAURENS DE LA BARRE, Ernest, Sous le chaume, Vannes, Caudéran, 1863.

DU LAURENS DE LA BARRE, Ernest, Nouveaux fantômes bretons, Paris, C. Dillet, 1881.

F.F.R.P., Topoguide FFRandonnée ; Brocéliande à pied, Paris, 1996.

SÉBILLOT, Paul, Le folklore de la France. Le ciel et la terre, Vol. 1, Paris, E. Guilmoto, 1904, Voir en ligne.


↑ 1 • Dans L’Evénement du 5 juin 1866, Émile Zola écrivait à propos de Flamen.

J’aime cette forme qui permet les épanchements de la confidence.

BECKER, Colette, Les Apprentissages de Zola : Du poète romantique au romancier naturaliste, Presses Universitaires de France, 2018, 407 p. p., Voir en ligne.