La chapelle Saint-Julien et Saint-Marc du Gué en Plélan
La chapelle Saint-Julien et Saint-Marc du Gué en Plélan, construction estimée du 18e siècle, est désacralisée depuis la Révolution française. Transformée en atelier de tannerie au 19e siècle, elle est aujourd’hui une propriété privée.
La chapelle Saint-Julien est située au village du Gué en Plélan-le-Grand en bordure du ruisseau du Pas-du-Houx et de la D38 menant de Plélan à Paimpont. Son histoire est peu documentée. Cependant quelques éléments permettent de proposer des hypothèses.
Au centre : la chapelle Saint-Julien du Gué
Contexte historique
Au 13e siècle, le Gué de Plélan fait partie de la seigneurie de Lohéac qui englobe la partie orientale de la forêt de Brécilien, appelée quartier ou forêt de Lohéac. Le Gué et sa Motte Salomon sont alors le siège de l’autorité des Lohéac sur la forêt de Brécilien.
Cette motte castrale vraisemblablement arasée a fait l’objet d’une occupation aux XIIIe et XIVe siècles avec la présence d’artisanat et d’habitants, et une basse-cour jouxte celle-ci : c’est un pôle castral important qui a un rôle économique et judiciaire au Moyen Âge et à l’époque moderne. Le croisement des sources permet d’estimer l’abandon du site du Gué de Plélan dès la fin du XIVe siècle et cela peut être mis en parallèle avec celui du château de Lohéac au début du XVe siècle.
L’ensemble de la forêt de Brécilien devient possession des seigneurs de Gaël-Montfort en 1353, suite au mariage de Raoul VII de Gaël-Montfort avec Isabeau de Lohéac. En 1631, le duc de La Trémoille, héritier des Gaël-Montfort, vend cette partie de son domaine à François d’Avaugour, seigneur de La Lohière et de Guer 1.
Le Gué reste un centre administratif et juridique pour la forêt de Brécilien jusqu’à la Révolution, période durant laquelle il perd définitivement son influence pour la céder au bourg de Plélan-le-Grand.
La chapelle du Gué
1501 — La fontaine Saint-Julien du Gué
La plus ancienne mention de Saint-Julien du Gué est liée à sa fontaine éponyme, citée dans le mynu
de la forêt de Brécilien de 1501, rédigé suite au décès de Guy XV de Laval (1431-1501), seigneur de la forêt de Brécilien.
La limite de la forêt de Brécilien commençe à la fontaine Saint-Julien au gué de Plélan [...] 2.
La chapelle durant l’Ancien Régime
Aux 17e et 18e siècles la chapelle Saint-Julien du Gué - l’une des douze chapelles de la paroisse de Plélan - dessert la frairie du Gué.
Sous l’Ancien Régime, il s’agissait d’une chapelle frairienne chargée de la desserte d’un “quartier”. La paroisse de Plélan en comptait six de ce genre, lesquelles constituaient, bien plus que l’église paroissiale “le lieu de culte à l’époque moderne.”
— LUNVEN, Anne, Du diocèse à la paroisse. Evêchés de Rennes, Dol et Alet/Saint-Malo (Ve-XIIIe siècle), Presses Universitaires de Rennes, 2014, Voir en ligne. p.350 —
La chapelle au 17e siècle
Les plus anciens documents mentionnant la chapelle sont datés du 17e siècle.
- Un acte de mariage de 1672 la mentionne en tant chapelle
Saint-Marc-du Gué.
22 octobre 1672. Mariage entre noble homme Gabriel Colin, sieur des Sables, et Gillonne Macé, demoiselle de Launay, de la paroisse de Plélan (Ille-et-Vilaine) ; ledit mariage célébré dans la chapelle de Saint-Marc-du Gué en ladite paroisse.
- Un aveu de 1682 cité par Guillotin de Corson (1837-1905) la mentionne sous le nom de
Saint-Julian
.
Cette chapelle située au village du Gué-de-Plélan, près de l’emplacement du vieux château de Salomon, est très ancienne ; un aveu de 1682 la mentionne ainsi que sa fontaine : « La forest de Brécilien, dit-il, commence au Gué-de-Plélan, à une fontaine nommée de Saint-Julian, proche une chapelle fondée de Saint-Julian estant audit Gué ».
La chapelle au 18e siècle
La date de construction de l’actuelle chapelle du Gué est estimée au 18e siècle dans L’inventaire du Patrimoine Culturel en Bretagne, cependant, ses formes simples et les importants remaniements qu’elle a subis ne permettent pas de la dater avec précision.
— PICHOT, Malo, « Ancienne chapelle Saint-Marc, Saint-Julien, actuellement maison, le Gué (Plélan-le-Grand) », 2002, Voir en ligne. —
Le 26 avril 1791, Anne Roullé, habitante de la Brousse du Gué, indique dans son testament qu’il soit célébré une messe annuelle dans la chapelle du Gué.
— A.D.I.V. 4E 21 34 in TIGIER, Hervé, Paimpont en 1820 : les Paimpontais du Bourg, des Forges et du Gué, auto-édition, 2022, 789 p., (« Les terroirs de Paimpont »).
[page 708] —
Le culte de saint Julien
La chapelle du Gué est dédiée à saint Julien, mais de quel saint Julien s’agit-il : saint Julien du Mans, saint Julien le pauvre de Rome, saint Julien d’Antioche, saint Julien de Brioude, ou saint Julien l’hospitalier de la Légende dorée ?
Sa localisation à proximité de l’ancien gué permettant de traverser le ruisseau du Pas-du-Houx ainsi que son entrée donnant sur ce même ruisseau montrent les liens forts que la chapelle entretient avec le passage d’une rivière.
Or, l’un de ces saints - saint Julien l’hospitalier - est le patron des passeurs 3.
Saint Julien l’hospitalier
Saint Julien l’hospitalier, fêté le 9 janvier, est associé au passage d’une rivière.
Lorsqu’ils eurent fait quelque argent, ils allèrent à Rome se faire absoudre par le Pape, puis se retirèrent auprès d’une rivière dont le passage était extrêmement dangereux, et firent bâtir sur le bord un hôpital en faveur des pèlerins. Là, ils vécurent l’un et l’autre dans une pénitence continuelle et au service des pauvres ; surtout Julien, qui leur faisait passer le fleuve par charité, et leur donnait ensuite l’hospitalité en son hôpital. Une nuit, au milieu de l’hiver, il entendit comme la voix d’un pauvre qui l’appelait pour passer le fleuve. A cette voix, il se réveilla, sauta de son lit, et alla promptement passer ce pauvre, qui paraissait tout malade et tout chargé de lèpre ; il l’amena en sa maison et le mit auprès du feu ; mais, voyant qu’il ne le pouvait réchauffer, il s’avisa de le coucher dans son lit. Alors le malade parut brillant comme un soleil, et, prenant congé de son hôte, il l’assura que son péché était expié par ces pieux devoirs d’hospitalité qu’il exerçait envers les pauvres. A quelque temps de là, saint Julien et sa femme, chargés de bonnes œuvres et de mérites, passèrent de cette vie de misères à une plus heureuse.
D’après cette légende, saint Julien l’hospitalier, patron de nombreux hôpitaux, est aussi honoré comme passeur d’eau, notamment en Bretagne.
C’est à ce titre qu’il possède ou possédait des chapelles au Port-des-Alliers, en Béganne [Morbihan], au port de Binic, à Plounez [Côtes-d’Armor] ou encore aux villages de Saint-Julien, en Clohars-Carnoët et en Taulé [Finistère].
Le culte plélanais de saint Julien l’hospitalier pourrait être lié à l’influence des Hospitaliers de Carentoir sur la paroisse et sur la frairie du Thélin, qui jusqu’à la Révolution se confond avec celle du Gué.
Le Temple de Carentoir jouissait d’un “trait de dixme à la 36e gerbe s’extendant en la paroisse de Plélan, au fief et frairie du Tellin ; laquelle dixme se départ annuellement entre ledit commandeur, le recteur dudit Plélan et le prieur de Saint-Barthélémy tiers à tiers.”
Le culte de saint Julien l’hospitalier est popularisé au milieu du 13e siècle par la Légende dorée rédigée entre 1261 et 1266 par Jacques de Voragine. — VORAGINE, Jacques de, « Légende dorée », 1266, Voir en ligne. —
Cette datation lierait sa fondation à la famille de Lohéac, notamment à Guillaume III de Lohéac, attesté en tant que seigneur du sud de la forêt de Brécilien dans la deuxième moitié du 13e siècle.
Saint Sulien
Selon Bernard Tanguy, les cultes bretons des différents saint Julien sont des substitutions au culte de saint Sulien.
Outre que ces saints ont fait l’objet de confusions [...] ils se sont substitués au saint Breton Sulien, comme à Plussulien, dont le patron est aujourd’hui saint Julien du Mans, ou encore dans la chapelle Saint-Julien de Guilligomarc’h, dont le pardon a lieu le troisième dimanche de juillet, ou dans la chapelle détruite du village de Saint-Sulien en Lannilis, dit en Breton Sant Sulien.
Saint Sulien, fêté le 29 juillet est souvent confondu avec saint Suliau et saint Suliac. Toutefois le culte de saint Sulien serait antérieur.
Assimilé à saint Suliau, saint Sulien doit en être distingué. [...] À en juger par les toponymes qui rappellent son souvenir, le culte de saint Sulien est plus ancien que celui de saint Suliau.
La chapelle du Gué aurait-elle été dédicacée à saint Sulien avant de l’être à saint Julien ? Deux éléments suggèrent cette hypothèse : l’aire géographique de l’influence de saint Sulien et le toponyme Trécélien.
Un saint du diocèse d’Aleth
Saint Sulien, souvent confondu avec saint Suliac, est un saint breton du Haut Moyen Âge d’origine galloise, fêté le 1er octobre 4. Il est actif dans le diocèse d’Aleth, ancien nom du diocèse de Saint-Malo auquel la paroisse de Plélan est attachée.
[...] il franchit la mer, remonta la Rance et s’arrêta dans un désert. Il convertit les infidèles, qui restaient encore dans le voisinage d’Aleth, et fit plusieurs guérisons miraculeuses. Il reçut la visite de saint Samson, refusa d’aller prendre le gouvernement de son monastère, qui le rappelait, à la mort de sa persécutrice, gouverna quinze religieux dans sa retraite ; et, tombé malade, il exhorta sa communauté à l’observance de sa règle, reçut les sacrements et mourut le 1. Octobre 606.
Trécélien
Trécélien, situé en forêt à moins de deux kilomètres du Gué, possède une étymologie qui le rapproche de Sulien.
Composé du vieux breton treb qui désignait un lieu habité et cultivé, le toponyme est attesté en Cornouailles (Cornwall) sous les formes Tresillian et Tresulyan. — DESHAYES, Albert, Dictionnaire des noms de lieux bretons, 1999, Chasse-Marée, 2003, 600 p. [page 426] —
Trécélien entre en composition avec l’anthroponyme ancien Sulgen ou Selgen composé de sul « soleil » et de gen « naissance » dont le nom palatisé en -ian a évolué en Sulian ou Sulien. — DESHAYES, Albert, Dictionnaire des prénoms celtiques, Chasse-Marée, 2000, 207 p. [page 102] —
Selon Jean-Charles Oillic, le site de Trécélien montre des traces d’occupation datées du Haut Moyen Âge, période durant laquelle le culte de saint Sulien était présent dans l’évêché d’Alet.
Sur le site de Trécélien, on assiste durant le Haut Moyen-Âge aux premiers reculs locaux de la chênaie suite à l’installation d’une population probablement bretonne. L’abandon de ce site qui semble se produire aux alentours du Xe siècle n’a pas permis à la forêt de se redévelopper, tout juste assiste-t-on à son maintien. Puis, quelque deux siècles plus tard, l’atelier métallurgique de Trécélien voit le jour.
Le culte de saint Marc
Guillotin de Corson mentionne qu’une procession se tient à la chapelle du Gué le 25 avril, jour de la saint Marc.
Ce sanctuaire est parfois appelé Saint-Marc, probablement parce qu’on y venait jadis en procession le 25 avril.
Il est à noter que le culte de saint Marc est présent aux deux entrées principales de la forêt de Brécilien. À Comper, l’entrée septentrionale ou se trouvaient deux chapelles dédiées à saint Marc, appartient aux Gaël-Montfort depuis le début du 12e siècle. Au Gué, l’entrée méridionale appartient aux Lohéac jusqu’en 1353 puis passe aux Gaël-Montfort.
La statuette
Une statue en chêne provenant de la chapelle Saint-Julien, retirée par l’ancien propriétaire - a été donnée à son nouveau propriétaire après la vente des lieux.
La statue mesure 35,5 cm de hauteur sur 9 cm de largeur et 13 cm d’épaisseur.
Le visage seul a été préservé des dégâts causés par les vers. La facture du visage montre une barbe fine et soignée. La bouche est surmontée d’une petite moustache. Le contour des paupières est marqué mais l’œil n’est pas sculpté. La statue n’a ni bras, ni attributs visibles.
La désacralisation de la chapelle
La chapelle Saint-Julien est désacralisée durant la Révolution française.
1796 — Une réserve à grains
Dans une lettre du 3 février 1796, le Préposé des Vivres chargé du service de Plélan
reproche aux membres de l’administration municipale de ne lui avoir fourni que la chapelle du Gué pour pouvoir stocker des grains.
Je vous ai déja écri plusieurs fois, Citoyens, pour vous requérir de me fournir un logement afin d’y mettre les grains dont j’étais dépositaire. Vous ne m’avez proposé qu’un local dont je ne puis me servir qui est la chapelle du Gué. Je vous ai prévenus par la lettre du treize floréal que non seulement les grains échauffaient et faisaient de mauvais pain, mais encore que j’étais exposé à être volé tous les jours par l’un ou par l’autre....
1810 — Une chapelle transformée en tannerie
Le 23 mai 1810, Joseph Georges vend la chapelle à Augustin Allaire (1768-1849).
Le Sieur Joseph Georges, rentier, à sa maison de Fourneau, vend pour 300 francs, payable à Noël sans intérêt, au Sieur Augustin Allaire, marchand tanneur, et à Dame Suzanne Félicité Jaquin, au Bas du Gué, une maison, "en très grande indigence de réparations", appelée la chapelle du Gué, avec son déport devant et les pièces "déposées sur icelui".
Dès 1810, son nouveau propriétaire transforme la chapelle en atelier de tannerie.
Augustin Allaire, 54 ans, tanneur au Gué. "L’ancienne chapelle du Gué dans laquelle il lui a été volé une peau de génisse pendant la nuit du premier au deux avril [1820] est une propriété par lui acquise il y a plus de dix ou douze ans [...] un de ces atteliers de travail qui n’est pas contigu à la maison".
À la mort d’Augustin Allaire en 1816, la chapelle est encore utilisée comme atelier pour tanner les cuirs de vache. — A.D.I.V. 4E 21 453 in Tigier, Hervé (2022) op. cit. p. 673 —
En 1831, à la mort de sa mère Suzanne Jacquin, Napoléon Allaire hérite de la chapelle.
Partage en cinq lots en vue de faire cesser l’indivision des biens hérités de Suzanne Jacquin, savoir la métairie de la Plataine en Guer, partagée entre François et Désiré, et les immeubles en Plélan entre les trois autres, Napoléon héritant de la maison nommée la Chapelle du Gué, en Plélan, couverte en partie en ardoise et de l’autre découverte, déport au nord, joignant de toutes parts à chemin, fors le couchant la rivière d’Aff, 15 francs de revenu.





